Chapitre 14
Chapitre 14 – Le retour
« C’est… c’est mauvais. » songea Océane en observant les trois serviteurs des ombres, qui ne pouvaient plus attendre.
Cela faisait plus d’une heure que son jeune maître était entré dans la Terre Fracturée. Et il n’était toujours pas revenu.
Au début, les serviteurs des ombres étaient restés relativement calmes, accordant à contrecœur le bénéfice du doute à Cassius tout en patientant.
Mais à présent, alors qu’Océane les observait, ils tremblaient littéralement de peur. Leurs visages, dissimulés derrière des masses d’ombres tourbillonnantes, n’étaient qu’un désordre d’yeux écarquillés et de lèvres tremblantes.
La raison de ce changement radical tenait dans la main du chef de la cohorte.
Il serrait fermement dans son poing tremblant un téléphone runique — utilisé pour communiquer sur n’importe quelle distance, à condition de posséder le signal runique du destinataire.
Par ce biais, l’homme n’avait pas reçu un appel, mais un message de sa maîtresse.
Dame Morgan.
Le contenu était simple. Et terrifiant.
<Cass me manque et il ne répond pas à mes messages. Son téléphone runique devrait être au-dessus du Niveau 6 pour permettre une communication à l’intérieur de la Terre Fracturée. Alors pourquoi ne fonctionne-t-il pas ? Réponds à cette question et montre-moi une image de lui pour que je puisse le voir.>
Puis un autre. Court. Mais suffisant pour que l’homme soit prêt à affronter Océane sur-le-champ.
<Maintenant.>
« Nous ne nous répéterons pas, servante de l’Héritier. » grogna-t-il, les ombres autour de lui s’agitant, glissant hors du sol comme des tentacules noirs saisissant l’air.
« Écartez-vous ou nous ne nous soucierons plus des conséquences de vous toucher. »
« Mais je… ! »
« Dame Morgan veut voir le plus jeune Héritier ! » hurla-t-il, à la fois effrayé et furieux. « Elle le veut maintenant ! Dois-je vous rappeler ce qui arrive quand on désobéit à la Dame ? Même vous, vous serez punie. »
« C’est faux. » rétorqua Océane en étendant sa main droite sur le côté.
La terre sous ses pieds trembla, ondula comme une eau instable, avant de jaillir vers le haut comme tirée par une main invisible. Un marteau massif de terre condensée se forma, venant se loger dans les petites mains d’Océane.
Étrangement, il s’y adaptait parfaitement.
« L’Héritière Morgan et n’importe quel autre Héritier n’ont aucun droit sur mon destin. » siffla-t-elle, fendant l’air devant elle avec le marteau avant de le hisser sur son épaule dans un fracas sourd. « Seul mon Jeune Maître décide de ma vie et de ma mort. »
Tous trois ricanèrent.
« Une idiote sanglante. » cracha l’homme. « Si notre Dame souhaite vous nuire, même la bénédiction de tous les dieux ne vous gardera pas en vie. Et c’est exactement ce qui arrivera si le Jeune Héritier est blessé ou pire ! »
Il avait retenu la leçon cette fois et choisit de ne pas parler directement de la mort de Cassius.
« Vous savez tous à quel point ils l’adorent. » intervint un autre serviteur des ombres, d’une voix enfantine mais gutturale, lente et menaçante. « Ils ne peuvent supporter de le voir blessé. Avez-vous oublié ce qui s’est passé il y a deux ans ? Le massacre de plus de la moitié d’une famille de Niveau Trois, tout ça parce que l’un d’eux l’avait accidentellement blessé ? »
Sa voix tremblait au simple souvenir. C’était atroce. Digne d’années de cauchemars. La ville entière avait été engloutie par des ombres dévorantes et une pluie de sang qui réduisait tout ce qu’elle touchait en ruines.
Ce jour-là, la Matriarche elle-même était intervenue. C’était la première fois depuis des lustres que quelqu’un voyait Sefira Desdemona — La Démonne de Sang — se battre, et encore moins se noyer dans une telle colère.
Personne ne l’avait jamais oublié. Pas même la Famille Royale.
C’était le jour où le rang de Cassius fut fermement établi aux yeux du Royaume tout entier.
Pas de la meilleure des manières.
En se remémorant ce jour, la détermination d’Océane vacilla. Elle gardait espoir, la Terre Fracturée indiquait 1/5 dans l’Emplacement, ce qui signifiait que son jeune maître était toujours en vie.
’Mais s’il est blessé ? Incapable de bouger ? Coincé dans une situation effroyable, attendant une aide qui ne viendra pas ?’
Alors pourquoi n’avait-il pas appelé avec son téléphone runique ?
’Peut-être qu’il ne peut pas. Peut-être qu’il l’a perdu. Peut-être…’
La tête d’Océane lui faisait mal alors que les pensées l’inondaient. Elle était déchirée entre le respect de ses ordres et l’inquiétude pour sa sécurité.
Elle n’eut pas le temps de trancher. Les serviteurs des ombres perdirent enfin toute patience.
« Vous l’aurez cherché ! » hurlèrent-ils en se ruant vers elle, les ombres se répandant sur le sol comme de l’encre.
Océane se mordit la lèvre. Ses yeux verts se durcirent comme de la pierre alors qu’elle prenait sa posture. Sa main droite se tordit vers l’arrière, ses muscles saillant, les veines apparaissant sous sa peau alors qu’elle… !
« Qu’est-ce qui se passe ici, bon sang ? »
La tension vola en éclats comme de la fumée prise dans un vent hurlant. Toutes les têtes se tournèrent vers la voix.
Leurs cœurs se serrèrent.
Cassius se tenait là, le visage couvert d’empreintes de mains. Son costume blanc, autrefois impeccable, était en lambeots sur la poitrine, sali tout comme ses cheveux blancs.
Dans cet état, il était à peine distinguable d’un mendiant tiré d’une ruelle sombre.
Et pourtant…
’Quoi… qu’est-ce que je ressens ? Que se passe-t-il ?’ murmura Océane intérieurement, choquée jusqu’au plus profond d’elle-même.
Elle ne savait pas ce qui avait changé. Mais elle sentait une présence émaner de son jeune maître, différente de tout ce qu’elle avait connu auparavant.
Quelque chose de simple en apparence, mais enveloppé dans des couches de fils si denses et profonds que rien de sa véritable nature ne pouvait être deviné.
’Et ses yeux… par le souffle de Vorn, ont-ils toujours été comme ça ?’
Ils ressemblaient à deux boules de flammes cramoisies, brûlant de sang tourbillonnant. Elle trembla inconsciemment lorsque son regard se posa sur elle — et lorsqu’elle saisit un éclair d’impatience face à son silence prolongé, elle manqua de s’agenouiller.
Finalement, elle le fit.
Boum.
Son marteau se brisa en rochers et tomba.
« Je vous demande pardon, Jeune Maître ! » cria Océane en s’inclinant jusqu’à ce que son front touche le sol de pierre dure. Derrière elle, les trois serviteurs des ombres suivirent sans pouvoir se retenir.
Cassius pencha la tête devant la scène, la trouvant plutôt exagérée. Il agita la main avec nonchalance et marcha vers eux sans se presser.
« Pourquoi tant de sérieux ? » traîna-t-il. « Mais étiez-vous vraiment sur le point de vous battre ? »
Il passa devant eux.
Océane se releva et lui emboîta le pas, prenant sur elle de raconter tout ce qui s’était passé.
« Oh… » dit Cassius lorsqu’elle eut fini, avant de rire. « Oh, je vois. Vraiment, pourquoi faire tout un plat d’une chose pareille ? Tout le monde doit se calmer. Si je meurs, ce n’est pas grave. Vous mourrez juste peu après. Probablement après quelques tortures désagréables, mais rien d’inquiétant. N’est-ce pas ? »
Océane et les trois serviteurs des ombres tressaillirent tous à la désinvolture de ses propos.
« Mais Jeune Maître, » dit Océane, la voix basse, « c’était réellement dangereux d’y aller seul et sans préparation. S’il vous plaît, pardonnez-moi si je dépasse les bornes, mais ne recommencez pas. Je vous en supplie. Vous devez prendre soin de vous. »
« Pour mon bien ? » Cassius tourna la tête, la regardant par-dessus son épaule. « Ou pour le vôtre ? »
Elle se figea, s’inclinant instinctivement sous le poids de son regard. Pourtant, elle entrouvrit les lèvres et répondit honnêtement.
« Pour les deux, Jeune Maître. » Elle déglutit. « Pour les deux. »
Derrière elle, les trois serviteurs des ombres frissonnèrent à sa réponse. Ils s’attendaient à ce qu’elle mente.
Mais Océane connaissait bien son maître. Il méprisait les mensonges et la manipulation dirigés contre lui… il torturerait et tuerait pour cela s’il l’apprenait un jour. Même si lui-même était le plus grand menteur et maître chanteur qu’elle ait jamais vu.
À la seule exception de la Matriarche Sefira Desdemona, bien sûr.
Et elle avait raison.
Cassius éclata de rire, ses yeux revenant vers la calèche noire stationnée plus loin parmi les gros rochers.
« Nous verrons bien. » dit-il enfin.
Océane et les trois hommes encapuchonnés expirèrent de soulagement, heureux qu’il ne l’ait pas mal pris. Et ce soulagement sembla donner à Océane un regain de confiance, car elle osa demander…
« Qu’est-il arrivé à votre visage, Jeune Maître ? »
Cassius était déjà à la porte de la calèche, répondant sans se retourner.
« Ah, mon visage ? » ricana-t-il en le touchant légèrement. « Disons juste qu’une femme étrange est devenue jalouse de ma beauté. »
« Hein ? » Océane cligna des yeux, confuse.
« N’ai-je pas raison ? » ajouta-t-il.
Océane fut encore plus déconcertée.
Mais…
[Dame Ananké ne vous juge pas digne d’une réponse.]
Cassius gloussa. « Quelle impolitesse. »
Il monta dans la calèche.
« Enfin bref, ma douce. Rentrons à la maison, voulez-vous ? »
—Fin du Chapitre 14—