Chapitre 57
Chapitre 57 – Le Dernier-Né des Desdemona
« Le Dernier-Né des Desdemona. »
Les mots qui franchirent les lèvres de Maxim furent comme une lame plantée droit dans le cœur d’Isolde, la forçant presque à reculer d’un pas, totalement sous le choc.
Si le masque ne lui avait pas dissimulé le visage, Maxim aurait immédiatement compris que quelque chose n’allait pas du tout.
Mais il ne le vit pas.
Et Isolde était assez expérimentée pour reprendre contenance sur-le-champ, entrouvrant les lèvres pour s’assurer que ce qui en sortirait serait des mots, et non un râle d’incrédulité.
« Comment ? » Sa voix se fit plus froide qu’elle ne l’avait voulu. « Comment sais-tu que c’était lui et non quelqu’un d’autre ? »
Elle fit un pas menaçant vers l’avant. Même sans voir ses yeux, Maxim pouvait sentir la colère émaner de Dame Olympias, une colère qui troubla sa perception et fit pencher sa tête involontairement.
Sa gorge se noua, tiraillée entre l’effroi et l’inquiétude.
« J’ai vu sa Marque de Droit d’Aînesse, ma Dame. » Il se défendit, son visage brûlé par le soleil se tordant en un sourire ironique. « Et son âge, sa carrure ainsi que son sexe correspondaient parfaitement au Dernier-Né des Desdemona. Personne d’autre. »
Isolde contracta ses lèvres derrière son masque, se rappelant très bien que Cassius lui avait dit qu’il avait quelque chose à régler avant de rentrer.
« Est-ce là ce que tu avais l’intention de faire, Cassius ? »
Mais quelque chose clochait toujours.
« Comment a-t-il connu l’emplacement de la base opérationnelle ? » demanda-t-elle à nouveau. « Et que faisait-il là-bas ? A-t-il dit quelque chose ? »
« La première question, ma Dame, est précisément la raison pour laquelle j’ai appelé le Seigneur Constantine. » Maxim se gratta nerveusement la nuque. « Je ne sais pas comment un héritier d’une famille de rang un a pu découvrir notre cachette. Et je n’ose imaginer la possibilité que d’autres soient au courant. »
Ses lèvres s’étirèrent en un sourire fin et tortueux. « Vous savez ce que nous avons fait aux marionnettes de sang de la Dame de Sang. Nous allons— ! »
« Tu divagues. » Isolde l’interrompit, sa voix dépouillée de toute patience. « Va droit au but, Agent. C’est ton premier avertissement. » Elle marqua une pause, sa voix tombant dans un murmure dangereux. « Et ton dernier. »
L’assassin à la peau noire frissonna. Ses instincts, aiguisés par des années d’entraînement, lui hurlaient qu’elle ne plaisantait pas.
Elle le tuerait, sans hésiter.
« Vorn ! » jura-t-il intérieurement, avant de poursuivre avec prudence. « Comme je le disais… » il se lécha les lèvres sèches, « …je ne sais pas comment il nous a trouvés. Seulement qu’il l’a fait. Et nous devons nous assurer qu’il était le seul. »
« Était ? » répéta Isolde, son corps se figeant.
N’y prêtant pas attention, Maxim continua avec calme, voire avec fierté. « Oui, ma Dame. » Il hocha la tête. « J’ai agi selon les règles des Crocs. J’ai piégé l’Héritier et sa servante à l’intérieur du bâtiment et j’ai fait détoner les Ravageurs Rejetons de Sang, effaçant toute preuve potentielle qui pourrait nous condamner. »
Il s’arrêta, interprétant le silence d’Isolde comme une approbation, et poursuivit avec cette loquacité irritante qui était la sienne :
« À moins qu’un Voyant ou quelqu’un possédant un Aspect de type Temporel ne s’en mêle, nous sommes en sécurité. Et même dans ce cas, ma Dame, nos propres membres pourraient dissimuler les preuves avec— ! »
« Donc Cassius Desdemona est mort. » Isolde le coupa.
Sa voix était si étrangère — si douce, si tendre — qu’Aissatou et Maxim se mirent instantanément en position de combat, leurs corps enveloppés par leur essence, leurs instincts hurlant face au danger mortel qui pesait sur l’air ambiant.
« Oh, que Vorn prenne mon âme ! » hurla Aissatou intérieurement, fixant le dos de sa jeune maîtresse, le cœur manquant de lui sortir par la bouche.
Maxim essayait toujours de comprendre ce qui se passait. En cet instant, Dame Olympias semblait être une messagère de Vorn venue réclamer son âme. La peur était réelle, ancrée au plus profond de son existence.
Pourtant, des années de conditionnement hiérarchique au sein des Crocs le poussèrent à répondre, malgré chaque instinct qui lui hurlait de fuir.
« O-Oui… ma Dame. » Il déglutit, le visage trempé de sueur froide. « Cassius Desdemona est m— ! »
Il ne finit jamais sa phrase.
Le corps d’Isolde devint un flou pourpre, attaquant avec une intention meurtrière si écrasante qu’elle inonda tout l’espace autour d’eux d’un voile violet suffocant, tel la main d’un dieu s’abattant sur eux.
Derrière elle, Aissatou hurla.
« MA DAME ! NON ! »
C’était inutile.
Il ne restait plus aucun son pour porter ses mots.
...
Aucun son. Aucun mouvement.
Tous deux absents de l’esprit de Cassius en cet instant.
Le temps devenait insignifiant lorsque l’esprit était submergé par trop de pensées, trop de sentiments, trop de douleur qui refusait de desserrer son étreinte.
Il flottait dans un état brumeux, entre réalité et rêve, incapable de s’ancrer pleinement dans l’un ou l’autre.
Trop épuisé pour rester éveillé. Trop souffrant pour dormir.
Son corps entier semblait encore brûler. La douleur fantôme de ses pieds calcinés par la lave était quelque chose que Cassius porterait longtemps.
La seule chose qui l’avait maintenu en mouvement là-bas était l’adrénaline et la peur froide et importune de la mort, qui lui murmurait ce qui arriverait s’il se laissait aller.
Sa famille se retrouverait sans véritable protection face à ce qui arrivait.
Et Isolde se retrouverait seule — errante, impuissante, désespérée, solitaire — tentant de combler un vide dans son existence qui ne pouvait être rempli.
Ce ne fut que lorsque le feu qu’il avait arrogamment cru pouvoir commander l’eut brûlé sans se soucier de ce qu’il consumait, que Cassius comprit enfin :
Sans qu’il s’en rende compte, sa vie était devenue quelque chose de plus grand que sa propre personne.
Et quelle que soit la situation, il ne pouvait se permettre de la perdre.
Ces pensées tourbillonnaient en cercles étourdissants tandis qu’une chaleur se diffusait lentement dans son corps, le guérissant progressivement et régulièrement.
Quelque temps plus tard — la durée exacte lui échappant — il ouvrit prudemment les yeux.
Océane planait au-dessus de lui, son visage sale étant un tableau d’inquiétude et de soulagement en le voyant enfin éveillé.
« Jeune... Jeune Maître. » Sa voix était basse et fatiguée, mais indéniablement chaleureuse, et lourde d’une culpabilité dissimulée. « Je suis désolée. J’ai perdu connaissance et je— ! »
« S’il te plaît, Océane. » Cassius l’interrompit, doucement mais fermement. « Laisse-moi me reposer un instant avant que tu ne commences à sombrer dans l’auto-flagellation, d’accord ? Pour que j’aie la force de te rassurer correctement. Parce que si tu continues à gémir dans ma foutue tête en ce moment… »
Il esquissa un sourire fin, teinté d’une pointe d’humour.
« …je pourrais bien te coudre la bouche. »
« Heheh. » Océane gloussa avant de pouvoir se retenir, toute l’inquiétude et la culpabilité se dissipant comme de la fumée dans le vent, un sourire s’étirant sur son visage. « Je préférerais éviter, Jeune Maître. »
« Alors tais-toi. »
« Bien, Jeune Maître. »
Un silence confortable s’installa entre eux. La tête de Cassius reposait sur les genoux ensanglantés et sales d’Océane, son corps se recousant lentement.
Grâce à son Don inné, le Serpent d’Adaptabilité, Cassius remarqua à quel point il se régénérait plus vite que la première fois qu’il avait été blessé. Bien que ces blessures fussent bien pires.
Il sourit, sincèrement satisfait. Puis son sourire se figea.
« Eh bien, » dit le vieil homme sans mains à l’autre bout de la pièce, le dos appuyé contre un pilier usé, ses deux moignons reposant entre ses jambes étendues sur le sol sec et ensanglanté. « Ne mérité-je pas un merci ? »
Les mots firent se redresser Cassius avec l’aide d’Océane. Il s’assit à côté d’elle, la nuque contre le pilier, face au vieil homme.
Il baissa brièvement les yeux sur ses pieds. La peau avait repoussé, mais elle était encore rouge et calcinée. Il faudrait du temps ou une potion de guérison plus puissante que tout ce qu’il possédait actuellement.
Aucune de ces deux choses n’était en sa possession pour le moment.
Il ne savait pas depuis combien de temps il était inconscient, mais sa famille allait bientôt commencer à s’inquiéter.
« Ah, Reine. » jura-t-il intérieurement, avant de secouer subtilement la tête et de reporter son attention sur le vieil homme.
Il le regarda vraiment pour la première fois, observa son apparence complète et sourit froidement, imperturbable et sans peur.
« Ah, le voilà. L’homme de la révolution. » dit-il sèchement. « Ne perdons pas de temps, voulez-vous ? Vous en avez déjà bien trop vu sur moi aujourd’hui, vieil homme. » Il secoua la tête avec une fausse pitié. « Vous avez donc deux options devant vous. »
Il leva un doigt.
« Vous acceptez généreusement mon offre et travaillez pour moi, le neveu même de votre ancien chef. Auquel cas, j’oublierai miséricordieusement que vous avez un jour fait partie de l’Armée Révolutionnaire. »
Le sourire tortueux du vieil homme se figea. Cassius leva un deuxième doigt.
« Ou je laisse ma langue aller un peu trop loin et je murmure ici et là l’existence d’un reste survivant de l’Armée Révolutionnaire. Je suis assez certain que mon charmant grand-père — ou oncle, ou peu importe comment vous voulez l’appeler — trouverait cette information très intéressante. »
Il marqua une pause, puis sourit innocemment.
« À vous de choisir. »
« Vous— ! »
« Ah, une dernière chose. » Il l’interrompit sans vergogne. « N’essayez rien de rusé. Après tout… »
Il fit un signe de tête vers Océane, qui tenait son Téléphone runique violet avec le numéro de sa mère déjà en appel d’urgence.
« …ma douce servante pourrait se sentir obligée de passer un coup de fil. Et je suis Cassius Desdemona, le Dernier-Né des Desdemona. » Son sourire s’accentua. « Vous ne me connaissez peut-être pas encore très bien. Mais croyez-moi, vous ne voudriez pas être responsable de la moindre égratignure sur mon corps. Ma famille peut être assez… déraisonnable quand il s’agit de moi. N’êtes-vous pas d’accord, Océane ? »
« Tout à fait, Jeune Maître. » Elle hocha la tête avec un visage parfaitement impassible, sans plaisanter le moins du monde. « Toute cette Périphérie pourrait disparaître. Et personne ne pleurerait vos vies. »
Le vieil homme devint totalement silencieux, le visage crispé, fixant Cassius sans un mot.
« Ah, désolé de vous avoir interrompu. » Cassius expira, s’installant dans une position plus confortable. « Vous pouvez parler maintenant. »
Une courte pause.
« Quelle est votre réponse, homme sans mains ? »
—Fin du Chapitre 57—