Chapitre 18
Chapitre 18 – Témoignez de moi
« Très bien, Déesse. »
À l'instant où ces mots franchirent ses lèvres, Cassius relâcha consciemment la barrière mentale qu'il maintenait autour de son esprit et de ses souvenirs.
L'effet fut immédiat.
Il perdit connaissance instantanément, son esprit voyageant vers un lieu que nul ne saurait nommer. Mais en retour, Ananke contemplait le spectacle qui s'offrait à elle, entre stupeur et admiration.
Elle avait désormais accès à l'esprit de Cassius, témoin de la magnifique fresque de deux séries de souvenirs totalement distinctes, s'entremêlant d'une manière qu'elle ne parvenait pas à décrire.
« Qu'est-ce que... c'est ? Deux vies ? Deux personnes ? »
Même alors qu'elle s'interrogeait, la Déesse tendit instinctivement la main vers ces deux sphères mémorielles, indéniablement liées.
Et au moment où sa conscience divine les effleura...
Le monde autour d'elle se replia sur lui-même comme une étoffe huilée, et tout sombra dans les ténèbres.
Ténèbres.
...
Lumière.
« Fais attention, Noah, mon beau garçon, d'accord ? » Une voix douce résonna dans une maison jonchée de jouets d'enfants éparpillés sur le sol.
Des rayons dorés perçaient à travers une porte entrouverte, illuminant une mère qui ajustait les vêtements de son fils.
Ananke plissa ses yeux inexistants, baissa le regard sur sa propre forme et ne vit qu'une petite sphère de lumière argentée.
Sa confusion s'accrut alors qu'elle se tournait pour observer cet environnement étrange, bien que vaguement familier.
« Un nouveau monde ? » devina-t-elle immédiatement, frappée par cette sensation singulière.
« Ne t'inquiète pas, maman », répondit joyeusement le garçon, ramenant l'attention d'Ananke sur la scène.
Un jeune garçon — à la peau caramel, aux yeux noirs innocents — discutait avec une femme à la peau claire qui lui souriait avec tendresse.
« Tu ferais mieux de ne pas causer de problèmes à ton oncle ! » prévint-elle en ébouriffant ses cheveux avec espièglerie.
« Je ne le ferai pas, maman ! » protestait le garçon en secouant la tête. « Je te l'ai déjà dit ! »
« Très bien. Très bien. Maintenant, va chercher ton sac à dos. Ton père t'attend dehors pour t'emmener chez ton cousin. »
Il n'en fallut pas plus au garçon. Il poussa un cri de joie, pivota sur ses petits pieds et monta l'escalier deux marches à la fois.
Instinctivement, Ananke le suivit, saisie par une sensation familière qu'elle ne parvenait pas à identifier. Il ne lui fallut pas longtemps pour en comprendre la raison.
« Cassius... ? » s'interrogea-t-elle, de plus en plus perplexe.
En suivant le garçon, qui ne semblait pas avoir plus de six ans, Ananke remarqua un autre enfant. Une petite fille en bas âge.
« F-Frère ! » bégaya la fillette en apercevant le garçon. Elle était assise sur le sol, près d'un encadrement de porte, entourée d'une collection de jouets.
Pourtant, dès qu'elle vit Noah, elle les oublia tous, tendit les bras vers lui et leva les yeux avec une intention évidente.
« Non, Stella ! » Noah secoua fermement la tête, passant devant elle pour entrer dans sa chambre. « Pas aujourd'hui ! Père m'attend ! »
« F-Frère !!! » Stella fondit immédiatement en larmes, pleurant à chaudes larmes comme si elle allait bientôt se tarir.
Noah ne cilla même pas. Il avait l'habitude.
Il prit son sac à dos, déposa un léger baiser sur le front de sa sœur en pleurs, puis redescendit pour retrouver sa mère. Il l'embrassa et l'enlaça également.
« Nous irons au parc en attendant, Noah ! Tu veux quelque chose en chemin ? » lança sa mère alors qu'il courait vers la porte.
« Non ! Amusez-vous bien ! »
Sa petite voix fut portée par le vent. Sa mère sourit.
Ce fut la dernière fois que Noah vit sa sœur. La dernière fois qu'il vit sa mère.
La dernière fois qu'il vit son père.
Ah, non...
Ananke réalisa que les souvenirs commençaient à s'accélérer. Ce n'était pas tout à fait la dernière fois.
La prochaine fois qu'il les verrait...
Ce serait lorsqu'ils seraient tous trois enterrés sous terre, tués dans un accident de voiture.
La vie de Noah changea radicalement à partir de ce jour.
...
Le Garçon du Cimetière.
C'était le nom que les employés du cimetière donnaient à Noah, car il s'y rendait chaque jour.
Le jeune enfant finissait l'école et courait immédiatement vers ce lieu lugubre où l'épaisse odeur de chagrin et de douleur planait sur tout comme des nuages immobiles.
À chaque fois, il apportait toutes les photos qu'il possédait de sa famille.
Il s'asseyait devant leurs tombes, sur le sol poussiéreux jonché de fleurs fanées, et commençait à commenter chaque cliché à voix haute, comme si parler pouvait inciter sa famille disparue à lui répondre depuis leur nouvelle demeure.
Il le faisait à chaque fois, les yeux embrumés, le cœur si lourd qu'il semblait prêt à se décrocher de sa poitrine.
Pourtant, il continuait. Sans savoir pourquoi, il continuait.
Après un certain temps, les habitués du cimetière prirent de l'affection pour lui et commencèrent à lui apporter à manger, à discuter avec lui.
Un vieil homme, en particulier, lui offrait des romans, lui disant que c'était un excellent moyen de dissiper le brouillard qu'était la vie.
Mais il y avait une particularité dans chaque roman que ce vieil homme caustique lui donnait.
Dans tous, pour une raison étrange, les méchants de l'histoire avaient toujours un point commun...
Leur amour inébranlable pour leur famille. Un amour qui les poussait à agir de manières défiant toute la moralité que leur monde leur avait imposée.
Leurs actions n'étaient pas toujours belles à voir. Mais le jeune Noah commença à se reconnaître en ces personnages.
Et lentement, sûrement...
Le Garçon du Cimetière se prit d'affection pour les Méchants.
...
Ananke garda le silence, observant la croissance de Noah.
Du jeune garçon ayant perdu ses parents face à l'imprévisibilité de la vie, au Garçon du Cimetière entouré de gens côtoyant la mort chaque jour, jusqu'au séduisant jeune homme à l'amour obsessionnel pour les Méchants.
La transformation fut graduelle. Pourtant, elle était clairement inévitable.
Et Ananke vit bien plus que la surface des choses.
Elle ne voyait pas ce Noah séducteur comme un jeune homme incapable de maîtriser ses émotions... mais comme quelqu'un cherchant désespérément à retrouver ce qu'il avait perdu depuis longtemps.
L'attention particulière d'un être cher.
Alors il essayait. Et avec son physique, sa capacité à créer des liens et ce passé d'orphelin qui rendait les autres instinctivement tendres à son égard, Noah était irrésistible.
Mais très vite, il s'y habitua. Il commença à aimer entendre les autres lui dire qu'ils l'aimaient plus qu'il ne s'aimait lui-même.
Progressivement, Noah commença à changer. Il n'était plus tout à fait lui-même. Il commença à jouer devant les autres comme un acteur sur une scène.
Tout cela pour attirer l'attention. Pour combler un vide que l'artifice dont il s'entourait ne pouvait remplir.
Il ne l'apprit que plus tard. Et il l'apprit grâce à celui qui deviendrait son meilleur ami.
Kaden Lightbringer. Un homme dont le nom de famille faisait de lui une cible pour les brutes. Pourtant, le jeune homme aux yeux rouges ne vacilla jamais.
Il dégageait une assurance qui attirait les gens, comme s'il disait que rien en ce monde ne méritait ses inquiétudes.
C'était cet homme qui tendit une main sincère alors que Noah se noyait sans même s'en rendre compte.
Il le sauva, lui montra une autre façon de voir les choses. Une que Noah connaissait déjà, quelque part au fond de lui.
Mais Kaden avait cette capacité particulière de rendre les choses les plus complexes simples.
Alors Noah changea et devint quelque chose de plus. L'admirateur des méchants. L'amoureux des femmes dangereuses après une rencontre particulière avec une femme.
Arrivé à ce point — comme s'il avait atteint une limite — le monde autour d'Ananke se brisa comme du verre jeté contre le sol.
Un autre monde émergea de sa destruction. Un monde que la Déesse connaissait très bien.
Surtout lorsqu'elle regarda autour d'elle et trouva un petit garçon aux cheveux blancs et aux yeux cramoisis, accroupi devant une fillette en pleurs, les jambes blessées et en sang.
« Ne pleure pas », murmura le jeune Cassius en examinant la blessure avec inquiétude. « Viens, laisse-moi t'emmener chez ma mère. Elle peut soigner les blessures. »
« C-Cassius... » gémit la fillette, ses yeux argentés remplis de larmes, serrant sa main avec force.
Cassius sourit pour la rassurer. « Tout ira bien, Keisha. Et si tu ne peux pas marcher, je te porterai ! »
« Est-ce... est-ce que tu iras bien ? »
« Ne me sous-estime pas. Je suis un Desdemona. Je suis fort ! »
Il contracta ses muscles inexistants. Keisha rit, oubliant sa blessure un instant. « Oui ! Cassius est le meilleur ! »
À ses mots, le visage du jeune garçon devint rouge. Il tourna la tête sur le côté, marmonnant avec embarras.
« Viens, allons-y, Keisha. »
Ananke observa le jeune Cassius porter une fillette blessée et rougissante, et commença enfin à comprendre l'ensemble du tableau.
« Noah... Cassius... Deux mondes... »
Le monde autour d'elle se figea, puis s'accéléra de manière exponentielle, faisant défiler les événements de la vie de Cassius comme le résumé d'un livre.
De l'enfant innocent sans aucune noirceur en lui — meilleur ami de Keisha, rival de Klaus, celui pour qui Natalia avait le béguin — au dernier-né des Desdemona, un jeune homme habitué aux ténèbres.
Puis le monde des souvenirs se fractura, et Ananke murmura ses derniers mots avant de revenir au présent.
« Noah et Cassius... sont... différents... et pourtant les mêmes ? »
—Fin du Chapitre 18—