Chapitre 19
Chapitre 19 – Pourquoi tant de sérieux ?
Les yeux de Cassius s'ouvrirent brusquement, la bouche grande ouverte alors qu'il aspirait l'air avec difficulté.
Son visage était couvert de sueur qui coulait pour se perdre sur son torse, se mélangeant aux larmes qui dévalaient ses joues en un flux incessant.
Il pressa ses lèvres en une ligne exsangue, se redressa pour s'asseoir, le corps voûté, la tête enfouie dans ses mains tremblantes.
La pièce fut immédiatement submergée par une odeur de mélancolie.
« Ah... bordel de merde », jura Cassius.
En ouvrant son esprit à Ananke, il s'était retrouvé à revivre tous ces souvenirs comme s'ils se déroulaient pour la première fois.
Ces souvenirs avec lesquels il pensait avoir fait la paix. Ces souvenirs qui avaient fait de lui ce qu'il était.
Il se souvint de Kaden, son meilleur ami, et se demanda ce qu'il devenait. S'il pleurait sa mort.
Il se souvint de sa douce petite sœur, une vraie pleurnicheuse, qui voulait toujours qu'il la porte.
Il se souvint du sourire bienveillant de sa mère, qui cédait toujours à ses caprices, ce qui leur valait à tous deux un regard de mécontentement silencieux de la part de son père.
Et il se souvint aussi de son père. Ce grand homme à la peau sombre qui avait travaillé sans relâche pour subvenir aux besoins de sa famille. Cet homme qui avait débarqué dans un nouveau pays, bravé les épreuves et les revers, et persévéré pour offrir à sa famille la vie qu'il n'avait jamais eue.
C'était la famille qu'il avait perdue dans un banal accident de voiture. Quelque chose de si élémentaire que c'en était presque risible.
Puis vinrent les souvenirs du cimetière, et de ces gens endurcis et trempés par la sœur brutale de la vie. Des hommes qui travaillaient avec la mort, pour la mort, aux côtés de la mort, chaque jour que Dieu faisait.
Ce n'est qu'à présent que Cassius réalisait pleinement à quel point ces gens étaient spéciaux. Et à quel point leur façon de vivre était différente.
Ils vivaient librement. Comme des voyageurs s'arrêtant dans une ville quelconque pour se reposer avant de reprendre la route.
Exactement comme ils le disaient toujours : cette vie n'était rien d'autre qu'une halte temporaire. Chacun poursuivrait son voyage.
Chacun.
À cette pensée, une conversation particulière entre lui et ce vieux grincheux refit surface dans son esprit.
« La vie est courte, » avait dit le vieil homme, sa pipe à la main, en lui tendant un énième roman. « Pourquoi la prendre si au sérieux ? La mort nous attend tous. Ce n'est pas une question de savoir si elle viendra ou quand. Ce qui compte, c'est comment. »
« Comment ? » avait fait écho Noah, prenant le roman avec une curiosité à peine perceptible derrière ses yeux noirs et vides.
« Ouais, gamin. » Le vieil homme avait ri, d'un ton bourru, comme profondément amusé par la futilité de la vie elle-même. « C'est la façon dont tu meurs qui compte. Pas le "si", c'est une certitude aussi immuable que la gravité. Pas le "quand", cette question t'aveuglera et t'empêchera de vivre. Seul le "comment" importe. Tu m'entends, petit ? C'est pour ça que... »
Il lui avait donné une tape dans le dos dans un éclat de rire incontrôlable.
« Pourquoi tant de sérieux ? »
Cassius cligna des yeux, essayant de dissiper le flou, se ramenant au présent.
L'expérience avait déterré encore plus de choses qu'il avait oubliées. Y compris des souvenirs qui appartenaient à Cassius.
« Keisha... Klaus... Natalia... »
Oh, bon Dieu.
« Cassius les connaissait ? » Il secoua la tête. « Bien sûr qu'il les connaissait. C'est un noble, comme eux tous. Et les nobles de ce Royaume se connaissaient toujours entre eux. »
Surtout si la famille de Keisha vivait dans la ville de Desde. Une famille de rang trois, mais avec des liens étroits avec la sienne... du moins, par le passé.
Maintenant, il se souvenait. Et il savait ce qu'il lui avait fait.
Il claqua la langue, agacé et légèrement peiné.
Mais pourquoi cela n'avait-il jamais été mentionné dans le Jeu ? Était-ce simplement parce que Cassius mourait si tôt que rien de tout cela n'avait été jugé pertinent ?
Il n'en avait aucune idée. Il y avait aussi beaucoup de choses sur la vie de Cassius qu'il venait de découvrir. Comment il avait changé. Pourquoi il avait changé.
Ce n'était rien de dramatique ou de déchirant. C'était simplement ainsi que fonctionnaient les Desdemona. Personne ne pouvait grandir au sein de cette famille sans frôler une certaine part d'ombre.
Et ce genre de chose changeait toujours une personne. Surtout un enfant qui cherchait encore sa voie dans ce monde.
« Mais le changement de Cassius fut chaotique. On l'a laissé faire ce qu'il voulait, sans que personne n'essaie jamais de l'éduquer. »
Sa famille l'avait trop gâté.
« Mais je suis différent. »
Il ne deviendrait pas un méchant écervelé comme l'avait été Cassius. Un méchant, certes. Mais pas n'importe lequel.
Et maintenant, après tout cela, si au début il avait encore été capable de séparer les habitudes de Noah de celles de Cassius...
...ce n'était plus possible.
Les deux ne faisaient plus qu'un. Une version unique et meilleure des deux. Tout cela parce qu'il avait choisi de s'ouvrir à Ananke.
Et en parlant de la Déesse...
« Pourquoi ce silence ? » demanda Cassius en essuyant ses larmes du revers de la main, intérieurement embarrassé par une telle démonstration.
Ananke ne dit rien pendant un moment. Son esprit était encore en train de recoudre tout ce qu'elle venait d'apprendre.
Dire que c'était choquant était un euphémisme.
Elle n'avait pas les mots.
Après tout, comment réagir en apprenant que son Béni est la fusion de deux êtres, dont l'un vient d'un monde totalement différent ?
Et comment, plus encore, réagir en apprenant que sa vie et celle de son monde entier n'étaient en fait qu'un jeu ?
Elle était dans une consternation totale. Mais cela ne dura pas.
Tout cela était important. Stupéfiant, même. Et pourtant, il y avait quelque chose de plus fondamental en jeu.
Le simple fait que ce jeune homme lui ait fait confiance. Qu'il ait pris un risque énorme en se mettant à nu devant un regard divin.
C'était probablement la chose la plus idiote qu'il aurait pu faire.
Et pourtant, Ananke ne pouvait le nier. Elle avait été touchée.
Elle avait été témoin de l'histoire de Noah, le regardant surmonter les obstacles de la vie.
Et elle avait été témoin de celle de Cassius, le regardant devenir ce qu'il était.
Deux histoires différentes, sans aucun lien. Pourtant, elles s'étaient trouvées par une logique tordue qu'elle ne pouvait pleinement concevoir, et avaient formé quelque chose d'entièrement nouveau.
Quelque chose...
« ...qui mérite d'être observé. » Ananke rendit son verdict, et secoua mentalement la tête.
Une fois de plus, elle s'engageait sur un chemin sans retour. Mais cette fois, c'était différent. Parce que cette fois, elle savait exactement avec qui elle le parcourait.
« Ah... c'est pour ça que je suis une Déesse solitaire. Si versatile. Si imprévisible. Aucune faction ne pourrait jamais m'accueillir, craignant ce que je pourrais faire le jour où le soleil choisirait de se lever à l'ouest. »
Mais ce garçon l'avait choisie alors que personne d'autre ne l'avait fait.
Alors, elle le choisirait en retour.
[Alors,] la voix d'Ananke résonna, plus douce qu'elle ne l'avait voulu, [Comment dois-je t'appeler ? Noah ? Cassius ? Dernier-né des Desdemona ? Le garçon du cime— !]
« Cassius. » Cassius l'interrompit, souriant de soulagement. « Appelle-moi simplement Cassius. C'est ce que je suis maintenant. »
Ananke marqua une pause. Puis, lentement...
[Eh bien, Cassius...]
Il ferma les yeux, épuisé.
[Tu as ma loyauté. Moi, Ananke — Déesse du Destin et du Secret — je te la donne.]
À cette déclaration...
DING !
[Vous avez réussi votre Quête du Destin.]
—Fin du Chapitre 19—