Chapitre 3
Deux jours.
Cela faisait deux jours entiers que le Chevalier Sans Nom avait quitté le royaume du tyran.
Deux jours à traverser des routes poussiéreuses, des plaines désertes et des collines balayées par le vent.
Son chariot était dans un état lamentable. Le bois craquait à chaque secousse, et l'une des roues était fendue. À chaque mètre parcouru, il avait l'impression qu'elle allait se détacher.
Son cheval noir n'était guère en meilleur état.
L'animal respirait lourdement, sa langue pendait légèrement et ses pas devenaient de plus en plus lents. Il était épuisé et déshydraté.
Le Chevalier Sans Nom posa doucement une main sur son encolure.
— Encore un peu…
Le cheval poussa un faible hennissement.
Le soleil descendait lentement à l'horizon, teintant le ciel d'une couleur rouge sang. Bientôt, la nuit tomberait.
Mais il n'y avait toujours aucun village en vue.
Pas une maison.
Pas une auberge.
Rien.
Seulement une route interminable.
Le chevalier leva les yeux vers le ciel.
Il était libre.
Enfin.
Pendant des années, il avait été un chien.
Le chien du roi.
Il se souvenait encore des ordres.
« Tue-les. »
« Protège-moi. »
« Obéis. »
Il n'avait jamais eu le droit de refuser.
Il se rappelait aussi les repas.
Du pain rassis.
Une soupe froide.
Parfois, seulement de l'eau.
Le tyran disait toujours qu'un chien n'avait pas besoin d'être nourri correctement.
Le chevalier serra légèrement les poings.
Aujourd'hui, il n'était plus le chien de personne.
Pour la première fois de sa vie, il pouvait aller où il voulait.
Manger ce qu'il voulait.
Dormir où il voulait.
Il se surprit même à rêver.
Un grand repas.
De la viande grillée.
Du pain chaud.
Une soupe épaisse.
Et un dessert, peut-être.
Il ne savait même plus quel goût avaient ces choses.
Un léger sourire apparut sur son visage.
La liberté…
Elle avait un goût qu'il n'avait jamais connu.
Puis son estomac se mit à gronder.
Le sourire disparut aussitôt.
— Je commence déjà à avoir faim…
Le cheval ralentit encore.
Puis il s'arrêta complètement.
Le chevalier leva les yeux.
Au loin…
Une petite ferme.
Ses yeux s'écarquillèrent légèrement.
Une modeste maison de bois se dressait au milieu d'un champ.
À côté se trouvait un grand enclos rempli de moutons.
Les animaux bêlaient paisiblement.
Une faible lumière s'échappait de la fenêtre.
Le chevalier sentit une odeur portée par le vent.
De la soupe.
Il n'hésita pas.
Prenant les rênes de son cheval, il s'approcha lentement.
Le vieux chariot grinça derrière lui.
Les moutons commencèrent à s'agiter.
Puis la porte de la maison s'ouvrit brusquement.
Un jeune garçon en sortit.
Il devait avoir quinze ou seize ans.
Il était maigre, presque chétif, et portait des vêtements rapiécés.
Ses cheveux bruns étaient en désordre et ses yeux trahissaient une grande nervosité.
Lorsqu'il aperçut l'immense chevalier vêtu de son armure usée, il pâlit.
Il avala difficilement sa salive.
Puis il se précipita vers un coin de la maison et attrapa un simple bâton de bois.
Ses mains tremblaient.
Il pointa le bâton vers le chevalier.
— Q-Q-Qui êtes-vous ?!
Sa voix tremblait tellement qu'il avait du mal à parler.
Le Chevalier Sans Nom s'arrêta.
Le garçon recula d'un pas.
— N-ne vous approchez pas !
Il leva son bâton comme s'il tenait une épée légendaire.
— Je… je sais me battre !
Le chevalier regarda le bâton.
Puis le garçon.
Puis le bâton de nouveau.
Le silence dura plusieurs secondes.
Le jeune berger commençait à transpirer.
— V-vous êtes un bandit ?
Aucune réponse.
— U-un mercenaire ?
Toujours rien.
Le garçon déglutit.
— Ou… ou un démon ?
Le chevalier cligna une fois des yeux.
Le jeune berger poussa un petit cri.
— Je savais que les démons existaient !
Finalement, le chevalier prit la parole.
Sa voix grave fit sursauter le garçon.
— Mon cheval est fatigué.
— Hein ?
— Et moi aussi.
Le jeune berger cligna des yeux.
Le chevalier continua :
— Je cherche simplement un endroit pour passer la nuit.
Le silence retomba.
Le garçon observa l'armure usée.
Puis le vieux chariot.
Puis le pauvre cheval qui semblait prêt à s'écrouler.
L'homme devant lui ne ressemblait pas à un monstre.
Il avait surtout l'air… épuisé.
Le bâton s'abaissa lentement.
— Vous… ne voulez tuer personne ?
— Non.
Le garçon resta silencieux quelques instants.
Puis il demanda timidement :
— Vous avez faim ?
Comme pour répondre à sa place, l'estomac du chevalier gronda bruyamment.
Le jeune berger cligna des yeux.
Le Chevalier Sans Nom détourna le regard.
Le garçon éclata soudainement d'un petit rire.
— Vous n'êtes pas effrayant du tout, monsieur le chevalier.
Le chevalier le regarda sans comprendre.
Le sourire du jeune berger s'adoucit.
— J'habite seul ici.
Il baissa les yeux.
— Mes parents sont morts quand j'étais petit… et ma grand-mère est morte l'hiver dernier.
Sa voix se fit plus faible.
— Je n'ai plus personne.
Le vent souffla doucement.
Le garçon releva la tête et sourit malgré tout.
— Mais je continue de faire sa soupe. C'était sa recette préférée.
Il regarda la maison.
— Elle disait toujours qu'un bon repas ne devait jamais être mangé seul.
Ces mots frappèrent le Chevalier Sans Nom en plein cœur.
Il ne se souvenait pas de la dernière fois qu'il avait partagé un repas avec quelqu'un.
Peut-être jamais.
Le jeune berger rangea son bâton.
— Si cela ne vous dérange pas… vous pouvez manger avec moi.
Le chevalier resta immobile.
Puis, lentement, il hocha la tête.
— Merci.
Le sourire du garçon s'agrandit.
— Venez ! Et votre cheval aussi. Je vais lui donner de l'eau.
Le Chevalier Sans Nom suivit le jeune berger vers la petite maison.
Le soleil disparaissait derrière les collines.
Et pour la première fois depuis le début de son voyage…
Une étrange chaleur naquit dans son cœur.
Peut-être…
Que la liberté ne consistait pas seulement à briser ses chaînes.
Peut-être qu'elle se trouvait aussi dans une petite maison, au milieu de nulle part, autour d'un simple bol de soupe préparé avec la recette d'une grand-mère disparue.