Chapitre 438
Un pas.
Tous s’interrompirent lorsque Sophia Amaris apparut sur le seuil de l’église, tenant Isolde par la main.
Lentement, parfaitement à l’unisson, qu’ils le veuillent ou non, tous se levèrent de leur chaise. Leurs corps se tournèrent vers la porte, vers les deux femmes.
Dehors, les journalistes et les gens qui attendaient là depuis le matin tombèrent soudain dans un silence solennel, si total et si profond qu’on n’entendait même plus respirer.
Même le vent ne hurlait plus comme auparavant, comme si un dieu l’avait empoigné pour le figer tout à fait.
Dans ce silence, Isolde regarda l’homme qui se tenait sur l’autel surélevé, avec la Grande Prêtresse juste à côté de lui.
Il se tenait droit, vêtu d’un costume blanc rayé de violet. Il portait des gants blancs, et ses longs cheveux avaient été coiffés avec soin : quelques mèches bouclaient derrière ses oreilles, tandis que d’autres retombaient doucement sur son visage.
Ses yeux, mêlant le cramoisi et le rose, ne regardaient qu’elle, et tremblaient. Ses lèvres aussi tremblaient.
Il fallut quelques secondes à Isolde pour remarquer que Cassius faisait de son mieux pour ne pas trembler de tout son corps, puis quelques autres pour comprendre que son propre cœur battait si fort qu’elle n’entendait plus rien d’autre que son rythme monstrueux.
« Ce n’était pas le plan, dit soudain Sophia, mais sa voix ne porta pas : seule Isolde l’entendit. Quand j’ai décidé de te marier à un Desdemona, ce n’était pas pour que tu trouves le bonheur dans cette union. »
Isolde pinça les lèvres et baissa légèrement la tête, son voile blanc lui dissimulant tout le visage.
« Mais, d’une manière ou d’une autre, tu l’as trouvé », poursuivit Sophia en s’avançant vers Cassius, vers l’autel.
Leurs pas étaient les seuls bruits qu’on entendait dans l’église.
Hommes et femmes les regardaient passer, tels des chevaliers attendant le passage de leur impératrice.
Les demoiselles et garçons d’honneur se tenaient devant, côte à côte.
« Je ne sais pas comment tu t’y es prise, reprit Sophia, mais ce jeune homme est profondément amoureux de toi. Et je vois que tu l’aimes aussi. Je me trompe ?
— Non… Mère », répondit Isolde.
« Avec un amour pareil, je pourrais dire que tu as facilité les choses pour notre famille. Après tout, avec ce Mariage officiel, nous serons liés à jamais aux Desdemona, quoi qu’il arrive par la suite. Mais aujourd’hui, et aujourd’hui seulement, je mettrai cette part de moi de côté, Isolde. »
Elles étaient désormais près de l’autel. À mesure qu’elles s’en approchaient, elles distinguaient mieux les personnalités rares et importantes, comme Mallory et Rose, le Roi et la Reine, tous assis au premier rang.
« Aujourd’hui, j’ai une ou peut-être deux choses à te dire », annonça Sophia lorsqu’elles arrivèrent enfin au pied de l’autel.
Sophia s’arrêta et se tourna vers sa fille. Elle la regarda, voilée et prête à se marier, et se souvint de la Soulblade qu’elle avait perdue, une perte qui l’avait condamnée à rester au quatrième rang pour toujours.
Elle se rappela les jours et les nuits de colère et d’impuissance qu’elle avait traversés chaque fois qu’elle avait tenté d’atteindre le cinquième rang, sans jamais y parvenir, parce qu’elle avait littéralement perdu une part d’elle-même.
Une part qu’elle tentait désespérément de retrouver en accomplissant son objectif.
Enfin, elle se souvint de ce dont elle avait été témoin en obtenant le Bassin d’Origine de la Lignée Amaris.
Se rappelant tout cela, elle se pencha et prit Isolde dans ses bras. Son propre corps tremblait devant ce geste si étranger, si déplacé, avant qu’elle ne déclare d’une voix tendue :
« Joyeux anniversaire, ma petite, dit Sophia. Et joyeux jour de mariage. Je prie pour que ton enfant menace de te tuer, lui aussi, un jour. Si ça arrive, n’oublie pas de me le raconter. »
Les yeux d’Isolde brillèrent de larmes. Pour la première fois depuis plus de quinze ans, elle serra sa mère dans ses bras. Elle aurait voulu sangloter comme une petite fille, mais se retint à cause des circonstances. « M-Merci, murmura-t-elle. Et je ne pense pas que tu seras encore en vie quand j’aurai des enfants. »
Les lèvres de Sophia tressaillirent à ces derniers mots. « Je vous survivrai, à toi comme à Anesthesia. Tu peux me croire. »
Isolde laissa échapper un petit rire et rompit l’étreinte. Elles se regardèrent, sans savoir comment ni quand leur relation avait changé. Mais elle avait changé.
Isolde ne pouvait qu’en être reconnaissante.
Elle reporta alors son attention sur l’autel, les yeux rivés sur Cassius.
Anesthesia assista à la scène entre sa sœur et sa mère, et des larmes coulèrent sur son visage. Elle les essuya à une vitesse ridicule, mais Raven Hood, l’homme qui ne la quittait pas des yeux, les vit.
Quand Anesthesia regarda son petit ami, il lui adressa un doux sourire, et elle faillit fondre de nouveau en larmes.
L’Héritière Élue se maudit d’être une telle pleurnicheuse aujourd’hui, puis se ressaisit et regarda Isolde monter sur l’autel, aidée par Cassius.
Enfin, ils se retrouvèrent face à face.
Les invités applaudirent en rythme, puis se rassirent et reportèrent leur attention sur les deux jeunes gens.
Les portes de l’église étaient toujours grandes ouvertes. Les gardes autorisèrent quelques journalistes à s’approcher pour prendre des photos, mais dans un silence absolu.
Cassius se tenait là, à regarder Isolde sous son voile. À cet instant, rien ni personne n’existait à part la femme devant lui, et il ne désirait rien autant que de soulever son voile, de la serrer dans ses bras et de lui souhaiter le plus heureux des anniversaires.
Oui, tout ce qu’il voulait, c’était en finir et devenir enfin le mari d’Isolde.
Mais ce n’était pas encore le moment. Il réprima donc ses émotions et écouta Hélène, qui venait de prendre la parole :
« La plupart d’entre vous savent que j’ai préparé un discours pour les mariages de ce genre, commença Hélène Mars d’une voix enjouée et sentencieuse. Mais, derrière cette gaieté, se cachait quelque chose que peu de gens remarquèrent. Aujourd’hui, ô hommes et femmes du Royaume des Morts, je vous épargnerai ce discours et vous présenterai plutôt deux jeunes gens qui se tiennent devant nous avec le désir de devenir mari et femme. Deux personnes qui se sont choisies et sont si sûres de leur choix qu’elles ont décidé d’accomplir le Mariage officiel, s’unissant d’une manière qu’aucune maison noble de ce Royaume n’a osé adopter depuis trente ans. La dernière fois qu’un tel mariage a eu lieu, c’était lorsque Aldrin Desdemona a épousé Sefira Hood. »
Une vague de murmures surpris et perplexes parcourut la foule : nombreux étaient ceux qui apprenaient seulement alors que les parents du Dernier-Né avaient eux aussi célébré un Mariage officiel.
Cassius sentit une pointe de tristesse à la mention de ses parents, dont aucun n’était là pour le voir suivre leurs traces.
« Et aujourd’hui, trente ans plus tard, le plus jeune fils de cette union, Cassius Desdemona, a choisi d’en faire autant en épousant Isolde Amaris, la femme avec qui il a décidé de passer le reste de sa vie. Voilà pourquoi, ô hommes et femmes du Royaume des Morts, nous sommes réunis ici aujourd’hui. »
Hélène sourit, promenant son regard de Cassius à Isolde. À cet instant, un parchemin noir et rouge apparut entre eux. Il flottait dans les airs, libérant un pouvoir ancien et glacial qui semblait n’avoir que peu de rapport avec le monde des vivants.
« Nous sommes réunis ici pour honorer l’union à vie de Cassius Desdemona et d’Isolde Amaris sous le regard de Vorn, le Seigneur de la Mort, Maître de la Porte de la Mort et souverain éternel du Royaume des Morts, proclama Hélène, sa voix s’élevant à chaque mot, résonnant dans l’église avec une autorité qui conférait à la cérémonie un caractère encore plus solennel. Nous sommes réunis pour lier ces deux âmes, reconnaître leur choix devant le Seigneur de la Mort lui-même et leur permettre de rester ensemble jusqu’à ce que la mort les sépare. Une telle union ne saurait être prise à la légère : c’est une promesse que ni le temps, ni la distance, ni les épreuves, ni les caprices de la fortune en ce monde ne devraient jamais pouvoir briser. Et avant de pouvoir célébrer cette union, je dois donc vous demander… »
Hélène se tourna vers Cassius, le visage grave.
« Cassius Desdemona, consens-tu à prendre Isolde Amaris pour épouse, à l’aimer comme toi-même, à la protéger comme tu te protégerais toi-même, à rester à ses côtés dans la paix comme dans la guerre, dans la joie comme dans la souffrance, et à rester fidèle au choix que tu as fait aujourd’hui jusqu’à ce que la mort vous sépare ? »
Cassius n’avait aucune raison d’hésiter, et il n’hésita pas.
Pourtant, il resta silencieux un instant, repassant la question dans son esprit encore et encore, comme s’il voulait s’assurer de bien comprendre chaque mot, chaque promesse qu’il s’apprêtait à faire, ainsi que toutes les conséquences de sa réponse.
Et chaque fois qu’il répétait la question, quelle que fût la manière dont il l’envisageait, la réponse demeurait la même :
Un oui retentissant.
Cassius ouvrit les yeux, regarda Isolde et hocha la tête. Sa voix ne trahissait pas la moindre hésitation.
« Oui, je le veux. »
« WOUAH ! C’EST MA— ! »
« LA FERME ! » siffla Love à Klaus, qui venait soudain de se mettre à hurler à pleins poumons. Étrangement, l’homme se tut aussitôt, boudeur, comme s’il venait de subir la plus grande injustice de sa vie.
Cette interruption fit rire les invités, puis les applaudissements gagnèrent bientôt toute l’église en réponse à Cassius.
Hélène laissa le bruit retomber avant de poursuivre. Cette fois, elle se tourna vers Isolde et lui posa la même question avec la même solennité.
« Isolde Amaris, consentez-vous à prendre Cassius Desdemona pour époux, à l’aimer comme vous-même, à le protéger comme vous vous protégeriez vous-même, à rester à ses côtés dans la paix comme dans la guerre, dans la joie comme dans la souffrance, et à rester fidèle au choix que vous avez fait aujourd’hui jusqu’à ce que la mort vous sépare ? »
La question résonna doucement dans son esprit.
Isolde était morte une fois, puis avait failli mourir de nouveau, peu après avoir survécu à une bataille meurtrière.
Elle avait traversé tant d’épreuves au cours des dernières semaines de sa vie qu’il lui était arrivé de ne presque plus croire que ce jour viendrait.
Mais Isolde n’avait pas abandonné, même lorsqu’elle était poursuivie par un homme de troisième rang flanqué de deux chiens. Elle n’avait pas abandonné non plus lorsqu’elle était entrée dans cet endroit maudit, où elle avait dû se frayer un chemin parmi les morts-vivants et les fantômes pour survivre.
Et elle n’avait certainement pas renoncé lorsqu’elle s’en était enfin échappée, pour se retrouver face à un homme de quatrième rang et à tout un groupe d’assassins qui ne demandaient qu’à la voir morte.
Elle s’était battue. Encore et encore.
Pour elle-même, oui, mais aussi pour ce jour.
Pour ce jour où elle se tiendrait enfin devant Cassius Desdemona, vêtue d’une robe de mariée blanche, entourée de sa famille et de tant d’autres personnes, et prononcerait les mots qu’elle rêvait de dire depuis si longtemps :
« Oui, répondit-elle d’une voix tremblante, submergée par toutes les émotions qu’elle ne parvenait plus à contenir. Je le veux. »
Comme si leur consentement avait suffi, une goutte de sang s’échappa de chacun d’eux et s’envola vers le Contrat. Celui-ci les absorba toutes deux, se mit à luire, puis se dissipa en d’innombrables particules de lumière en fusion qui pénétrèrent dans Cassius et Isolde.
Cette lumière forma autour de leurs doigts des anneaux qu’ils ne pourraient jamais retirer.
À cet instant, nul besoin de leur expliquer ce qui venait de se produire. Ils savaient, avec une certitude qui atteignait le plus profond de leur âme, qu’à partir de cet instant…
« Je vous déclare mari et femme », dit Hélène.
…ils étaient officiellement mariés.
Les invités éclatèrent en acclamations et en applaudissements, tandis que les journalistes s’efforçaient de prendre autant de photos que possible.
Mais Cassius et Isolde n’entendirent rien, comme si le monde entier s’était soudain éloigné, ne laissant plus qu’eux deux.
Le Dernier-Né tendit la main, saisit délicatement le voile d’Isolde et le souleva. Il découvrit enfin le visage de sa femme, si beau qu’il en oublia presque de respirer. Des larmes coulaient librement sur ses joues tandis qu’elle le regardait.
Mais ce n’était pas tout à fait vrai.
Car les yeux de Cassius Desdemona s’étaient brouillés, et à travers eux, le monde entier semblait pleurer avec lui.
Sans hésiter, il fit un pas en avant et attira Isolde contre lui dans une étreinte profonde et tendre.
Il avait un million de choses à lui dire à cet instant. Pourtant, il ne parvint qu’à souffler : « Joyeux anniversaire, mon amour. »
Isolde se mit à sangloter, le serrant plus fort encore, comme si elle voulait ne faire qu’un avec lui. « M-Merci. Merci pour tout, Cassius. C’est le plus beau cadeau que j’aurais pu recevoir. »
Car Isolde savait pourquoi Cassius avait choisi précisément ce jour-là, son anniversaire.
Pour celle qui n’avait commencé à avoir des gens autour d’elle que depuis un mois, Cassius lui disait ainsi qu’il resterait toujours auprès d’elle, quoi qu’il arrive.
Ce jour-là, dans la demeure Amaris, Cassius l’avait choisie devant sa sœur et son ami d’enfance.
Aujourd’hui, Cassius l’avait choisie devant tout le Royaume, et même au-delà.
Et en la choisissant précisément ce jour-là, le premier septembre, Isolde Amaris, qui n’avait jamais eu la moindre raison de fêter son anniversaire, en avait enfin toutes les raisons du monde.
Tandis que tous autour d’eux les acclamaient, Isolde rompit leur étreinte, prit le visage de Cassius entre ses mains de toutes ses forces et l’embrassa sur les lèvres à la vue de tous. Son amour était si fort que chacun pouvait le sentir dans ce geste.
Le cœur de Cassius s’épanouit de tendresse. Il serra doucement Isolde contre lui, oubliant tout, sauf le lien qui les unissait.
Et comme si c’était la seule chose qu’ils attendaient…
DOOOOONNNNNG !!!
Tout le Royaume trembla au son assourdissant qui semblait venir des cieux.
Et c’était bien le cas. Car à cet instant, des dieux étaient intervenus.
Pas des dieux, en fait. Des déesses.
Les déesses de Cassius Desdemona avaient dépensé une grande quantité de GeumGeum pour demander une chose au Système Mère. Leurs trois voix se superposèrent et résonnèrent puissamment, à la portée de tous :
[Nous souhaitons, Système Mère, honorer ce Mariage.] La voix d’Ananke était calme.
[Nous souhaitons dépenser notre GeumGeum, et même une partie de notre Autorité si nécessaire, pour en faire un Point de Nexus de Sunu Gaal.] Tysche prit la parole, sérieuse pour une fois.
[Permets-nous, Système Mère, d’inscrire ce jour dans les Archives de Sunu Gaal.] ajouta Marvela d’une voix rêveuse.
Tout le monde leva les yeux, stupéfait. Même Isolde interrompit son baiser et regarda Cassius, tout aussi abasourdi par cette tournure inattendue.
Mais les surprises ne s’arrêtèrent pas là : les dieux commencèrent à s’agiter.
[La Mère des Assassins demande au Système Mère d’accepter la requête.]
[Le Gardien de la Vérité demande au Système Mère d’accepter la requête.]
[L’Héritage du Miroir demande au Système Mère d’accepter la requête.]
Et enfin,
[Le Seigneur de la Mort, Vorn, demande au Système Mère d’accepter la requête.]
Tout le Royaume trembla, et chacun des invités assis dans l’église leva la tête, bouleversé.
L’air vibrait d’une telle quantité d’essence divine que l’on pouvait voir le GeumGeum y flotter.
À cet instant, les invités éprouvèrent l’envie de s’agenouiller. Mais avant qu’ils en aient le temps, le Système Mère répondit, sa voix résonnant partout.
{Requête acceptée.}
Le monde trembla.
{Le Mariage entre Cassius Desdemona — le Dernier-Né des Desdemona, Séraphin des Damnés, Porteur de Lumière du Monde des Esprits — et Isolde Amaris — la Voyageuse entre les Royaumes, Celle qui a vu la Mort et en est revenue — a été reconnu.}
Le ciel argenté s’illumina de toutes sortes de couleurs, éblouissantes et magnifiques, tandis que le Soleil lui-même brillait d’un blanc plus éclatant.
{Le Mariage de la Génération a été désigné. Les Archives ont été mises à jour. Les Mondes sont témoins.}
À ces mots, qui laissèrent tout le monde perplexe, Ananke sourit mystérieusement en contemplant le Livre de la Foi devant elle.
Son esprit remonta loin dans le passé, vers un autre royaume de l’existence, une autre dimension et une chronologie interdite, où Il lui avait dit :
« Qu’en penses-tu, petite ? La Deuxième Fin n’est pas si mal, n’est-ce pas ? »
Ananke rit en se rappelant ces paroles. Elle ferma les yeux et murmura à voix basse : « En effet. Ce n’est pas si mal. »
— Fin du chapitre 438 —
— Fin du volume 2 —
Deuxième Fin : premier septembre.