Chapitre 407
Chapitre 407 – Le chapeau de la Mort
Les Hood restèrent là en silence, sans plus rien dire. Morenna avait dit tout ce qu’elle avait à dire. Et Dantes avait averti sa fille du mieux qu’il avait pu.
Tous deux s’étaient livrés, prenant le risque de passer pour vulnérables et pécheurs aux yeux de leur fille, et avaient montré à Esmeray à quel point ses actes pouvaient avoir de terribles conséquences.
Et c’était tout ce qu’ils pouvaient faire.
Ils ne la forceraient jamais à faire ce qu’elle ne voulait pas. Et ils ne lui interdiraient pas d’être avec Dorian, ni quoi que ce soit de ce genre.
Esmeray était assez âgée pour assumer les conséquences de ses actes. Tout ce qu’ils espéraient, et espéraient de tout leur cœur, c’était qu’elle serait assez forte pour les supporter, si jamais elles venaient à se présenter.
Et elles se présenteraient.
« Est-ce que je peux rentrer, maintenant ? » demanda Esmeray, qui voulait être seule un moment pour réfléchir à la discussion qu’elle venait d’avoir avec ses parents. « Je ne crois plus avoir besoin d’être ici. »
« Pourquoi donc ? Tu ne veux pas voir comment l’Église va être reconstruite ? » demanda Morenna en souriant.
« Reconstruite ? » répéta Esmeray, reportant son attention sur l’Église. C’est alors qu’elle remarqua que les mouches qui avaient dévoré les flammes étaient toujours là, bourdonnant étrangement autour des murs effondrés.
Elle n’eut même pas le temps de demander à sa mère ce qui se passait que ses yeux s’écarquillèrent : les mouches cramoisies se positionnaient avec une précision remarquable, dans un ordre parfait, comme si elles n’avaient qu’un seul esprit.
En quelques secondes, l’Église fut de nouveau debout. Sauf que cette fois, elle était faite de mouches cramoisies, et non de pierre.
Mais cette vision répugnante ne dura pas.
Les mouches fondirent pour former une substance cramoisie qui se mêla sans la moindre couture, puis se solidifia en murs écarlates, comme faits de sang et de mort.
L’Église de la Mort fut reconstruite en quelques secondes, et sa présence devint plus majestueuse et plus intimidante encore.
Au sol, la foule poussa des cris d’émerveillement. Beaucoup tombèrent à genoux devant l’Église nouvellement reconstruite et prièrent le Seigneur de la Mort.
Ils prièrent leur dieu et le remercièrent pour l’Avertissement qu’il leur avait adressé, ainsi que pour sa puissance prodigieuse.
Ce jour resterait à jamais gravé dans la mémoire de tous ceux qui avaient assisté à la scène.
Ce fut le jour où le Seigneur de la Mort laissa son Église brûler, avant de la transformer en ce que les citoyens appelleraient à jamais l’Église cramoisie. Ce fut le jour où Vorn, Seigneur de la Porte de la Mort, laissa ses fidèles serviteurs, qui l’adoraient dans sa propre demeure, brûler et mourir… tout cela pour faire passer un message.
Ils étaient morts pour une raison, murmurèrent-ils pour la plupart à travers leurs larmes.
Certains, dans la foule, affirmèrent même que ceux qui étaient morts dans l’Église pendant le Feu cramoisi sacré — comme ils avaient déjà commencé à l’appeler — devaient à présent être plus proches du Seigneur de la Mort, assis en paix éternelle au pied de son trône.
Une tragédie devint un sacrifice. Un massacre devint un événement sacré. Et les morts, qui n’avaient jamais choisi de mourir, devinrent des martyrs qui, prétendument, n’avaient rien choisi de moins.
Comme il était facile, pour les humains, de trouver un sens à toute chose, surtout à celles qui étaient trop horribles pour être acceptées telles qu’elles étaient.
Il suffisait d’assez de chagrin pour qu’un acte de massacre insensé soit qualifié de sacré.
Morenna et les Hood entendirent ces murmures et se demandèrent si les gens y croyaient vraiment ou s’il ne s’agissait que d’un mécanisme de défense pour supporter leur perte.
Impossible à dire.
Et au milieu de tout cela, la Reine vit la scène d’un tout autre œil.
À ses yeux, le Seigneur de la Mort n’essayait pas d’avertir ses fidèles — c’était une façon bien stupide de voir les choses — et il ne s’agissait pas non plus d’organisations inconnues tentant de s’attaquer au cœur de leur Royaume, comme le croyait Dantes… Non.
Elle savait parfaitement que cette destruction était l’œuvre de son propre petit-fils, Cassius.
Il avait tué des centaines d’êtres et en avait condamné des centaines d’autres à une souffrance intérieure causée par la mort de leurs proches.
Il avait incendié l’Église même en laquelle sa mère croyait. L’Église qui avait fait des Hood ce qu’ils étaient.
Il avait détruit un Symbole, ou du moins tenté de le détruire, sans réfléchir aux conséquences — à moins qu’il s’en soit moqué.
Et Cassius avait fait tout cela dans le seul but de semer le chaos. Ce geste avait suffi à Morenna pour entrevoir une autre facette de son petit-fils.
Une facette qu’elle ne lui aurait jamais soupçonnée. Après tout, il fallait être remarquablement indifférent, cruel, ou peut-être agir par légitime défense, pour semer le chaos à l’échelle d’une ville… juste pour tuer un prisonnier dans sa cellule.
Hel avait raison, après tout. Cassius ressemble beaucoup à Seraphim. Ils sont tous les deux avides. Tous les deux peuvent se montrer d’une cruauté terrible. Mais une différence fondamentale les sépare… pensa Morenna avec un sourire pincé.
Son regard glissa ailleurs.
…Seraphim est prête à se battre contre les siens pour le pouvoir. Elle le désirait tellement que, ne l’ayant pas, elle était prête à tuer son frère, parce qu’elle s’estimait en droit de l’obtenir. Et toi, Cassius, mon ange ? Pourquoi veux-tu le pouvoir ? Pourquoi étais-tu si résolu à tuer un prisonnier ? Quel but te poussait si fort, au point de te faire perdre la raison et d’accepter d’être responsable de tant de morts et de souffrances ?
Cette dernière question était la plus importante.
Que cherchait Cassius ?
Et pour Morenna Hood, tant que ce qu’il poursuivait ne mettait pas en danger ses deux familles, peu importait les autres pris dans l’affaire.
Aujourd’hui, il avait incendié l’Église de la Mort, mais l’Église de la Mort n’était pas les Hood. Elle espérait simplement que, la prochaine fois, les Hood ne seraient pas visés.
Elle espérait et priait. Elle priait bien qu’elle ne fût ni religieuse ni croyante en aucun dieu. Mais elle priait, car elle ne voulait pas imaginer un avenir où les actes de Cassius pourraient se retourner contre les siens.
Si ce jour venait, Morenna Hood ne saurait pas quoi faire. Mais une chose était certaine :
Si un jour elle devait choisir entre ses enfants et ses petits-enfants…
La réponse était évidente, même si l’admettre lui faisait atrocement mal.
Alors, ne m’oblige pas à en arriver là, Cassius. finit-elle par penser.
« Allons-y, dit Dantes, interrompant le fil de ses pensées. La Bête divine est en colère et s’en prend à Hélène. Cette femme va souffrir atrocement pendant un bon moment. »
« Vorn ne l’aiderait-il pas ? demanda Morenna. Elle est plutôt innocente. »
Les yeux de Dantes brillèrent d’un rouge vif. Il leva la tête vers le ciel sombre, où des éclairs noirs ondulaient. Le Siège du Héraut en lui tremblait, et il esquissa un sourire tendu.
« Il ne l’aidera pas. En fait, il n’aidera personne avant un moment, répondit le Héraut de la Mort. Le Seigneur de la Mort est furieux, et le Royaume des Morts tremble sous le poids de sa colère. »
Il commença à disparaître. « Nous ferions mieux de nous tenir à carreau ces prochains jours. »
Puis il disparut, de retour au Palais Royal. Morenna se tourna vers sa fille et eut un rire sec.
« Eh bien, tu as entendu ton père. » Elle lui tendit la main et saisit celle d’Esmeray. « Allons maintenant à la Prison voir ce qu’a décidé Widow. Elle est partie en hâte parce que la Prison avait été incendiée. »
« La prison a aussi brûlé ? s’exclama Esmeray. Mais que se passe-t-il ? On a une nouvelle faction qui adore tout faire brûler et exploser ? »
« Je crois bien, répondit la Reine en riant. Comme ces fichus terroristes. »
« Je me demande qui sont ces connards. »
Morenna sourit d’un air étrange. « Moi aussi. »
La mère et la fille disparurent pour retourner à la Prison.
…
Au même moment, à l’intérieur de la Porte de la Mort, le Seigneur de la Mort observait une femme qui flottait devant lui.
C’était la même femme dont Sarah avait manipulé les souvenirs.
À cet instant, l’âme de la Sœur de la Mort répétait sans cesse les paroles que Sarah lui avait dites.
« Les Déchus, hein ? » dit Vorn avec un rire froid. Il contempla les souvenirs de l’âme et y vit le visage d’un homme draconique aux yeux jaunes. « Je vois », murmura-t-il en s’adossant confortablement à son trône.
« L’explosion a été causée par une bombe de rang quatre, la même que celle utilisée contre Hel lors du Casse, analysa-t-il. Ce qui signifie que celui qui a fait sauter mon Église est le même homme masqué qui a attaqué Hel et volé les artefacts. Pourtant, dans les souvenirs, j’ai vu un homme draconique appartenant à l’Organisation des Chasseurs de Dragons. »
Il sourit froidement sous son capuchon et laissa échapper un rire qui évoquait des os qui craquent.
« Soit cette nouvelle secte et les Chasseurs de Dragons sont alliés, soit ils se détestent et la secte tente de leur faire porter le chapeau. Après tout, la manipulation des souvenirs est un pouvoir rare, mais pas impossible. »
Deux possibilités s’offraient à lui, mais cela importait peu à Vorn. La seule chose qui lui venait à l’esprit, c’était que les mortels croyaient désormais pouvoir s’en prendre à lui sans conséquences.
Cela signifiait seulement qu’il avait trop longtemps gardé le silence pour qu’ils ne craignent plus la Mort.
Ça ne durerait pas.
Sans perdre davantage de temps en paroles, il claqua des doigts. La femme disparut, et un grand chapeau noir apparut devant Vorn.
Il avait souvent réfléchi au Hood qu’il devait faire mourir, avant de comprendre qu’il ne pouvait pas choisir. Il les aimait tous, aussi ingrats fussent-ils.
Mais quelqu’un devait mourir, et il avait trouvé un moyen d’y parvenir.
Il leva la main, paume tournée vers le ciel. La divinité de la Mort tourbillonna au-dessus, comme une petite tempête noire, puis se transforma en une multitude de jetons. Des jetons noirs, portant chacun le nom de Hel Hood, Raven Hood, Esmeray Hood, Seraphim Hood, Morenna Hood ou Dantes Hood.
Il mit ensuite tous ces jetons dans le chapeau de la Mort, puis le secoua. Après quoi, Vorn tendit le bras, plongea la main dans le chapeau et tira un jeton au hasard, sans recourir à son pouvoir ni à quoi que ce soit d’autre.
La personne dont le nom figurait sur le jeton choisi mourrait.
Il baissa les yeux vers le nom inscrit. Il le fixa quelques secondes, puis poussa un soupir las.
« Le Monde a choisi. »
Un Hood allait mourir.
— Fin du chapitre 407 —