Chapitre 70
Chapitre 70 — Le frère qui n'aurait jamais dû exister
Le cristal venait de se briser.
Pourtant, l'image d'Eren continuait de flotter dans l'air.
Ivan fixait la silhouette de son petit frère, incapable de détourner les yeux.
Le garçon souriait encore.
Ce sourire qu'Ivan avait presque oublié.
Ce sourire qu'il avait cherché dans ses souvenirs sans jamais réussir à le retrouver complètement.
Puis les lèvres d'Eren bougèrent.
— Grand frère...
La voix était faible.
Mais Ivan l'entendit parfaitement.
Il fit un pas en avant.
— Eren ?
L'image trembla.
— Grand frère, si tu entends ça...
Une fissure traversa la silhouette.
— ...c'est que tu as encore échoué.
Ivan se figea.
— Quoi ?
Eren baissa la tête.
Son sourire avait disparu.
— Je suis désolé.
L'image se déforma.
Derrière lui, une immense porte rouge apparut.
La même porte qu'Ivan avait déjà vue dans ses visions précédentes.
Puis une silhouette se dessina devant elle.
Un homme aux cheveux noirs.
Des yeux violets.
Le visage d'Ivan.
Mais son expression était différente.
Froide.
Épuisée.
Presque désespérée.
La silhouette regarda Eren.
— Tu n'aurais jamais dû exister.
Ivan sentit son cœur se serrer.
— NON !
Il tendit la main.
Mais la vision disparut.
La salle redevint silencieuse.
Pendant plusieurs secondes, personne ne bougea.
Puis Elena s'approcha d'Ivan.
— Ivan...
Il recula d'un pas.
— Ce n'était pas réel.
Il se passa une main sur le visage.
— C'était seulement un souvenir.
Mais il n'arrivait pas à se convaincre.
La voix d'Eren résonnait toujours dans sa tête.
Tu as encore échoué.
Pourquoi ?
Qu'avait-il échoué à faire ?
Et surtout, pourquoi cette autre version de lui-même avait-elle affirmé qu'Eren n'aurait jamais dû exister ?
Ivan se tourna brusquement vers Éclipse.
— Tu savais.
Le dragon ne répondit pas.
— Éclipse, regarde-moi.
Lentement, le familier leva les yeux.
Ivan serra les poings.
— Tu savais qu'Eren était lié à mes cycles.
— Oui.
— Tu savais qu'il était lié au pendentif.
— Oui.
— Et tu savais ce que signifiait cette phrase.
Éclipse baissa la tête.
— Oui.
Ivan sentit sa colère monter.
— Alors parle !
Sa voix résonna dans toute la salle.
Les cristaux vibrèrent.
Éclipse ne recula pas.
— Je ne peux pas te donner toutes les réponses.
— Pourquoi ?
— Parce que certaines vérités ne peuvent pas être comprises simplement en les entendant.
Ivan eut un rire amer.
— C'est toujours la même chose !
Il désigna les cristaux.
— Depuis que je suis revenu, je découvre des souvenirs, des fragments, des portes et des gens qui semblent tous me connaître avant même ma naissance !
Il s'approcha du dragon.
— Et chaque fois que je pose une question, quelqu'un me répond que je ne suis pas prêt !
Éclipse resta silencieux.
Ivan continua :
— Mais si je ne suis jamais prêt, comment suis-je censé découvrir la vérité ?
Le dragon observa longuement son partenaire.
Puis il répondit :
— En choisissant toi-même ce que tu acceptes de croire.
Ivan s'immobilisa.
Éclipse poursuivit :
— Tu as vu une version de toi-même dire qu'Eren n'aurait jamais dû exister. Mais tu ne sais pas si cette version disait la vérité. Tu as vu Eren affirmer que tu avais échoué. Mais tu ne sais pas à quoi il faisait référence.
Il s'approcha d'Ivan.
— Si tu acceptes chaque vision comme une vérité absolue, tu finiras par devenir prisonnier de tes propres souvenirs.
Ivan détourna les yeux.
Il détestait cette réponse.
Mais il savait qu'elle contenait une part de vérité.
Il inspira lentement.
— Très bien.
Il regarda le cristal brisé.
— Alors je vais découvrir ce qui s'est réellement passé.
Une lumière bleue apparut soudain au-dessus du bassin central.
La voix du sanctuaire résonna.
« Le porteur a reconnu la différence entre le souvenir et la vérité. »
Les cristaux s'illuminèrent.
« L'épreuve peut continuer. »
Ivan leva les yeux.
Une nouvelle porte apparut au fond de la salle.
Cette fois, elle n'était pas faite de glace.
Elle était faite de lumière.
Et sur sa surface, neuf symboles étaient gravés.
Le cercle vide se trouvait au centre.
Aldren s'approcha lentement.
— Ce symbole...
Il observa les gravures.
— Il apparaît dans plusieurs textes anciens. Certains érudits pensaient qu'il représentait une forme de magie interdite.
Ivan secoua la tête.
— Ce n'est pas une affinité.
Éclipse acquiesça.
— C'est une marque de reconnaissance.
— Pour qui ?
Le dragon regarda Ivan.
— Pour ceux qui peuvent percevoir les règles derrière la magie.
Ivan observa le cercle vide.
Il sentit immédiatement son œil gauche réagir.
— Moi.
— Oui.
Elena s'approcha.
— Est-ce que tu dois entrer seul, cette fois encore ?
La voix du sanctuaire répondit avant qu'Ivan puisse parler.
« Tous ceux qui portent un souvenir peuvent franchir la porte. »
Lunéa releva la tête.
Ses yeux argentés brillèrent.
— Je dois entrer.
Elena la regarda.
— Tu es certaine ?
— Oui.
La petite renarde sauta au sol.
Puis elle se plaça à côté d'Ivan.
Aldren se tourna vers le reste du groupe.
— Il semble que nous puissions tous entrer.
Marvus fit craquer ses doigts.
— Tant mieux. J'en avais assez de rester derrière à attendre.
Lyria sourit.
— Tu aurais préféré te battre contre des statues de glace ?
— Au moins, elles ne parlent pas autant que toi.
— Tu serais perdu sans moi.
— Je serais probablement plus tranquille.
Ivan leva les yeux au ciel.
Puis il posa la main sur la porte.
La lumière l'engloutit.
Ils se retrouvèrent dans un espace entièrement blanc.
Il n'y avait ni sol ni plafond visibles.
Pourtant, tous pouvaient marcher normalement.
Des fragments de souvenirs flottaient autour d'eux.
Certains étaient minuscules.
D'autres formaient des scènes entières.
Ivan aperçut une bataille dans une ville inconnue.
Taylor vit un homme tenant une épée dont la lame ressemblait à la sienne.
Kael observa une version de lui-même portant une armure noire.
Marvus détourna les yeux lorsqu'un souvenir montra un champ de bataille couvert de bannières déchirées.
Lyria, elle, s'était arrêtée devant une image représentant une jeune fille aux cheveux roses.
La ressemblance était frappante.
— Qui est-ce ? demanda Elena.
Lyria ne répondit pas.
Elle regardait le souvenir avec une expression étrange.
La jeune fille était assise au bord d'un lac.
À côté d'elle se trouvait un garçon aux cheveux noirs.
Il lui tendait un pendentif argenté.
Lyria porta instinctivement la main à son propre pendentif.
— Je ne comprends pas...
Le souvenir changea.
La jeune fille se leva.
Puis elle disparut dans une lumière blanche.
Lyria recula.
— Pourquoi est-ce que je vois ça ?
Éclipse s'approcha.
— Parce que les souvenirs du sanctuaire ne sont pas seulement les tiens.
Lyria se tourna vers lui.
— Qu'est-ce que ça signifie ?
— Certaines mémoires sont attachées aux objets. D'autres aux âmes. Et certaines ont été transmises à travers plusieurs cycles.
Il regarda le pendentif.
— Celui que tu portes possède une histoire beaucoup plus ancienne que tu ne l'imagines.
Lyria serra le bijou dans sa main.
— Est-ce qu'il appartient à Ivan ?
Éclipse ne répondit pas.
Mais son silence était révélateur.
Plus loin, Ivan avançait parmi les fragments.
Il cherchait Eren.
Il ne savait pas pourquoi, mais il était certain que son petit frère se trouvait quelque part dans cet espace.
Puis il entendit une voix.
— Grand frère.
Ivan se retourna.
Eren se tenait à quelques mètres de lui.
Cette fois, il ne s'agissait pas d'une image figée.
Le garçon semblait capable de le voir.
Ivan s'approcha lentement.
— Eren...
Il avait tellement de questions qu'il ne savait pas par laquelle commencer.
Pourquoi avait-il été effacé des souvenirs ?
Pourquoi Éclipse le connaissait-il ?
Pourquoi sa présence semblait-elle liée au cycle ?
Mais avant qu'il puisse parler, Eren leva la main.
— Tu ne dois pas me toucher.
Ivan s'arrêta.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne suis pas réellement ici.
Eren baissa les yeux.
— Je ne suis qu'une trace.
Ivan serra les poings.
— Alors dis-moi ce qui s'est passé.
Eren resta silencieux.
Puis il répondit :
— Tu as essayé de me sauver.
Ivan sentit son cœur accélérer.
— De quoi ?
— De la fin du cycle.
Le garçon regarda autour de lui.
— Mais chaque fois que tu essayais, tu perdais quelque chose.
Ivan s'approcha d'un pas.
— Combien de fois ?
— Sept.
Le silence tomba.
Les paroles entendues près du camp lui revinrent à l'esprit.
Sept fois.
Éclipse avait essayé de l'empêcher d'atteindre le neuvième sanctuaire sept fois.
Et Eren venait de confirmer qu'Ivan avait tenté de le sauver sept fois.
Ivan comprit que les deux événements étaient liés.
— Qu'est-ce qui arrive à la huitième ?
Eren le regarda.
Pour la première fois, son expression montra de la peur.
— Je ne sais pas.
— Comment ça ?
— Parce que la huitième n'aurait jamais dû commencer.
Une fissure apparut dans l'espace blanc.
Eren recula.
— Grand frère, écoute-moi bien.
Ivan tendit la main sans le toucher.
— Je t'écoute.
Eren inspira profondément.
— Ne fais confiance à personne qui prétend connaître toute la vérité.
Il marqua une pause.
— Pas même à Éclipse.
Ivan se figea.
Puis Eren ajouta :
— Mais ne le considère pas non plus comme ton ennemi.
La fissure s'élargit.
— Il a déjà essayé de te sauver.
Ivan sentit son cœur se serrer.
— Eren, attends !
Le garçon commença à disparaître.
— Et si tu trouves le Sanctuaire Zéro...
Il leva les yeux vers Ivan.
— Ne laisse personne te convaincre que tu as créé le Néant.
Puis il disparut.
Ivan resta seul.
Les mots résonnaient dans sa tête.
Ne laisse personne te convaincre que tu as créé le Néant.
Pourquoi quelqu'un voudrait-il lui faire croire une telle chose ?
Et surtout...
Était-ce un mensonge ?
Une explosion retentit derrière lui.
Ivan se retourna.
L'espace blanc se fissurait.
Les fragments de souvenirs tourbillonnaient autour du groupe.
Elena courait vers lui, Lunéa dans ses bras.
— Ivan ! Il faut sortir d'ici !
Taylor et Marvus protégeaient Aldren tandis que Kael tentait de maintenir son Écho sous contrôle.
Une silhouette se tenait au centre de la pièce.
Orven.
Le cardinal avait suivi le groupe jusqu'à l'intérieur du sanctuaire.
Sa robe blanche flottait autour de lui.
— Je suis désolé, Ivan.
Il leva la main.
Des chaînes lumineuses jaillirent du sol.
Elles se refermèrent autour des fragments de souvenirs.
La lumière se mit à disparaître.
— Qu'est-ce que tu fais ? cria Ivan.
Orven le regarda.
— Je récupère ce qui a été perdu.
Il ferma le poing.
Les chaînes se resserrèrent.
Des images disparurent.
Des visages s'effacèrent.
Des souvenirs furent engloutis dans la lumière blanche.
Ivan sentit quelque chose se déchirer dans son esprit.
Il ne savait pas quoi.
Mais il savait que c'était important.
— Arrête !
Il projeta une onde gravitationnelle.
Orven fut repoussé.
Mais les chaînes ne se brisèrent pas.
Le cardinal sourit tristement.
— Tu ne comprends toujours pas.
Il désigna les souvenirs.
— Ce sanctuaire ne contient pas seulement des connaissances. Il conserve des fragments de personnes qui ont disparu.
Elena écarquilla les yeux.
— Vous êtes en train de détruire leurs souvenirs !
— Non.
Orven baissa la main.
— J'empêche qu'ils soient utilisés pour réveiller quelque chose qui aurait dû rester endormi.
Ivan sentit la colère monter.
— Tu n'as aucun droit de décider à leur place !
— Peut-être.
Le cardinal fixa Ivan.
— Mais toi non plus.
Une lumière noire apparut derrière lui.
Le symbole du Néant.
Puis une voix retentit dans toute la dimension.
« Deuxième mémoire reconnue. »
Les chaînes d'Orven se brisèrent.
Le cardinal recula, surpris.
Le sanctuaire entier s'illumina.
Une marque blanche apparut sur la main d'Ivan, juste au-dessus du symbole bleu.
Il venait de recevoir la deuxième mémoire.
Mais au même instant, une autre inscription apparut dans l'espace.
« Avertissement : le porteur a été identifié par le gardien interdit. »
Orven pâlit.
Pour la première fois, il semblait véritablement effrayé.
— Non...
Ivan se tourna vers lui.
— Qui est le gardien interdit ?
Le cardinal recula lentement.
— Tu n'aurais jamais dû recevoir cette mémoire.
Une fissure noire s'ouvrit derrière lui.
Une main en sortit.
Une main couverte de marques violettes.
Orven se retourna brusquement.
— Impossible...
Une voix ancienne résonna.
« Cardinal Orven. Tu as déjà oublié ton rôle. »
La silhouette sortit de la fissure.
Son visage était caché.
Mais ses yeux étaient dorés.
Ivan reconnut immédiatement cette présence.
C'était la même aura que celle du premier Messager.
La silhouette regarda Ivan.
Puis elle prononça quelques mots.
« Le Grand se souvient maintenant de toi. »
Le monde blanc se brisa.
Ivan sentit le sol disparaître sous ses pieds.
Elena cria son nom.
Éclipse bondit vers lui.
Mais avant que le groupe soit renvoyé hors du sanctuaire, Ivan entendit une dernière phrase.
« Et lorsque Le Grand se souviendra de ce qu'il était avant de naître... l'Univers devra choisir entre son créateur et son origine. »
Puis tout devint noir.
Lorsque Ivan rouvrit les yeux, il se trouvait de nouveau dans la salle de glace.
Elena était à genoux près de lui.
Taylor aidait Aldren à se relever.
Marvus et Lyria étaient indemnes, mais Kael fixait le sol, le visage pâle.
Orven avait disparu.
La marque blanche brillait sur la main d'Ivan.
Deux souvenirs.
Deux sanctuaires.
Et une nouvelle question.
Que pouvait bien être Le Grand avant sa naissance ?
Éclipse s'approcha.
Ivan leva les yeux vers lui.
— Eren m'a parlé.
Le dragon se figea.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Ivan soutint son regard.
— Il m'a dit que tu avais essayé de me sauver.
Éclipse ne répondit pas.
— Sept fois.
Le dragon baissa lentement la tête.
Ivan inspira profondément.
— Alors, cette fois, tu vas me raconter ce que tu as fait pendant ces sept cycles.
Éclipse resta silencieux.
Puis il répondit d'une voix grave :
— D'accord.
Ivan ne s'attendait pas à cette réponse.
Le dragon leva les yeux.
— Mais tu dois comprendre une chose avant que je commence.
Il regarda la marque blanche.
— Je ne suis pas le seul à avoir essayé de te sauver.
Au-dessus d'eux, dans les profondeurs du sanctuaire, une porte venait de s'ouvrir.
Derrière elle, neuf silhouettes attendaient.
Et au milieu d'elles...
Une dixième silhouette venait de se lever.
Fin du chapitre 70.