Chapitre 69
Chapitre 69 — La cité sans mémoire
Les portes de Névaris s'ouvrirent sans bruit.
Ivan fut le premier à franchir le passage.
Derrière lui, Taylor et Marvus restèrent attentifs aux murailles. Aldren observait les bâtiments avec une expression de plus en plus préoccupée. Elena avançait près d'Ivan, Lunéa installée dans ses bras.
La cité était immense.
Des avenues pavées traversaient des quartiers entiers, bordés de maisons blanches et de tours de cristal. Des ponts reliaient les bâtiments au-dessus de canaux gelés. Au centre, un palais dominait la ville.
Mais aucune personne ne se trouvait dans les rues.
Pas un marchand.
Pas un garde.
Pas même un animal.
— Je déteste cet endroit, déclara Marvus.
Lyria lui jeta un regard amusé.
— Tu détestes tous les endroits où tu ne peux pas te battre contre quelqu'un.
— Ce n'est pas vrai.
— Tu as passé la moitié du voyage à espérer que les monstres de pierre reviennent.
— Ils étaient au moins honnêtes.
Ivan leva une main pour leur demander de se taire.
Il venait de remarquer quelque chose.
Sur les murs des maisons, des symboles étaient gravés dans la pierre. Certains représentaient des flocons de neige. D'autres, des cercles entourant des silhouettes humaines.
Mais tous avaient été partiellement effacés.
Il s'approcha de l'un d'eux.
L'Œil du Néant lui permit de voir les traces d'une inscription plus ancienne.
« Ici furent conservés les souvenirs du monde. »
Ivan fronça les sourcils.
— Aldren.
Le professeur lut les mots.
Son visage se décomposa.
— Cette inscription...
— Vous la connaissez ?
— J'ai vu une référence à un lieu semblable dans un manuscrit de l'académie. Névaris n'était pas seulement une cité consacrée à la Glace.
Il regarda les bâtiments.
— C'était autrefois le plus grand centre d'archives magiques du continent.
Taylor se rapprocha.
— Des archives sur les Dieux ?
— Sur les Dieux, les Messagers, les affinités... et les civilisations qui ont existé avant les royaumes actuels.
Ivan observa les symboles effacés.
— Alors pourquoi la ville est-elle vide ?
Aldren ne répondit pas.
Une voix retentit derrière eux.
— Parce que ses habitants ont été privés de leurs souvenirs.
Tout le groupe se retourna.
Un homme se tenait au milieu de l'avenue.
Il portait une robe blanche et une armure noire. Une cicatrice traversait son visage.
Le cardinal Orven.
— Bienvenue à Névaris, Ivan Despiedra.
Ivan s'avança.
— Tu nous attendais.
— Depuis que le premier sanctuaire s'est réveillé.
— Tu savais que nous viendrions ici ?
Orven sourit.
— Je savais que tu finirais par chercher le deuxième.
Il désigna le temple au centre de la cité.
— Le sanctuaire de la Glace contient une mémoire que nous cherchons depuis des siècles.
— Alors pourquoi ne pas l'avoir récupérée toi-même ?
Le sourire du cardinal disparut légèrement.
— Parce que certaines portes ne s'ouvrent pas à ceux qui veulent les franchir.
Ivan comprit.
— Elles s'ouvrent à ceux qui possèdent Rupture.
— Exactement.
Taylor fit un pas en avant.
— Vous voulez utiliser Ivan.
— Bien sûr que je veux l'utiliser.
La réponse directe surprit tout le monde.
Orven continua :
— L'Église a consacré des siècles à l'étude du Néant. Nous avons étudié les porteurs précédents, leurs pouvoirs, leurs morts et les conséquences de leurs actes.
Il regarda Ivan.
— Nous avons compris que ta capacité n'était pas une simple affinité magique.
Ivan serra les poings.
— Alors pourquoi m'avoir attaqué à Valthera ?
— Pour vérifier une hypothèse.
— Laquelle ?
Orven leva un doigt.
— Que le huitième porteur pouvait réveiller les sanctuaires.
Un silence.
— Et tu viens de confirmer cette hypothèse.
Ivan laissa son mana circuler autour de lui.
— Tu crois vraiment que je vais t'aider ?
— Je ne te demande pas de m'aider.
Orven se tourna vers le temple.
— Je te demande de découvrir la vérité.
Il marqua une pause.
— Ensuite, tu décideras de ce que tu veux en faire.
Ivan observa le cardinal avec méfiance.
Il n'avait aucune raison de lui faire confiance.
Pourtant, Orven ne semblait pas chercher à les capturer.
Pas encore.
— Qu'est-ce que tu sais sur les neuf Dieux ? demanda Ivan.
Orven le regarda.
— Je sais qu'ils sont nés du Néant.
Aldren se raidit.
— Vous le saviez donc depuis le début.
— Bien sûr. C'est enseigné dans les archives interdites de l'Église.
Orven poursuivit :
— Je sais également que Le Grand fut le premier à apparaître. Que les huit autres Dieux sont nés après lui. Et que les neuf Messagers ont transmis aux mortels les premières formes de Mana.
Il fixa Ivan.
— Mais nous ignorons pourquoi les sanctuaires ont été construits.
— Et le Sanctuaire Zéro ?
Pour la première fois, Orven ne répondit pas immédiatement.
Son regard se durcit.
— Où as-tu entendu ce nom ?
Ivan ne bougea pas.
— Réponds à la question.
Orven l'observa longuement.
Puis il soupira.
— Le Sanctuaire Zéro n'apparaît dans aucun texte officiel. Nous ne possédons qu'une référence dans un document vieux de plusieurs millénaires.
— Que dit-il ?
Le cardinal baissa la voix.
— « Lorsque les neuf auront transmis leur héritage, cherchez ce qui n'a jamais reçu de nom. »
Ivan sentit son œil gauche brûler.
— Et vous savez où il se trouve ?
— Non.
Orven regarda le temple.
— Mais je sais que Névaris contient un indice.
Ils traversèrent la cité sous la surveillance silencieuse du cardinal.
À mesure qu'ils approchaient du palais, Ivan remarquait de plus en plus de traces d'une ancienne catastrophe.
Des statues avaient été décapitées.
Des livres gisaient dans les rues, leurs pages transformées en poussière.
Certaines portes étaient couvertes de chaînes.
D'autres semblaient avoir été arrachées de leurs gonds de l'intérieur.
Elena s'arrêta devant une maison dont la façade était couverte de marques.
— Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
Orven regarda le bâtiment.
— La dernière grande purge de Névaris.
Aldren se tourna vers lui.
— Vous parlez de la disparition des archives ?
— Oui.
— Les documents de l'académie affirment qu'un incendie a détruit la cité.
Orven eut un rire froid.
— L'Église a elle-même diffusé cette version.
Ivan se retourna brusquement.
— Pourquoi ?
— Parce que les habitants avaient découvert quelque chose.
— Quoi ?
Orven ne répondit pas immédiatement.
Il s'approcha d'une statue brisée.
Elle représentait neuf personnages entourant une silhouette centrale.
Mais le visage de cette silhouette avait été volontairement effacé.
— Les érudits de Névaris avaient découvert que les Messagers n'étaient pas les seuls êtres à avoir transmis des connaissances aux mortels.
Ivan observa la statue.
— Qui d'autre ?
— Ils avaient trouvé des traces d'un dixième héritage.
Le silence tomba.
Lyria regarda Marvus.
Cette fois, aucun des deux ne plaisantait.
Orven continua :
— Les autorités de l'époque ont tenté de détruire les recherches. Une partie des habitants a résisté. Les combats ont duré plusieurs jours.
— Et la cité a été vidée de ses souvenirs, conclut Ivan.
Orven acquiesça.
— Le sanctuaire a été scellé. Les survivants ont été dispersés. Les archives ont été détruites.
Aldren semblait bouleversé.
— Vous avez effacé toute une civilisation pour protéger un secret ?
— Non, répondit Orven. L'Église de l'époque a fait cela pour empêcher que ce secret soit utilisé.
Ivan fronça les sourcils.
— C'est censé être une justification ?
— Non. C'est une explication.
Le cardinal soutint son regard.
— Je ne suis pas venu ici pour prétendre que l'Église est innocente. Mais si tu veux comprendre son histoire, tu dois accepter qu'elle n'a jamais été aussi simple que les récits que l'on raconte aux enfants.
Ivan détourna les yeux.
Il détestait reconnaître qu'Orven avait raison sur un point.
Le monde n'était pas divisé entre des héros parfaitement innocents et des ennemis entièrement mauvais.
Mais cela ne signifiait pas qu'il pardonnerait à ceux qui avaient choisi de sacrifier des vies pour protéger leurs secrets.
Ils atteignirent enfin le palais.
Derrière les grandes portes de cristal se trouvait une salle circulaire. Au centre, un escalier descendait vers les profondeurs.
Orven s'arrêta devant l'entrée.
— Le sanctuaire se trouve en dessous.
Ivan observa les marches.
— Et qu'est-ce qui nous attend ?
— Une épreuve.
— Laquelle ?
— Je l'ignore.
Orven posa sa main sur la porte.
La glace se fendit.
Une lumière blanche se répandit dans la salle.
— Le sanctuaire de la Glace ne juge pas la puissance, expliqua-t-il. Il juge la mémoire.
Elena se rapprocha d'Ivan.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Que nous allons probablement voir des souvenirs, répondit Ivan.
Éclipse, qui était resté silencieux pendant toute la conversation, intervint enfin.
— Pas seulement des souvenirs.
Ivan le regarda.
— Quoi d'autre ?
Le dragon fixa l'escalier.
— Des choses que tu as oubliées.
Il marqua une pause.
— Et des choses que quelqu'un t'a empêché de te rappeler.
Ivan sentit son cœur accélérer.
Il pensa à Eren.
À sa première vie.
À l'homme assis sur le trône.
À toutes ces vérités qu'il avait cherchées pendant des mois sans parvenir à les saisir.
Il posa le pied sur la première marche.
— Alors descendons.
Ils pénétrèrent dans les profondeurs du palais.
Derrière eux, Orven referma la porte.
Et, pour la première fois depuis des siècles, le sanctuaire de la Glace commença à s'illuminer.
Au bout de l'escalier, une immense salle s'ouvrit.
Des cristaux flottaient dans l'air.
Des milliers de fragments de glace formaient des murs transparents, chacun contenant une image différente.
Ivan vit des villes anciennes.
Des batailles.
Des royaumes disparus.
Des personnes dont il ne connaissait pas les noms.
Puis il aperçut une silhouette familière.
Un jeune garçon aux cheveux noirs.
Des yeux violets.
Il portait des vêtements simples et se tenait devant une petite maison.
Ivan s'approcha du cristal.
Son cœur se serra.
— Eren...
Le garçon se retourna dans la vision.
Il souriait.
Comme si quelqu'un venait de l'appeler.
Puis l'image changea.
Eren se tenait devant un Ivan plus jeune.
Il lui tendait un petit objet argenté.
Un pendentif.
Le même que Lyria lui avait donné dans sa vie actuelle.
Ivan recula d'un pas.
— Ce n'est pas possible...
Lyria s'approcha.
— Ivan ?
Il ne répondit pas.
Dans le cristal, Eren prononça quelques mots.
« Si tu oublies tout, grand frère, cherche la lumière qui ne projette aucune ombre. »
Le cristal se fissura.
Une lumière blanche envahit la salle.
Puis une voix résonna derrière eux.
« Le deuxième souvenir a été retrouvé. »
Et une autre phrase apparut sur le mur.
« Le frère oublié n'est pas celui que tu crois. »
Ivan sentit son sang se glacer.
Derrière lui, Éclipse ferma les yeux.
Il connaissait cette phrase.
Et il savait exactement ce qu'elle signifiait.
Fin du chapitre 69.