Chapitre 102
Chapitre 102 – Événement chaotique [1]
Le samedi finit par arriver.
Ce jour-là, le soleil qui flamboyait au-dessus du Royaume était particulièrement éclatant, comme si l'astre céleste s'était rapproché de la sphère de Sunu Gaal.
La ville de Vorn avait toujours été une cité d'énergie, une ville qui ne dormait jamais, peuplée d'individus qui, le plus souvent, ne connaissaient que l'amusement et l'excitation.
Pourtant, en ce jour, la ville était particulièrement tendue. Non pas de cette tension qu'éprouve un homme face à une épouse venant de découvrir son infidélité, mais de celle que ressent un homme marchant sur un tapis rouge parsemé de fleurs, le regard posé sur sa belle et aimante promise en blanc, à quelques instants de devenir son épouse.
Ce sentiment était partagé par toute la population de Vorn, poussant de nombreuses personnes — surtout les plus téméraires — à errer autour du Palais Royal, cherchant, espérant apercevoir ne serait-ce qu'un reflet de ces célèbres héritiers de rang.
Ils ne virent rien. Le lieu était lourdement gardé, ne laissant filtrer aucun détail à travers cette immense porte.
La plupart furent déçus. D'autres supposèrent simplement que l'Événement n'avait pas encore commencé.
Mais...
...l'Événement avait déjà commencé.
...
Vêtue de ses robes noires habituelles de l'Église, la tête couverte par une capuche sans lumière, le tatouage de la faux éclatante visible sur son front, la Grande Prêtresse — Hélène Mars — marchait lentement vers la Salle des Accueils, accompagnée de deux de ses sœurs. Des sœurs envoyées pour surveiller ses moindres faits et gestes.
Elle n'y prêta aucune attention.
Son visage, cette fois, portait une expression de pure douceur mêlée d'empressement. Pour quiconque l'observait, elle semblait simplement ravie par l'occasion.
Rien n'aurait pu être plus éloigné de la vérité.
« Je vais enfin le voir ! » s'exclama intérieurement Hélène, tout en gardant son expression parfaitement impassible. « Oh, que Vorn me bénisse, j'ai tant de choses à lui dire ! Tant de choses à confesser à mon Seigneur Séraphin ! Par laquelle dois-je commencer ? Oh, Vorn ! Je tiens à peine en place ! »
Ses entrailles tremblaient, sa tête tournait d'anticipation. Pourtant, avant tout cela, Hélène savait qu'elle avait des devoirs à accomplir.
Son Seigneur lui avait confié des tâches. Et elle les accomplirait.
Gardant cela à l'esprit, elle cligna de ses yeux noirs et enregistra enfin ce qui se dressait devant elle : quatre hommes, tous vêtus d'une armure cramoisie et noire qui ne laissait même pas leurs yeux visibles, gardant la porte de pierre inconnue menant à la Salle des Accueils.
À côté des quatre hommes, à l'extrémité, se tenait un groupe de servantes et de majordomes laissés à l'extérieur par les héritiers déjà présents.
Hélène se concentra entièrement sur les gardes. Elle ralentit le pas, puis joignit les mains comme en prière, son visage s'adoucissant en un léger sourire.
Les deux sœurs qui l'encadraient échangèrent un regard perplexe, ne comprenant pas ce qu'elle faisait.
Hélène ne leur accorda aucun regard.
Elle atteignit la porte et les gardes. Ils firent mine de l'ouvrir, mais elle les arrêta d'un geste discret.
Au lieu de cela, elle se plaça directement devant l'un d'eux, son sourire s'élargissant sans laisser paraître une seule dent.
« Aujourd'hui est un jour béni, croyants », murmura-t-elle, sa voix évoquant le ton d'une lamentation sans fin. « Un jour où notre jeune génération — talentueuse, douée, élue — se rassemble en une joyeuse occasion. Alors pardonnez-moi, mon cher, de faire fi de la loi du Royaume en cet instant. Mais mon cœur est lourd d'une joie fidèle. Tant, oh, tant, que mes larmes coulent d'elles-mêmes. »
Les gardes restèrent pétrifiés, confus mais étrangement émus par les larmes d'Hélène. Leur foi en Vorn fut ravivée.
« Alors laissez-moi vous bénir », dit-elle après une brève pause. « Laissez-moi embrasser votre front en l'honneur de vos efforts et de votre loyauté. »
« Grande... ! »
« Laissez faire, croyants. Laissez faire. C'est un jour de joie. Laissez faire. Retirez vos casques et permettez-moi de vous bénir tous. Laissez-moi vous embrasser profondément, intensément et doucement pour l'amour de Vorn, le Seigneur de la Mort. »
Les deux sœurs à ses côtés restèrent stupéfaites, incapables de comprendre ce qui se passait.
Pourtant, la Grande Prêtresse fixait les gardes avec assurance, et malgré la loi leur interdisant de retirer leurs casques en service, ils obéirent, leurs cœurs apaisés comme si ses larmes lavaient leurs âmes.
Un par un, chaque garde retira prudemment son casque et demanda à la Grande Prêtresse, avec une urgence respectueuse, de faire vite.
Et elle fit vite.
Elle prit la tête de chaque garde entre ses mains froides et mortelles, et embrassa leurs fronts avec une foi débordante.
Cela ne prit pas longtemps.
Ensuite, Hélène sourit à travers ses larmes qui coulaient toujours et entra dans la Salle des Accueils — ignorant les servantes et majordomes qui observaient — ses mots d'adieu se faufilant dans l'esprit des gardes :
« Que Vorn, le Seigneur de la Mort, ait pitié de vos âmes, croyants. »
...
L'entrée de la Grande Prêtresse fut annoncée par la Première Servante des Hood — Perséphone — d'un ton plat et dénué d'émotion.
Hélène entra, les mains toujours jointes en prière, balayant la vaste salle du regard à la recherche de quelqu'un qui n'était pas encore là.
Au lieu de cela, elle ne trouva qu'un rassemblement épars de jeunes hommes et femmes en costumes et robes luxueux. Certains seuls, buvant et mangeant. D'autres en groupes, conversant.
Un large espace vide occupait le centre de la salle. À l'extrémité, là où se dressait une sculpture de Vorn, une longue table — au moins de la longueur d'un train selon les standards de la Terre, aurait pu dire Cassius — s'étendait sous la lumière, chargée de nourriture et de boissons, supervisée par les serviteurs des Hood recrutés pour la journée par la Princesse.
Le visage d'Hélène faillit trahir sa déception face à l'absence de Cassius, mais elle se reprit à la dernière seconde.
Sans un mot, elle continua d'avancer, se dirigeant directement vers une table luxueuse, quelque peu à l'écart, où le Roi et la Reine étaient assis.
Elle arriva, salua chacun d'eux respectueusement et prit la seule chaise restante.
« Sang de la Mort, je vois mon Seigneur Vorn dans chaque parcelle de votre existence », dit-elle au Roi avec un sourire. « Que le Seigneur vous bénisse tous. Cependant, je remarque que beaucoup ne sont pas encore arrivés. »
Dantes ne répondit pas, semblant tout à fait agacé et ennuyé d'être en compagnie d'enfants. Il était impatient que tous les héritiers arrivent pour pouvoir délivrer son discours laconique et disparaître immédiatement après.
Il avait des affaires plus pressantes que de divertir des jeunes gens.
Morenna prit sur elle de répondre.
« Oh, vous savez comment sont les jeunes », gloussa-t-elle. « La plupart sont ici depuis le petit matin. Mais ils attendent. »
« Ils attendent quoi ? » demanda Hélène.
« Ils attendent — ah, nous y voilà », dit-elle en faisant un signe vers l'entrée. « Les rang deux et rang un entrent après que tous les rang trois sont arrivés. »
Et précisément comme la Reine l'avait prédit, après que le dernier héritier de rang trois fut entré dans la salle — un jeune homme gras aux cheveux noirs et au large sourire, dont chacun des pas faisait trembler ses joues et son ventre, marchant directement vers la table de nourriture — les rang deux, rang un et autres héritiers uniques de grandes puissances commencèrent à apparaître un par un, comme par arrangement préalable.
L'attention de chacun s'aiguisa. Tous, sauf le jeune homme gras, qui était déjà engagé dans une profonde conversation avec un serviteur au sujet des options de son assiette.
Perséphone annonça chaque arrivée dès que les gardes ouvraient la porte :
« William Castria. Héritier de la famille Castria de rang deux. »
Un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux jaunes perçants, aux sourcils en forme d'épée, vêtu d'un costume noir et jaune immaculé, entra.
Le visage de William était aussi froid que le tranchant d'une lame. Il adressa un bref signe de tête respectueux à la famille Royale et à la Grande Prêtresse, puis, sans reconnaître personne d'autre, prit position seul dans un coin.
Un serviteur se détacha immédiatement de la table et s'approcha de lui avec des boissons et des amuse-bouches.
L'arrivée de William brisa le barrage.
Les héritiers commencèrent à affluer rapidement, la musique s'arrêtant à chaque fois que Perséphone parlait.
« Love de Bayard. Plus jeune fille de la Tour Runique. »
Une femme aux cheveux roses et aux yeux roses — aux pupilles en forme de trois cœurs empilés — entra. Grande et élancée, vêtue d'une robe noire qui traînait derrière elle, chaque balancement naturel de ses hanches captivait tous les hommes de la pièce.
Tous, sauf William et le jeune homme gras.
Perséphone continua.
Après Love vint une autre famille de rang deux — les Safara — et une femme aux cheveux doré sombre entra, une froide indifférence brûlant dans ses yeux dorés.
Puis vint le Glassscion, avec l'entrée de Natalia. Sa silhouette semblait sculptée dans le verre lui-même, vêtue d'une robe courte.
Elle ne reconnut personne à l'exception de Keisha Silver, qui lui fit un signe de la main timide. Elle scruta la salle comme si elle cherchait quelqu'un, puis claqua doucement de la langue et alla se placer sur le côté.
Meadow Wealth fut présentée ensuite. Sa magnifique peau sombre brillait comme du marbre noir poli sous la lumière. Avec ses mèches lâches se balançant à chaque pas, ses lunettes roses sur le visage et sa silhouette saisissante, les hommes pouvaient à peine détacher leurs yeux d'elle.
Klaus Silicin Handoff entra avec son sourire je-suis-meilleur-que-tout-le-monde étiré sur son visage, attirant des regards durs de ses pairs.
Il ne fit que rire plus fort, nullement dérangé.
Cela continua ainsi jusqu'à ce que chaque héritier de rang deux soit entré.
Seules les deux familles de rang un et la famille royale Hood de rang zéro restaient.
Natalia, debout à côté d'une Keisha visiblement anxieuse et d'un Klaus réticent, surveillait la porte avec une impatience à peine dissimulée, sa main se serrant autour de son verre d'eau.
« Respire, Natalia. Respire », dit Klaus, ses cheveux verts attachés en queue-de-cheval avec un ruban de vent comprimé, ses yeux noirs se courbant avec moquerie. « Quiconque te regarde croirait que tu es l'épouse de Cassius. Arrête de t'humilier. »
« Klaus », grimaça Natalia. « Pourquoi te tiens-tu à côté de moi ? »
« Peut-être que ton nom est écrit à cet endroit », s'exclama-t-il en regardant le sol comme s'il le cherchait sincèrement.
Keisha sourit nerveusement. « S-S'il vous plaît, vous deux, ce n'est pas le moment. Klaus, arrête de la provoquer ! »
« Tu me donnes des ordres, pleurnicheuse ? »
« Q-Quoi ? » Keisha secoua la tête avec véhémence. « Non, non ! Je disais juste— ! »
« Ne lui réponds pas », siffla Natalia, tirant Keisha par la main et se plaçant légèrement devant elle comme un bouclier. « Et toi, espèce de sale... ! »
« Emrys Stormblessed », la voix de Perséphone coupa la salle, et le silence tomba instantanément. « Héritier de la famille Stormblessed de rang un. »
L'homme entra.
Et soudain, il sembla que l'air même dans la pièce avait changé ; une électricité volatile s'abattant sur eux tous.
Instinctivement, chaque dos se redressa. Chaque paire d'yeux devint alerte, comme si une bête féroce avait posé son regard sur eux.
L'expression enjouée de Klaus s'effaça, ses yeux noirs se durcissant. William serra les lèvres, sa main se portant instinctivement à sa taille, cherchant une épée qui n'était pas là. Il jura entre ses dents.
Jonathan — fils du Second Chevalier des Croisés Immortels, cheveux gris, yeux bleus — sourit comme un homme voyant son ennemi réussir, sirotant sa boisson avec un amusement calme et sans humour.
Meadow haussa un sourcil curieux. Love sourit magnifiquement, regardant Emrys avec quelque chose d'indéniable.
Klaus, apercevant l'expression de sa future épouse, sentit son visage s'assombrir.
Emrys lui-même ressemblait à un être céleste descendu des cieux. Il portait un costume blanc et doré qui moulait parfaitement son corps, des gants blancs portant le sceau des Stormblessed.
Il entra sans regarder personne et prit position près d'une table, seul, non loin de là où Love se tenait entourée de plusieurs héritiers de rang trois.
La pression persista jusqu'à ce que la voix de Perséphone résonne à nouveau, et tout le monde s'attendait à entendre un nom en particulier.
Mais non.
« Raven Hood, Prince du Royaume, accompagné de sa Partenaire Élue, Anesthesia des Amaris, et de la Princesse Esmeray Hood. »
Les trois entrèrent ensemble. D'une beauté inouïe, drapés dans le noir et le rouge des Hood.
Raven était au milieu, Anesthesia à sa droite, sa main ouvertement, fièrement tenue dans la sienne.
L'apparition de l'Héritière Élue fut comme un phare de lumière. Chaque regard dans la salle se posa sur elle, les cœurs sautant involontairement.
« Ah, bon sang », murmura Klaus, sincèrement pris au dépourvu par sa beauté. « Comment Cassius a-t-il pu gâcher ça et choisir la grande sœur ? »
Même les femmes ne furent pas épargnées.
Elle n'était que de rang trois, pourtant presque personne n'accorda plus qu'un coup d'œil aux héritiers de la Mort.
Anesthesia sourit, et les gens chuchotèrent avec admiration, et elle avança en faisant de son mieux pour ne pas regarder Emrys — dont les yeux bleus étaient fixés sur elle, la froideur de son regard glaçant l'air à l'arrière de son cou.
« Oh Seigneur... » implora-t-elle intérieurement, resserrant instinctivement sa prise sur la main de Raven. La pression dans la salle augmenta subtilement.
Les regards de Raven et d'Emrys se croisèrent. Esmeray rejoignit le concours de regards un instant plus tard, se léchant les lèvres à la vue de l'apparence céleste d'Emrys.
« Oh, cher neveu, celui-ci est à ta hauteur. »
Des pensées et de l'envie commencèrent à fleurir en elle, mais avant qu'elles ne puissent prendre racine, un son se fit entendre.
Tak !
Comme une canne frappant un sol dur. Doux, mais incroyablement résonnant.
Et avec ce son vint l'illusion du sifflement d'un serpent.
Instantanément, chaque tête dans la salle se tourna vers l'entrée.
Là, marchant à l'intérieur, une main gantée tenant une canne blanche aux rayures violettes — son pommeau sculpté en sceau du Serpent Dévoreur — son corps enveloppé dans un splendide costume blanc, se trouvait un jeune homme dont le visage faisait trembler le cœur de la moitié des femmes.
Hélène faillit bondir de joie. Dantes et Morenna observaient avec leurs propres expressions variées.
Un sourire calme reposait sur le visage du jeune homme. Il posa ses yeux rouges sur la salle sans la moindre hésitation, chacun de ses pas produisant la sensation d'un serpent s'enroulant lentement autour de chaque personne dans la salle, se resserrant d'une manière qui, étrangement, semblait plaisante.
Ils savaient tous déjà qui il était. Aucune introduction n'était nécessaire.
Pourtant, Perséphone parla. Et cette fois, elle le fit avec une légère allégresse totalement absente de chaque annonce précédente, allant bien au-delà de la simple introduction requise :
« Il est un Kin de la Mort », dit-elle en l'observant, « car le sang de la mort coule dans ses veines. Il est un Héritier de la famille Desdemona de rang un, protégé et aimé. Il est le petit-fils du Roi de la Peste des Hood et de la Reine des Âmes des Hood. Il est... »
Perséphone fit une pause.
L'air devint suffocant, comme si une bouche énorme avait aspiré chaque souffle de la pièce.
Elle termina juste au moment où le jeune homme s'arrêta complètement, souriant doucement.
« Cassius Desdemona. Le Dernier-Né des Desdemona. »
—Fin du Chapitre 102—