Chapitre 4
L'intérieur de la petite maison était modeste.
Une unique pièce servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Une cheminée crépitait doucement dans un coin, répandant une agréable chaleur. Une vieille table en bois était placée au centre de la pièce, éclairée par la faible lumière d'une lampe à huile.
Le Chevalier Sans Nom était assis sur une chaise qui grinçait sous le poids de son armure.
En face de lui se trouvait le jeune berger.
Entre eux, deux bols de soupe fumante.
L'odeur des légumes et des herbes embaumait la pièce.
Le dîner avait commencé depuis plusieurs minutes.
Mais un silence total régnait.
On n'entendait que le bruit des cuillères plongeant dans la soupe, puis le léger son du liquide avalé.
Le jeune berger mangeait lentement.
De temps en temps, il levait discrètement les yeux vers son invité.
Le Chevalier Sans Nom, lui…
N'avait toujours pas touché à son repas.
Il regardait simplement son bol.
Immobile.
Son casque cachait entièrement son visage.
Le berger inclina la tête.
— Euh…
Aucune réponse.
— Monsieur le chevalier ?
Toujours rien.
Le jeune garçon hésita quelques secondes avant de reprendre :
— Vous… vous ne mangez pas ?
Le chevalier resta silencieux.
Le jeune berger regarda ensuite le casque.
Puis le bol.
Puis le casque de nouveau.
Finalement, il comprit.
— Ah…
Il pointa timidement le doigt vers le visage du chevalier.
— Vous devriez peut-être… enlever votre casque.
Le silence s'installa.
Une petite goutte de sueur apparut sur le front du berger.
— Enfin… si vous voulez manger…
Toujours rien.
Le garçon se tortilla sur sa chaise.
Il commençait à croire qu'il avait dit quelque chose de mal.
Puis…
Un léger bruit métallique résonna.
Le Chevalier Sans Nom leva lentement les mains vers son casque.
Le jeune berger retint son souffle.
Pendant plusieurs secondes, seul le crépitement du feu se fit entendre.
Puis le casque fut retiré.
Le jeune berger ouvrit de grands yeux.
Le visage du chevalier était bien différent de ce qu'il avait imaginé.
Il n'était ni vieux ni monstrueux.
Il semblait avoir une trentaine d'années.
Mais son visage était terriblement pâle.
De profonds cernes assombrissaient ses yeux.
Et ses cheveux…
Ils étaient d'un étrange blanc grisâtre.
Comme si toutes les couleurs de sa vie avaient disparu depuis longtemps.
Comme si les années de batailles et de souffrances l'avaient lentement consumé.
Le jeune berger resta silencieux.
Il ne voyait pas le visage d'un guerrier légendaire.
Il voyait celui d'un homme épuisé.
Le Chevalier Sans Nom posa son casque à côté de lui.
Il prit ensuite sa cuillère.
Et pour la première fois depuis le début du repas, il porta un peu de soupe à ses lèvres.
Il s'arrêta une seconde.
Puis il goûta.
Le silence revint.
Le jeune berger l'observait avec attention.
Une deuxième cuillère.
Puis une troisième.
Le chevalier continua de manger.
Son visage ne montrait aucune expression.
Aucune.
Pourtant…
Quelque chose avait changé.
Une chaleur douce se répandait dans sa poitrine.
Cette soupe n'avait rien d'extraordinaire.
Quelques légumes.
Des pommes de terre.
Un peu d'herbes.
Et pourtant…
Elle était délicieuse.
Peut-être parce qu'elle était chaude.
Peut-être parce qu'elle avait été préparée avec soin.
Ou peut-être…
Parce que c'était la première fois depuis de longues années qu'il mangeait un repas sans être traité comme un chien.
Il prit une autre cuillère.
Et encore une autre.
Le jeune berger esquissa un petit sourire.
— Elle est bonne, n'est-ce pas ?
Le chevalier s'arrêta.
Après quelques secondes, il répondit :
— Oui.
Une simple réponse.
Mais le jeune berger semblait heureux.
— Ma grand-mère disait toujours que sa soupe pouvait redonner le sourire à n'importe qui.
Le Chevalier Sans Nom regarda son bol.
Le sourire…
Il avait oublié ce que cela signifiait.
Le jeune berger continua de manger.
Puis il demanda timidement :
— Vous voyagez depuis longtemps ?
— Deux jours.
— Seulement ?
Le chevalier hocha la tête.
Le garçon pencha la tête.
— Alors… où allez-vous ?
Le silence tomba.
Même le chevalier semblait ne pas connaître la réponse.
Après un long moment, il répondit :
— Je ne sais pas.
Le jeune berger cligna des yeux.
— Vous n'avez pas de destination ?
— Non.
— Pas de famille ?
Le chevalier secoua la tête.
— Pas d'amis ?
Aucune réponse.
Le garçon baissa légèrement les yeux.
— Alors… vous êtes seul.
Le Chevalier Sans Nom leva lentement le regard.
Ces mots lui paraissaient étrangement lourds.
Oui.
Il était seul.
Depuis toujours.
Le jeune berger sourit faiblement.
— Moi aussi.
Le silence revint.
Les deux continuèrent de manger.
Pour une raison qu'il ne comprenait pas, le chevalier ne trouvait pas ce silence gênant.
Au contraire.
Il était paisible.
La cheminée crépitait.
Le vent soufflait doucement dehors.
Et pour la première fois depuis des années…
Il se sentait en sécurité.
Lorsqu'il termina son bol, il resta immobile quelques secondes.
Puis il regarda le jeune berger.
— Merci.
Le garçon ouvrit de grands yeux.
Puis un large sourire illumina son visage.
— Ce n'est qu'une soupe.
Le Chevalier Sans Nom secoua légèrement la tête.
Non.
Ce n'était pas seulement une soupe.
C'était un repas chaud.
Une maison.
Un moment de paix.
Une chose qu'il croyait avoir perdue à jamais.
Dehors, la nuit était tombée.
Mais dans la petite maison du jeune berger…
Une chaleur oubliée venait de renaître dans le cœur du Chevalier Sans Nom.