Chapitre 437
Tout le Royaume semblait en proie à une fièvre brûlante.
La chaleur était suffocante, le ciel d’un éclat impossible et le soleil refusait de se coucher, comme s’il pressentait ce qui allait arriver.
Et pourtant, il était déjà vingt heures.
À tous égards, c’était une journée ordinaire. Du moins, selon le calendrier du Royaume.
Un jour où les gens étaient censés aller travailler et gagner leur vie, comme n’importe quel autre.
Pourtant, pour une raison ou une autre, personne ne le fit.
Personne ne prit son carrosse, personne n’ouvrit sa boutique, personne ne sortit pour vaquer à ses occupations.
Presque tous les habitants du Royaume de Badur étaient soit chez eux, les yeux rivés sur la télévision runique, soit rassemblés dans quelque établissement célèbre, à regarder avec des inconnus l’événement qui allait être retransmis partout.
Certains, cependant, ne se contentaient pas de le regarder sur un écran. Ils avaient donc traversé tout le Royaume, depuis chacune de ses villes, jusqu’à la Ville de Vorn, et à l’Église écarlate de la Mort elle-même.
Ils voulaient en être témoins.
Cette fièvre les avait gagnés dès que la nouvelle s’était répandue sur le Net : Cassius Desdemona, le Seigneur Ange de la Terre de la Mort, allait épouser Isolde Amaris — désormais surnommée l’Élue par les masses — lors d’un Mariage officiel.
Un mariage qui ne laissait aucune place à la séparation.
Dire que certaines personnes étaient sous le choc aurait été l’euphémisme du siècle.
Les femmes, surtout. Certaines nourrissaient encore le fol espoir que Cassius finirait par les remarquer et les prendrait pour maîtresses.
Une idée ridiculement répandue parmi elles.
Mais les hommes aussi étaient complètement déconcertés. Comment un homme comme Cassius, qui avait tout, pouvait-il vouloir se ranger auprès d’une seule femme ?
Ils ne comprenaient tout simplement pas ce qui pouvait motiver un tel choix.
Après tout, on racontait depuis des générations que tous les grands hommes du passé avaient eu plusieurs femmes.
Le Mage de la Lame Vertueuse en faisait partie. Poing Vaillant et Christian l’Inengendré aussi.
Et, curieusement, cette mesure de la grandeur ne s’appliquait pas qu’aux hommes. Les femmes aussi étaient concernées.
Deux générations plus tôt, le monde évaluait la grandeur d’un homme ou d’une femme à la taille de son harem.
Cette tradition subsistait dans certaines régions du monde, et même au Royaume de Badur, avec Rose Bishop.
Pourtant, Cassius fit exactement le contraire.
Ce faisant, il donna sans le savoir l’exemple. Un exemple que les gens ordinaires pouvaient voir de leurs propres yeux, au lieu d’en entendre parler dans les récits du passé.
L’exemple d’un homme grand et talentueux qui choisissait une seule femme, malgré toutes les possibilités qui s’offraient à lui.
Ce n’était qu’un exemple. Mais il suffisait à un monde pour changer.
« Vous êtes prêt ?! Espèce de foutu crétin, concentrez-vous ! Concentrez-vous, je vous dis ! » cria un journaliste déchaîné, sa moustache tombante, en giflant l’arrière du crâne de son photographe. « Les invités arrivent ! Les invités du mariage sont là ! »
Ce journaliste n’était pas le seul sur place.
Des dizaines et des dizaines de journalistes s’étaient massés devant l’Église écarlate de la Mort, prêts à immortaliser l’instant.
Cassius et les garçons d’honneur s’étaient déjà glissés dans l’église sans se faire remarquer. À présent, tous les objectifs étaient braqués sur les invités, bien décidés à ne rien manquer.
Le vacarme était assourdissant, les odeurs si mêlées qu’on ne distinguait que celle de la sueur, tandis que les appareils photo crépitaient de toutes parts.
On criait dans tous les sens, on se bousculait pour obtenir le meilleur point de vue et la meilleure photo à publier.
Bien d’autres gens du peuple étaient venus, eux aussi, refusant de se contenter d’un écran.
Ils voulaient en avoir plein les yeux.
Et, comme le journaliste l’avait annoncé, les invités arrivaient enfin.
Le tout premier leur fit comprendre que ce mariage… n’avait rien d’un mariage ordinaire.
Mallory Octavia Claweye, doyenne de l’Académie Elysia et maîtresse de l’héritier des Dragons Rouges, descendit le tapis rouge dans une robe argentée qui lui tombait juste au-dessous des chevilles.
Une aura indescriptible l’enveloppait. Son regard acéré ne quittait pas les portes closes de l’église, devant lesquelles se tenait la Gouvernante en chef des Hood, qui venait d’annoncer son arrivée.
La foule rugit, sombrant dans une frénésie démentielle.
Ce n’était que le début.
Rose Bishop elle-même arriva ensuite. Cette femme à la peau pâle, aux longs cheveux blancs et aux yeux rose vif mesurait près de deux mètres treize.
Son sourire sensuel légendaire se dessinait sur ses lèvres pulpeuses, en forme de cœur et brillantes. Une robe noire qui traînait au sol soulignait sa silhouette élancée en sablier.
Une perle en forme de papillon rose ornait son nez.
Elle était accompagnée de ses trois enfants : Ophelia Bishop, les yeux bandés et vêtue de blanc ; Blossom Bishop, qui portait une robe mettant en valeur sa silhouette musclée et avait les cheveux noirs coupés très courts ; et enfin, le plus jeune, Alexander Bishop, avec son œil aveugle et un superbe costume blanc.
Toute la famille Bishop. La famille des Merveilles !
Rose tenait tendrement son fils par la main, montrant une fois encore au monde entier qui était son enfant préféré.
L’excitation monta encore d’un cran lorsque les autres invités commencèrent à arriver, un à un.
Willow Wealth, la femme la plus riche de Sunu Gaal, détentrice de l’or et des richesses, apparut dans toute sa splendeur. Sa peau noire brillait sous le soleil comme du marbre poli.
Elle était accompagnée de ses fils : River, Sea et Clover Wealth.
Aucun d’eux ne portait de bijoux, à l’exception d’une montre, et pourtant, tout le monde savait qu’ils pouvaient acheter le Royaume tout entier.
La famille Wealth, les Midas de ce monde !
Vint ensuite Cassandra de Patience, qui avait traîné jusqu’au mariage sa propre mère, Widow, chevalière de la Déesse.
Le Roi et la Reine du Royaume arrivèrent eux aussi, accompagnés de leur fille, Esmeray Hood.
Leurs cheveux roux flamboyaient sous le soleil, tels un véritable brasier jailli des profondeurs de l’Enfer.
Seraphim Hood les suivit bientôt. La foule découvrit alors une beauté monstrueuse qu’elle n’aurait jamais cru possible.
Les journalistes se déchaînèrent autour de Seraphim, exigeant de savoir comment elle avait pu sortir de l’Académie.
Hel Hood arriva après Seraphim.
Puis la famille Castria fit son entrée, William parmi eux, le dos aussi droit qu’une lame.
La famille Safara arriva ensuite, représentée par Jeanne Safara, qui avait l’air terriblement seule.
La famille Law, représentée par Diaila Law seulement, arriva presque sans se faire remarquer. Pourtant, son aura incita les gens à la regarder une seconde fois.
Emrys Stormblessed vint lui aussi au mariage, accompagné d’une femme qui, à l’évidence, n’était pas humaine, et qui semblait étrangement nerveuse.
Et voilà : tous les invités étaient arrivés. Chacun portait un oiseau cramoisi perché sur son épaule, preuve de son invitation.
Enfin, quelques minutes après l’entrée du dernier invité dans l’Église écarlate de la Mort, un magnifique carrosse violet et blanc s’arrêta devant l’église.
Love de Bayard fut la première à en descendre, suivie de près par Keisha, Natalia, Sarah, Meadow, Morgan, Lilien et enfin Anesthesia Amaris elle-même.
Tous les journalistes devinèrent alors qui se trouvait encore dans le carrosse. Le cœur battant à tout rompre, ils se préparèrent à prendre la photo parfaite.
Sophia Amaris, désormais à la tête de la maison Amaris, descendit ensuite du carrosse. Elle se dressa face à la foule, droite comme un pilier qui n’avait jamais cédé, malgré toutes les tempêtes.
Avec élégance, elle se tourna et tendit la main à la seule personne qui se trouvait encore à l’intérieur.
Une main, gantée de blanc jusqu’au coude, se tendit et la saisit.
La tension s’épaissit, et Isolde Amaris descendit du carrosse. Le monde sembla s’assombrir exprès, pour mieux lui offrir toute sa lumière.
Elle portait une splendide robe de mariée blanche, si longue qu’elle s’étalait à ses pieds. Son visage était entièrement voilé, invisible.
« WOUAH !!! »
« PRENDS-LA ! PRENDS CETTE PUTAIN DE PHOTO, ESPÈCE DE CONNARD ! »
« ISOLDE ! ISOLDE ! ISOLDE ! ÉPOUSE-MOI ! »
« TUEZ CET HOMME ! TUEZ CELUI QUI A DIT ÇA ! »
La foule explosa dans une frénésie telle qu’elle se serait précipitée sur Isolde si les gardes, prêts à tuer, ne l’avaient contenue en tenant bon la ligne.
Les demoiselles d’honneur ne dirent rien et entrèrent dans l’église pour prendre leur place.
En les voyant passer, les gens n’en revenaient toujours pas que tant de jeunes femmes célèbres se soient rassemblées en un seul endroit, toutes demoiselles d’honneur d’Isolde.
Meadow aussi ! Love aussi !
Et il y avait même Morgan et Lilien Desdemona, deux femmes que le public voyait rarement !
Mais comment ?
Comment ce mariage avait-il réussi à réunir toutes les personnalités importantes sous un seul et même foutu toit ?
Ceux qui regardaient depuis chez eux comme ceux qui s’étaient rassemblés devant l’église n’en revenaient tout simplement pas.
Et pourtant, c’était bien réel. Lorsqu’ils reprirent leurs esprits, toutes les demoiselles d’honneur étaient déjà à l’intérieur.
Sur le seuil de l’église, la Gouvernante en chef des Hood prit la parole. Sa voix résonna tout autour tandis qu’Isolde approchait :
« Dame Isolde de la maison Amaris fait son entrée ! »
Les portes de l’église s’ouvrirent à la volée tandis qu’Isolde et sa mère s’arrêtaient sur le seuil.
Peu à peu, le monde se noya dans le silence. La future épouse leva son visage voilé et regarda à l’intérieur.
Et là, sur un autel surélevé, un homme l’attendait, posant sur elle un regard que lui seul pouvait avoir.
En un instant, tous les souvenirs des dernières semaines défilèrent dans son esprit.
*Enfin*, pensa Isolde, le cœur tremblant. *Me voilà.*
— Fin du chapitre 437 —