Chapitre 5
Le dîner était terminé.
Les deux bols étaient désormais vides.
Le jeune berger s'était levé pour ranger la table tandis que le Chevalier Sans Nom restait assis, silencieux.
Il regardait les flammes danser dans la cheminée.
Une étrange sensation l'envahissait.
Du calme.
De la paix.
Des choses qu'il n'avait pas ressenties depuis si longtemps qu'il avait presque oublié leur existence.
Le jeune berger revint avec une petite théière en métal.
— Je n'ai que du thé aux herbes… dit-il en servant deux tasses.
Le chevalier prit la sienne.
La boisson était chaude.
Il la porta lentement à ses lèvres.
Le jeune berger s'assit de nouveau.
Le silence s'installa.
Mais cette fois, il n'était pas pesant.
Le garçon regarda le chevalier du coin de l'œil.
Puis il prit son courage à deux mains.
— Monsieur le chevalier…
— Oui ?
— Comment vous appelez-vous ?
Le Chevalier Sans Nom demeura immobile.
Quelques secondes passèrent.
Puis il répondit :
— Je n'ai pas de nom.
Le jeune berger cligna des yeux.
— Pas de nom ?
— Non.
— Depuis quand ?
Le chevalier réfléchit.
Puis il secoua lentement la tête.
— Je ne m'en souviens pas.
Le garçon ouvrit de grands yeux.
— Vous avez oublié votre nom ?
— J'ai oublié beaucoup de choses.
Le silence retomba.
Le jeune berger regarda sa tasse.
— Ça doit être triste…
Le chevalier ne répondit pas.
Il n'avait jamais réfléchi à cela.
Peut-être parce qu'il avait passé tellement d'années à se battre qu'il n'avait jamais eu le temps de penser à lui-même.
Le garçon releva finalement la tête.
— Moi, je m'appelle Tim.
Le chevalier le regarda.
— Ma grand-mère disait qu'un nom est une chose précieuse. C'est la preuve que quelqu'un nous a aimés.
Ces mots firent légèrement trembler le regard du chevalier.
Aimé…
Était-ce seulement arrivé un jour ?
Il ne le savait plus.
Tim sourit timidement.
— Alors, même si vous avez oublié votre nom… je suis sûr que quelqu'un vous en a donné un autrefois.
Le Chevalier Sans Nom baissa les yeux vers sa tasse.
Quelqu'un…
Une image floue traversa soudainement son esprit.
Une silhouette.
Une voix.
Puis plus rien.
La vision disparut aussi vite qu'elle était apparue.
Il fronça légèrement les sourcils.
— Vous allez bien ? demanda Léo.
— Oui.
Le jeune berger n'insista pas.
Le feu continuait de crépiter.
Dehors, le vent soufflait doucement.
Puis un bruit se fit entendre.
Un faible hennissement.
Le cheval du chevalier.
Tim se leva aussitôt.
— Ah ! Je dois aller lui apporter de l'eau.
Il sortit de la maison.
Le Chevalier Sans Nom resta seul.
Il observa la petite pièce.
Le mobilier était simple.
Quelques chaises.
Une vieille armoire.
Des outils accrochés au mur.
Et sur une étagère…
Une photographie.
Le chevalier se leva.
Il s'approcha.
Sur l'image se trouvait un jeune Léo, plus petit encore, aux côtés d'une vieille femme souriante.
Sa grand-mère.
La photo était usée.
Mais elle avait été soigneusement entretenue.
Le chevalier la regarda longuement.
Tim était seul.
Et pourtant…
Il continuait de vivre.
Il continuait de sourire.
Une chose que lui-même n'avait jamais appris à faire.
La porte s'ouvrit.
Tim revint à l'intérieur.
— Votre cheval boit comme s'il n'avait pas vu de l'eau depuis des jours.
Le chevalier se rassit.
— C'est probablement le cas.
Le garçon laissa échapper un petit rire.
Puis il bailla.
— Désolé…
Le chevalier leva les yeux.
Le jeune berger avait les paupières lourdes.
Il devait être épuisé.
Après tout, il s'occupait seul de cette ferme.
Tim se gratta la tête.
— Je n'ai qu'un seul lit… mais je peux dormir sur le sol.
Le chevalier secoua la tête.
— Non.
— Hein ?
— Je dormirai dehors.
— Mais il fait froid !
— J'ai connu pire.
Tim baissa les yeux.
Puis il secoua énergiquement la tête.
— Non !
Le chevalier le regarda avec surprise.
Le jeune berger prit une grande inspiration.
— Ma grand-mère disait qu'on ne laisse jamais un invité dormir dehors.
Le silence retomba.
Tim continua :
— Je prendrai le sol. C'est moi qui vous ai invité.
Le chevalier resta immobile.
Personne…
Personne n'avait jamais insisté pour son confort.
Après quelques secondes, il répondit :
— Nous partagerons le lit.
Tim cligna des yeux.
— Hein ?
— Il est assez grand.
Le garçon devint rouge de gêne.
— E-Euh… d'accord…
Quelques minutes plus tard, les lampes furent éteintes.
La petite maison plongea dans l'obscurité.
Le vent soufflait à l'extérieur.
Les moutons dormaient paisiblement.
Tim était allongé près du mur.
Le Chevalier Sans Nom, lui, gardait les yeux ouverts.
Il regardait le plafond.
Il n'avait pas dormi dans une vraie maison depuis des années.
L'odeur du bois.
La chaleur de la couverture.
Le silence.
Tout cela lui semblait étranger.
— Monsieur le chevalier ?
La voix de Tim brisa le silence.
— Oui ?
— Vous partez demain ?
Le chevalier resta silencieux quelques secondes.
— Oui.
— Je vois…
La voix du garçon semblait triste.
Après un moment, il reprit :
— Alors… j'espère que votre voyage sera heureux.
Le Chevalier Sans Nom tourna légèrement la tête vers lui.
Dans l'obscurité, il ne voyait qu'une silhouette.
Mais il entendait la sincérité de ses paroles.
Il resta silencieux un long moment.
Puis il répondit :
— Merci.
Quelques minutes plus tard, la respiration de Léo devint régulière.
Il s'était endormi.
Le chevalier, lui, resta éveillé.
Mais pour la première fois depuis des années…
Il ne pensait ni au sang, ni à la guerre.
Il pensait simplement à cette petite maison.
À cette soupe.
À ce jeune berger solitaire.
Et une étrange pensée traversa son esprit.
Peut-être…
Que son dernier voyage ne consistait pas seulement à marcher vers l'inconnu.
Peut-être qu'il s'agissait aussi de découvrir les petites choses qu'il n'avait jamais eu le droit de connaître.
Cette nuit-là, dans une modeste ferme perdue au milieu de nulle part…
Le Chevalier Sans Nom s'endormit avec le cœur un peu moins lourd.