Chapitre 463
Le Phénix Blanc resta complètement muet devant ces paroles. Un instant, elle en pesa le sens et, pendant ce même instant, se surprit à penser : *Et si ce petit salaud avait raison ?*
Malheureusement, cette pensée n’eut pas le temps de s’enraciner dans son esprit qu’elle la réduisit en cendres, avant de nouveau de fixer Cassius en flammes comme un aigle aurait dévisagé un serpent.
Elle refusait de se laisser influencer par les paroles d’un homme qui avait échoué tant de fois.
Après tout, il était toujours facile de prétendre qu’on réussirait tant qu’on n’avait pas encore été mis à l’épreuve. Et jusqu’ici, Blanche n’avait aucune preuve tangible que ce jeune garçon devant elle y parviendrait.
Comme si Cassius lisait parfaitement dans les pensées de ce monstre, il siffla : « Tu ne sais pas non plus si Emrys réussirait, si je puis me permettre. Tu n’as aucune preuve que ta conviction soit fondée. Après tout, dis-moi : Emrys a-t-il déjà réussi ? »
« On ne lui a jamais donné l’occasion de participer », répondit-elle, glaciale malgré les flammes qui les environnaient.
« Et tu crois, cher Phénix, être plus intelligente et plus réaliste que Kaden ? Après tout, pourquoi s’acharnerait-il à ne pas choisir Emrys ? »
Cassius pencha la tête.
À présent, son corps s’effritait et son Noyau solaire était parfaitement visible. Il tournoyait à une vitesse prodigieuse, absorbant les flammes et l’essence du Soleil lui-même tout en se raffinant.
« Tu crois peut-être mieux savoir que lui ? »
« Tu es courageux et audacieux, je te l’accorde, répondit Blanche en plissant davantage les yeux. Mais combien de temps crois-tu tenir une fois ta barrière disparue ? Une barrière qui disparaîtra dans 10 secondes ? »
« Je repartirai si tu t’en tiens à tes convictions, répondit Cassius en toussant. Je n’ai aucune envie de m’épuiser à convaincre quelqu’un qui ne veut pas l’être. C’est une perte de temps, pardonne ma franchise, et le temps est justement ce qui me manque le plus. Alors, si tu crois en Emrys, je t’en prie, cher Phénix Blanc, choisis donc ce garçon Storm. »
Il esquissa un sourire sinistre, tandis que son œil droit fondait lentement.
« Tu fais tes plans, et moi les miens. Voyons qui de nous deux est le meilleur stratège. »
« Tu défies une Erreur ? Toi, un mortel ? »
« Il s’est déjà produit des choses bien plus absurdes dans ce monde. Ne sois pas surprise. »
« Et tu comptes t’y prendre sans même savoir ce qui t’attend ? » rétorqua sèchement Blanche. Sa tête enflammée et bestiale s’abaissa encore pour se rapprocher de Cassius, comme si elle voulait flairer sa peur.
Oh, la peur ne manquait pas. Mais son courage et sa détermination non plus.
« Tu crois en être capable ? »
« Comme j’ai réussi à aller aussi loin, répondit-il. Je continuerai d’avancer, lentement, toujours en avant, et je finirai par trouver les informations qu’il me faut. »
Ses 10 secondes étaient écoulées.
La barrière du Système disparut brusquement, exposant Cassius aux flammes du Soleil. Il se prépara à subir cette douleur hurlante qui lui ferait perdre la raison… mais la chaleur meurtrière qu’il redoutait ne vint pas.
Il cligna de son œil gauche, encore intact, et regarda autour de lui. Le feu brûlait toujours, mais son intensité ne suffisait qu’à le blesser légèrement, pas à le tuer.
Retenant un cri de douleur, Cassius leva la tête vers le Phénix Blanc et vit le Dévoreur du Soleil le dévisager de ses yeux perçants.
« Tu sais manier ta foutue langue, vermine, hein ? » gronda-t-elle.
« Ça veut dire que tu me soutiens ? »
« Je ne soutiens pas les ratés qui ne valent rien, répliqua-t-elle sèchement. Tu as peut-être oublié tous ces échecs, grâce à la clémence de Kaden, qui t’en a épargné le poids, mais pas moi. J’en ai été témoin à chaque fois, et à chaque fois, j’ai voulu te tuer de mes propres mains pour ta stupidité. Encore et encore. C’est un cauchemar maudit par l’Abîme dont personne ne connaît l’issue. »
Le Dernier-Né garda le silence. Sur ce point, il n’avait rien pour se défendre. Il avait échoué et, s’il essayait de voir la situation de son point de vue à elle, il comprenait parfaitement qu’elle ne lui fasse pas confiance.
C’était juste.
Mais, dans la plupart des situations, Cassius se fichait de ce qui était juste.
Celle-ci en faisait partie.
« Tout le monde échoue, répondit Cassius. Ça fait partie de la vie, de ce qu’elle a toujours été et de ce qu’elle était censée être. Après tout, dis-moi : que serait la vie sans l’échec ? Il est pratiquement impossible d’entreprendre quelque chose de vraiment difficile et de réussir sans échouer au moins une fois, parce que c’est comme ça qu’on apprend. »
« Tu es en train de me faire la leçon ? » Le Phénix Blanc semblait outré.
« Je te rappelle quelque chose que tu as peut-être oublié, à force d’avoir atteint de tels sommets dans ton existence, répondit-il. Tu as toujours été exceptionnelle, même à Darklore. Un Phénix Blanc, le premier et le seul à avoir jamais existé. Aux côtés de Kaden, tu es devenue assez puissante pour être une Erreur dans ce monde. Bravo, devrais-je dire ? Mais revenons un peu en arrière, veux-tu ? Retournons aux tout débuts de Kaden l’Immortel, et raconte-moi comment ce jeune homme sans valeur, victime de brimades, est devenu si puissant que même la Mort n’a plus pu le réclamer. Fais-moi plaisir. »
Cette question fit se renfrogner le magnifique visage de phénix de Blanche.
Elle commençait à détester de plus en plus parler avec Cassius. Ce salaud connaissait Kaden, et cela faisait si longtemps qu’elle n’avait parlé à personne qui le connaissait que chaque fois qu’elle entendait son nom, elle se sentait prise au dépourvu.
Et le pire, c’était que ce beau petit salaud avait raison.
« Par la mort, répondit Blanche à contrecœur. Kaden est devenu plus fort en mourant. »
« En échouant, donc. »
Elle serra les dents et ne répondit pas.
« Tu vois ? » Cassius soupira. Sa résistance à l’Essence solaire augmentait à une vitesse prodigieuse, même si elle était encore loin de suffire à empêcher son corps de s’effriter sous son pouvoir. « Kaden a bien plus souvent échoué que réussi au cours de sa vie. Bon sang, on pourrait probablement dire qu’il a échoué cinq fois pour chaque victoire, et pourtant, regarde ce qu’il est devenu. Attention, je ne dis pas tout ça pour justifier mes échecs ni pour prétendre que l’échec est une bonne chose. Je le dis parce que, comme tout être vivant, j’ai le droit de réessayer quand j’échoue. Et de réessayer encore. Et encore, tant que j’en ai la possibilité. »
Il haussa les épaules. Sa main gauche se désintégra en poussière, mais il fit comme s’il ne s’en était même pas aperçu et se contenta de grogner avant d’achever sa pensée.
« À mon avis, c’est l’une des vérités les plus profondes de ce monde. »
Blanche secoua légèrement la tête. Elle ne savait plus très bien comment leur conversation en était arrivée là, mais elle sentait sa colère s’apaiser, la fureur qui brûlait en elle cédant peu à peu la place à quelque chose de plus calme.
Finalement, elle soupira. « Je ne te ferai toujours pas confiance. »
Cassius plissa les yeux.
*Cette bête est coriace, hein.*
« Je ne t’ai pas demandé de me faire confiance, répondit-il. Je te demande de me donner ce qu’il me faut pour avancer, et j’apprendrai tout seul à courir. J’ai besoin d’informations, Blanche. »
« Tu maintiens donc ce que tu as dit ? »
« Il va falloir être plus précise. J’ai dit beaucoup de choses, ici. »
« Ton arrogant “Tu fais tes plans, et moi les miens. Voyons qui de nous deux est le meilleur stratège.” » Blanche sourit froidement en contemplant son visage ravagé. « Je vois que oui. Parfait. Je préfère ça plutôt que de devoir te faire confiance. Mais tes paroles ne sont pas dénuées de vérité. Alors je vais te donner les informations dont tu as besoin pour préparer tes plans, petite vermine. »
Il ouvrit sa bouche balafrée pour parler, mais cracha du sang à la place. La douleur atteignait un nouveau degré, alors même qu’il gagnait visiblement en force.
La Bête du Soleil ne lui accorda pas la moindre attention. « Ce monde, Sunu Gaal, petite vermine, n’est pas le nôtre. Ni le mien, ni celui de Kaden, ni le Sien, ni même le tien. Ce monde existait à part. C’était une Graine préservée de la Bataille finale, avant d’être transformée par les mondes qui y sont entrés et l’ont contaminée. »
« Oh ? » s’exclama Cassius quand sa terrible quinte de toux se fut calmée.
« Le Monde dans lequel tu te trouves est un Monde qui en contient trois autres. Appelons-les les trois Mini-Mondes ; tu peux les découvrir si tu voyages assez loin. Ceux que tu appelles les Porteurs n’ont pas été créés à partir de rien. Ce sont des êtres nés lorsqu’un monde a été intégré à celui-ci, le transformant jusqu’à ses fondements et donnant naissance à un Être qui représentait ce monde. »
« C’est quoi, encore, cette connerie ? s’exclama Cassius. Quoi ? »
« Je n’ai pas fini, dit Blanche avec un sourire tordu en déployant encore davantage ses ailes. La détentrice du titre de Troisième Porteur, Desdemona, ton Ancêtre, est née lorsque Darklore a été intégré à ce monde. Maintenant, tu vas me demander quel rapport tout cela a avec ce que Kaden attend de toi. »
« J’aime parler aux êtres intelligents. »
« C’est simple, murmura-t-elle, ignorant son sarcasme agaçant, comme si elle craignait qu’on les entende. Chaque Porteur est venu avec un Livre qui définit toute son existence et lui confère un pouvoir inimaginable. Il y a donc trois Livres. Dans ton monde, on les appelle le Livre de la Première Révélation et le Livre de la Deuxième Révélation. Ton Livre, celui des Desdemona, est le Livre de la Troisième Révélation, que les premier et deuxième Porteurs ont pris. »
« Attends ! Attends ! » s’écria Cassius. « C’est là que je bloque toujours. Pourquoi ces Porteurs ont-ils pris notre Livre ? »
« Pour quelle autre raison ? » Blanche haussa un sourcil, comme s’il venait de poser une question stupide. « Parce que le pouvoir du Troisième Livre était plus complet, plus puissant et plus exceptionnel. Pourquoi auraient-ils laissé un tel pouvoir entre les mains… des Desdemona ? Des êtres imprévisibles ? »
Cassius l’écouta, abasourdi, l’esprit douloureux tandis qu’il s’efforçait de toutes ses forces de comprendre. « Mais… et ensuite ? »
« Comment ça, “et ensuite” ? siffla-t-elle. Ton rôle, c’est de récupérer les trois Livres, de les réunir en un Livre final de la Révélation et de détruire les chaînes qui retiennent le Premier Vaelgrim, avant que l’existence elle-même ne soit anéantie. »
*Souffle de la Reine, par pitié, baise-moi.*
— Fin du chapitre 463 —