Chapitre 421
Chapitre 421 – Le jeu du Chasseur
[CONCENTRATION !]
Le corps brûlant du Cerbère apparut devant Emrys en un éclair. Cette immense silhouette faite de flammes noires donnait l’impression terrifiante que le monde alentour s’était assombri, consumé par ces flammes mêmes.
Ses yeux rouges étaient emplis de colère et d’intention meurtrière. Avant même que Naia ait pu crier pour avertir Emrys, le monstre projeta son bras gauche vers lui. Ses griffes, longues et acérées, déchirèrent l’air dans un sifflement.
Tout cela se produisit en moins d’une seconde. Sa vitesse était phénoménale, bien supérieure à celle d’un être de rang trois.
Et pourtant, Emrys avait suivi toute la scène d’un regard las et désinvolte. D’une bourrasque, il éloigna Naia de l’onde de choc, puis une épée apparut dans sa main droite et bloqua l’attaque de justesse.
Des ondes de choc d’une violence extrême jaillirent du point d’impact comme un tourbillon, projetant Naia en arrière comme un ballon qu’on aurait frappé du pied. Grâce au vent d’Emrys, elle atterrit en douceur sur un pilier de glace, puis glissa jusqu’au sol.
Sans perdre un instant, le cœur battant à tout rompre, elle releva brusquement la tête et aperçut une colonne de flammes noires déchaînées à l’endroit où se trouvaient Emrys et le monstre.
« Em— ! » Elle voulut parler, mais se tut tandis que la glace alentour lui gelait peu à peu la gorge.
Ce n’est qu’alors que Naia remarqua que le froid anormal n’avait pas diminué d’un degré, malgré les flammes noires brûlantes du dieu, le dévoreur d’hommes, celui qui lui avait arraché sa famille.
Et ce même dieu s’apprêtait à la tuer !
« Pourquoi me concentrer ? Je n’ai pas besoin de me concentrer pour m’occuper de… voyons… un monstre de rang trois ? » La voix d’Emrys résonna tandis que les flammes noires s’éteignaient complètement.
Le cœur battant, Naia vit alors Emrys bloquer nonchalamment les griffes encore brûlantes du dieu à l’aide d’une épée enveloppée d’un tissu noir.
Aucun pouvoir ne se dégageait de lui ; on aurait dit qu’il avait arrêté l’attaque à la seule force de ses muscles.
Les yeux écarquillés, elle peinait à croire ce qu’elle voyait.
Elle avait bien senti qu’Emrys était anormalement puissant pour un être de rang deux… mais à ce point ?
« Depuis quand un être de rang trois se prend-il pour un dieu ? » demanda Emrys en penchant la tête, sincèrement perplexe devant l’audace du Cerbère.
« Je ne suis pas de rang trois ! » rugit le monstre en ouvrant grand la gueule. Une gerbe de flammes éclatantes et brûlantes jaillit de sa bouche.
Au même instant, son autre main fondit sur le bras d’Emrys, ses griffes cherchant à le lui arracher.
Mais le monstre était bien trop lent.
L’esprit d’Emrys était parcouru d’éclairs et son corps tout entier portait la puissance de la tempête.
La déferlante de flammes disparut sous un torrent d’eau avant même de l’atteindre. Emrys esquiva simultanément les griffes qui se refermaient sur lui, tandis que du vent s’amassait autour de sa main libre et s’aiguisait en lame.
Il frappa vers le haut. La lame de vent trancha le poignet du monstre.
Sa main sectionnée vola dans les airs, laissant pleuvoir le sang derrière elle.
Le Cerbère poussa un cri strident, les yeux exorbités. Mais Emrys était déjà en mouvement : il activait sa Compétence, Corps foudroyant.
Au lieu de transformer son corps entier, il ne métamorphosa que sa main et plaqua sa paume contre le Cerbère, qui tentait encore de contenir l’hémorragie.
Des éclairs jaillirent de sa paume. Le courant électrique traversa le monstre de l’intérieur, parcourant sa chair, ses organes et ses os.
Un hurlement de douleur et de rage s’arracha à la gorge du Cerbère, assez puissant pour engendrer une onde de choc.
Emrys sentit le vent dans cette onde…
… et s’en empara.
L’air se tordit sous son contrôle et se divisa en dizaines de lames de vent autour du monstre. Sa Volonté — sa Volonté meurtrière — s’insuffla dans chacune d’elles.
Au même instant, Emrys lança son épée en l’air. Le vent l’emporta, la faisant tournoyer très haut au-dessus de lui, puis elle retomba.
Emrys la rattrapa dans sa chute, pivota avec son élan, y ajouta le sien et abattit l’épée sur la tête du Cerbère.
BOUM !
Le monstre fut projeté en arrière, son immense corps n’étant plus qu’une traînée noire sous la voûte blanche.
Enfin, les lames de vent s’abattirent. L’une après l’autre, elles transpercèrent le Cerbère en plein vol, avant de le plaquer violemment au sol et de l’y clouer.
Le monstre rugit. Le sang jaillit des blessures qui couvraient son corps et se répandit sous lui, jusqu’à teindre en noir le sol glacé.
Emrys contempla la scène sans émotion particulière, comme s’il n’en était pas l’auteur. Son corps vacilla et disparut, ne laissant derrière lui que des crépitements d’éclairs.
Il saisit Naia, qui souffrait réellement du froid, et l’enveloppa de son pouvoir de tempête pour la réchauffer.
Depuis le début, la femme le regardait, sous le choc. Emrys n’avait même pas transpiré en neutralisant ce… dieu… ce monstre.
Elle le regarda, se disant que c’était peut-être là le niveau de force habituel d’un être de rang deux.
Mais alors, pourquoi ce monstre, censé être d’un rang si élevé, paraissait-il si… faible ?
« QU’AS-TU FAIT ?! » hurla le monstre, le sang jaillissant de ses blessures. Cloué au sol, il regarda Naia avec haine. « Quel genre d’humain as-tu amené dans ce lieu de culte sacré ? Comment as-tu osé ? »
Son cri était si puissant que Naia trembla de peur et recula lentement d’un pas.
« Pourquoi ce faible braille-t-il autant ? Et depuis quand un monstre de rang trois peut-il parler ? » murmura Emrys dans un soupir.
Mais le monstre n’en avait pas fini. À mesure qu’il parlait, les lames de vent d’Emrys se consumaient.
« Je t’ai interdit, à toi comme à toutes les tribus, de rencontrer des gens de la Porte de la Mort ! Je te l’ai interdit pour ton bien ! Pour ton bien ! » Il se redressa lentement, tremblant. « Je vous ai ordonné de me suivre et de vénérer le dieu, le Maître des esclaves ! Le Maître des terres ! Le Créateur de la glace et de l’Histoire ancienne ! Tout cela pour votre bien ! Et tu oses amener un humain dans cette demeure sacrée ?! TU AS AMENÉ L’ENNEMI ! »
Plus il parlait, plus Naia avait peur. Les larmes lui montèrent aux yeux et elle s’agenouilla lentement, cédant à la peur et au respect qu’on lui avait inculqués depuis sa naissance.
La peur et le respect du dieu.
Et même si le monstre n’en avait pas l’apparence, Naia ne pouvait empêcher son corps de se soumettre, car on ne lui avait appris qu’une chose : obéir.
« Je… je suis… je… ah… » Elle n’arrivait même pas à parler correctement.
Mais avant que ses genoux touchent le sol, Emrys la rattrapa et la regarda en fronçant les sourcils.
« Pourquoi tu t’agenouilles devant ce monstre minable ? Ça va, dans ta tête ? » demanda-t-il, sans comprendre pourquoi elle avait si peur. « Je suis là. » Il l’aida à se relever. « Pourquoi tu as peur ? »
[C’est un monstre de rang quatre de la Voie du Feu, Emrys.] l’informa Artemis.
On dirait pas. Il redressa complètement Naia.
[C’est une bête blessée. Je suis certaine que les sacrifices de ces demi-humains visaient à lui rendre sa puissance. Et elle en est tout près.]
Peu importe. Emrys se plaça devant Naia, sans activer aucun de ses pouvoirs.
Malgré cela, le monstre ne l’attaqua plus à l’aveuglette comme tout à l’heure. Quelque chose chez Emrys le troublait profondément.
« Nous avons toujours un marché, n’est-ce pas ? » demanda Emrys à Naia, les yeux toujours fixés sur le monstre. « Si je le vaincs, tu viendras avec moi ? »
« À… à la Porte de la Mort ? »
« Si c’est ainsi que tu appelles le Royaume, oui. »
« Est-ce que tout ira bien pour moi ? » demanda Naia nerveusement, en regardant le dieu qui la fixait en grinçant des dents, ce qui la fit tressaillir. Pourtant, la puissance d’Emrys lui donna un peu de courage et elle poursuivit : « Je suis un être de rang un et… je ne suis pas humaine. Je suis faible et… euh… inutile. »
« Aucune belle femme n’est inutile », répondit aussitôt Emrys avec un sourire en coin. « Et alors, si tu es de rang un ? Tu peux toujours monter en rang. Ce n’est pas si difficile, tu sais. Quant au fait que tu ne sois pas humaine… ça te rend intéressante. »
[Ce n’est pas ainsi que je t’ai appris à Chasser, Emrys. Concentre-toi. Le monstre s’agite et va attaquer.]
Et c’était vrai. Les flammes noires qui brûlaient autour de son corps devenaient de plus en plus ardentes. Il préparait manifestement une attaque d’un niveau Ultime, voire supérieur.
Emrys remarqua tout cela, mais n’empêcha pas le monstre de passer à l’attaque. Il resta simplement là, attendant la réponse de Naia, qui ne tarda pas :
« Personne ne m’attend et je ne veux pas rentrer. » Elle serra les poings pour se donner le courage dont elle avait besoin. « Alors oui. Je… je viendrai avec toi. »
« Parfait. Alors, on en finit avec cette mascarade ? J’ai tant de choses à te montrer, là-bas, dans le Royaume. » Il rangea son épée.
Il n’avait pas besoin de son épée pour vaincre un monstre aussi faible.
Le monstre finit par se libérer des lames de vent qui le clouaient au sol, tandis que son corps s’embrasait de plus en plus.
« Je vais te tuer, et je tuerai toutes les tribus ! Je les tuerai toutes ! Et ce sera ta faute, traîtresse ! » hurla-t-il avant d’activer son Phantasme. Tout autour d’eux vira lentement au rouge, des flammes jaillirent du sol et un petit domaine commença à se former :
« Être des Enfers ! »
Au même moment, Emrys activa la Bénédiction d’Artemis. Sa voix retentit avec tant de force qu’elle couvrit même celle du monstre :
« Bénédiction d’Artemis, première forme… »
Les alentours tremblèrent, comme si la réalité elle-même venait de recevoir un puissant coup de poing. Le Cerbère se retrouva figé sur place, sa puissance si écrasée que ses flammes noires s’éteignirent comme une bougie sous la tempête.
« … Le jeu du Chasseur. »
Une autorité s’abattit sur le monde glacé et tout se transforma, comme si un dieu avait murmuré : « Sois ! »
Et ce fut.
Une herbe d’un vert luxuriant jaillit de partout, douce et paisible. Des cerfs spectraux apparurent dans le domaine, buvant tranquillement ou broutant.
Naia poussa un cri de stupeur.
Ce n’était pas fini.
Alors, des racines dorées, aussi éclatantes que le Soleil, jaillirent de la glace et s’enroulèrent étroitement autour du Cerbère.
Il essaya de parler, de crier pour une raison quelconque, mais les racines s’enfoncèrent profondément dans sa gorge et étouffèrent toute parole.
Puis elles s’entremêlèrent autour du monstre avant de s’élever haut dans le ciel, pareilles à une colonne dorée.
Le Phantasme du monstre fut brisé par la puissance et l’aura de la Bénédiction. Le contrecoup lui fit cracher du sang par tous les orifices.
Emrys était toujours au sol. Mais il tenait désormais un grand arc doré, vibrant d’une puissance qui faisait vaciller et se froisser l’air autour de lui comme une feuille de papier flétrie.
À sa droite se tenait un cerf doré qui lui arrivait à la taille ; dans ses yeux se reflétait l’image d’une belle femme assise au bord d’une rivière, un arc posé sur les genoux.
Naia était émerveillée. Et elle le fut davantage encore lorsqu’Emrys leva son arc vers le monstre suspendu dans la colonne.
« Le jeu du Chasseur est simple, bête », déclara Emrys d’une voix qui n’avait rien d’humain. Elle semblait être quelque chose de plus.
Éclairs, eau, vent… tout se rua vers l’arc et fusionna en une tempête parfaite, qui prit la forme d’une flèche dont la pointe acérée visait sa cible.
« Tu n’as qu’à prier pour que je rate mon tir », poursuivit-il avec un sourire. « Si je rate, je deviens la cible. Mais si je ne rate pas… »
La flèche se mit à tournoyer sur elle-même, gagnant en pouvoir meurtrier tandis que le monde autour d’elle se déformait.
« … eh bien, pourquoi ne pas vérifier ? »
Emrys tira.
La flèche quitta la corde dans un bruit semblable à l’explosion d’une bombe. Ce fut alors que Naia comprit que le dieu qu’elle avait vénéré par peur n’était pas un dieu…
BOUM !
… mais une simple proie face à un Chasseur.
— Fin du chapitre 421 —