Chapitre 68
Chapitre 68 — Le prix des souvenirs
Le soleil n'était pas encore levé lorsque Ivan ouvrit les yeux.
Il avait à peine dormi.
La conversation qu'il avait entendue au loin lui revenait sans cesse à l'esprit.
Sept fois.
Il avait clairement entendu ces mots.
Éclipse avait déjà essayé de l'empêcher d'atteindre le neuvième sanctuaire sept fois.
Mais comment était-ce possible ?
S'agissait-il de ses sept cycles précédents ? Éclipse avait-il vécu chaque tentative avec lui ? Et surtout, pourquoi cherchait-il à l'empêcher d'atteindre les sanctuaires ?
Ivan se redressa lentement.
Le camp était encore silencieux.
Il regarda sa main.
La marque bleue semblait légèrement différente. Une fine ligne s'était formée autour du cercle, comme si le symbole avait commencé à évoluer pendant son sommeil.
Il concentra son mana.
La marque réagit immédiatement.
Une petite décharge parcourut ses doigts, puis une image apparut devant ses yeux.
Une salle.
Un trône.
Un homme aux cheveux noirs et aux yeux violets.
Ivan retint son souffle.
Il connaissait ce visage.
C'était lui.
Mais pas le Ivan qu'il était aujourd'hui.
L'homme portait une armure sombre et son regard était vide. Autour de lui, des silhouettes étaient agenouillées. Certaines portaient des vêtements de l'Église, d'autres des armures anciennes.
Derrière le trône se dressait une immense porte.
La Porte du Néant.
Puis l'homme tourna la tête.
Il regarda directement Ivan.
— Tu as fini par revenir.
La vision se brisa.
Ivan se leva brusquement.
— Qu'est-ce que c'était encore ?
— Un souvenir.
Il se retourna.
Éclipse était assis sur une pierre, les ailes repliées.
Ivan le fixa.
— Depuis combien de temps es-tu là ?
— Assez longtemps pour constater que tu n'as toujours pas appris à dormir correctement.
Ivan ignora la remarque.
— J'ai vu une autre de mes vies.
Éclipse ne répondit pas.
— Un Ivan qui était assis sur un trône. Une armure noire, une porte derrière lui... Et des gens qui s'agenouillaient devant lui.
Le dragon baissa légèrement la tête.
— Je vois.
— Tu le connaissais ?
— Oui.
Ivan serra les poings.
— Alors raconte-moi ce qui lui est arrivé.
Éclipse resta silencieux.
Ivan se leva.
— Tu m'as dit que tu me raconterais ce que tu pouvais. Je commence à penser que tu ne veux tout simplement rien me dire.
— Ce n'est pas aussi simple.
— Alors rends les choses simples !
Sa voix résonna dans le camp.
Au loin, Elena remua sous sa couverture, mais ne se réveilla pas.
Éclipse observa Ivan.
— Cette version de toi avait atteint une puissance que tu ne peux pas imaginer.
— Et ?
— Il avait également perdu presque tout ce qui faisait de lui un être humain.
Ivan sentit sa colère retomber légèrement.
— Pourquoi ?
Éclipse regarda les montagnes.
— Parce qu'il croyait que la seule manière de mettre fin au cycle était de contrôler toutes les forces qui l'entretenaient.
— Le Néant ?
— Entre autres.
Ivan pensa à la silhouette qui avait affirmé qu'il avait lui-même créé le cycle.
— Est-ce qu'il a réussi ?
— Non.
— Comment est-il mort ?
Éclipse détourna les yeux.
— Je ne veux pas te raconter cette partie.
Ivan le fixa longuement.
Puis il comprit.
Ce n'était pas seulement une question de secrets.
Éclipse avait peur.
Peur de lui révéler quelque chose qui pourrait changer ce qu'il pensait de lui-même.
Ivan inspira lentement.
— Très bien.
Le dragon sembla surpris.
— Tu ne vas pas insister ?
— Si. Mais pas maintenant.
Ivan regarda sa main.
— Je veux d'abord comprendre ce que je découvre. Pas seulement accumuler des souvenirs dont je ne connais pas le sens.
Éclipse resta immobile.
Puis il hocha lentement la tête.
— C'est probablement la décision la plus raisonnable que tu aies prise depuis ton retour.
— Tu peux aussi dire que tu es fier de moi.
— Ne pousse pas trop loin.
Ivan sourit malgré lui.
Mais ce moment de calme fut interrompu par un cri.
— Ivan !
Taylor arrivait en courant.
Derrière lui, Aldren suivait, le visage grave.
— Nous avons un problème.
Quelques minutes plus tard, le groupe était réuni autour de la carte.
Le point correspondant au sanctuaire de la Foudre brillait toujours.
Mais les autres emplacements avaient changé.
Trois lumières avaient disparu.
À leur place se trouvaient désormais des symboles rouges.
Aldren posa son carnet.
— Les sanctuaires sont en train de réagir les uns aux autres.
— Comment le savez-vous ? demanda Ivan.
— Parce que les inscriptions de la carte se sont modifiées pendant la nuit. J'ai comparé les symboles à plusieurs textes anciens.
Il désigna les trois marques rouges.
— Ces symboles apparaissent dans des archives décrivant des lieux où les Messagers auraient été combattus.
Taylor fronça les sourcils.
— Combattus par qui ?
Aldren hésita.
— Par les premières civilisations.
Lyria cligna des yeux.
— Attendez. Vous voulez dire que les humains ont combattu les Messagers qui leur avaient donné la magie ?
— Certains textes l'affirment.
Marvus croisa les bras.
— Pourquoi ?
Aldren tourna une page de son carnet.
— Parce que la magie a bouleversé le monde. Les premières civilisations ont découvert qu'elles pouvaient manipuler le feu, l'eau, la foudre et d'autres forces. Mais elles ont aussi découvert que certains êtres étaient capables d'utiliser le Mana bien au-delà de leurs limites.
Ivan comprit.
— Les Messagers sont devenus des menaces.
— Exactement. Certains peuples les ont vénérés. D'autres ont cherché à les contrôler.
Elena observa les symboles rouges.
— Et les sanctuaires ont été construits pour protéger leur héritage ?
— Peut-être. Ou pour empêcher certaines connaissances de tomber entre de mauvaises mains.
Ivan regarda la carte.
— L'Église doit connaître ces histoires.
Aldren hocha la tête.
— C'est probable.
— Alors nous devons découvrir ce qu'elle cherche à cacher.
Il se redressa.
— Mais avant de partir vers un autre sanctuaire, nous devons comprendre pourquoi les trois emplacements ont changé.
Kael, qui était resté silencieux, s'approcha de la carte.
— Je crois que je peux aider.
Ivan le regarda immédiatement.
— Ton Écho ?
— Oui. Mais cette fois, je vais essayer de ne pas forcer une vision.
Il posa sa main près de la carte sans la toucher.
Une brume sombre apparut autour de ses doigts.
Pendant quelques secondes, rien ne se produisit.
Puis un symbole se dessina au-dessus du parchemin.
Une couronne brisée.
Kael grimaça.
— Je vois une ville.
La brume s'épaissit.
— Des tours blanches... Un immense temple... Des gens qui courent dans les rues.
Il ferma les yeux.
— Et une armée.
Ivan se rapprocha.
— Quelle armée ?
Kael serra les dents.
— Celle de l'Église.
La vision changea.
Un homme se tenait au sommet d'un escalier.
Robe blanche.
Armure noire.
Une cicatrice sur le visage.
Le cardinal Orven.
Ivan sentit sa colère remonter.
— Qu'est-ce qu'il fait ?
Kael rouvrit brusquement les yeux.
— Il est devant une porte.
Son Écho se mit à trembler.
— Une porte portant le symbole du sanctuaire de la Glace.
La brume noire explosa.
Kael fut projeté en arrière.
Ivan le rattrapa avant qu'il ne tombe.
— Kael !
Son frère respirait difficilement.
— Il ne faut pas y aller...
— Pourquoi ?
Kael le regarda.
— Parce qu'Orven nous attend.
Au même moment, dans une cité située à plusieurs centaines de kilomètres de là, le cardinal Orven observait une immense porte de glace.
La cité s'appelait Névaris.
Autrefois, elle avait été l'un des centres les plus importants de la recherche magique. Aujourd'hui, ses rues étaient presque désertes, ses bâtiments recouverts de givre et ses tours silencieuses.
Orven se tenait devant le sanctuaire.
À ses côtés, plusieurs prêtres portaient des armures gravées de symboles anciens.
L'un d'eux s'avança.
— Monseigneur, les protections du sanctuaire commencent à faiblir.
Orven ne détourna pas les yeux.
— Et le porteur ?
— Il a activé le premier sanctuaire.
Un sourire apparut sur le visage du cardinal.
— Bien.
Le prêtre sembla hésiter.
— Vous êtes certain que nous devons le laisser progresser ?
Orven se tourna lentement vers lui.
— Nous n'avons pas le choix.
Il désigna la porte.
— Les neuf sanctuaires ne peuvent être ouverts que par quelqu'un qui possède une capacité capable de rompre leurs protections.
— Rupture...
— Exactement.
Orven posa sa main sur la glace.
Une lumière blanche apparut.
Puis une inscription se forma sur la porte.
« Celui qui entre doit accepter de perdre ce qu'il est venu chercher. »
Le cardinal observa les mots.
— Le deuxième test sera beaucoup plus intéressant.
Il retira sa main.
— Préparez l'accueil de nos invités.
Le prêtre inclina la tête.
— Et s'ils refusent de coopérer ?
Orven sourit.
— Alors nous leur montrerons ce que leurs prédécesseurs ont refusé de comprendre.
Il se retourna vers les profondeurs du temple.
Derrière la porte, une silhouette était suspendue dans la glace
Un homme aux cheveux blancs.
Des marques bleues couvraient son corps.
Et ses yeux étaient ouverts.
Le voyage vers Névaris commença quelques heures plus tard.
Ivan avait décidé de ne pas attendre davantage.
La cité se trouvait sur leur route vers les autres sanctuaires, et l'apparition d'Orven représentait une occasion de découvrir ce que l'Église savait réellement.
Le trajet fut long.
À mesure qu'ils approchaient de Névaris, l'air devenait plus froid. Les arbres disparaissaient progressivement et la neige recouvrait la route.
Lunéa se blottit contre Elena.
— Cette région me rappelle quelque chose, murmura-t-elle.
Elena baissa les yeux vers elle.
— Tu es déjà venue ici ?
— Je ne sais pas.
La renarde ferma les yeux.
— Mais je sens une mémoire.
Ivan, qui marchait devant elles, entendit la conversation.
Il s'arrêta.
— Une mémoire de l’Omnipotent* ?
* Autre nom du dieu « Le grand »
Lunéa secoua la tête.
— Pas celle-là.
Elle regarda la montagne.
— Quelque chose de plus récent.
Puis elle murmura :
— Quelqu'un m'a déjà attendue ici.
Ivan sentit son œil gauche brûler.
Une image traversa son esprit.
Une porte de glace.
Une silhouette derrière.
Et une voix.
« Tu es arrivé trop tard. »
Il cligna des yeux.
La vision disparut.
— Ivan ? demanda Elena.
Il secoua la tête.
— Rien.
Mais il savait que ce n'était pas vrai.
Quelqu'un les attendait à Névaris.
Et cette fois, il ne comptait pas repartir sans obtenir de réponses.
Lorsque la cité apparut enfin à l'horizon, le soleil était déjà bas.
Les murailles blanches se dressaient au milieu des montagnes.
Aucune fumée ne s'élevait des maisons.
Aucun marchand ne circulait sur les routes.
La ville semblait abandonnée.
Pourtant, une lumière brillait au sommet du temple.
Ivan s'arrêta.
— Nous sommes attendus.
Taylor dégaina son épée.
Marvus fit craquer ses doigts.
Aldren observa les murailles.
— Nous devrions avancer avec prudence.
Ivan acquiesça.
Puis il regarda Éclipse.
— Tu sais ce que nous allons trouver ?
Le dragon fixa la cité.
— Oui.
— Et tu comptes enfin me le dire ?
Éclipse resta silencieux un instant.
— Le deuxième sanctuaire ne teste pas la puissance.
Il regarda Ivan.
— Il teste ce que tu es prêt à sacrifier pour obtenir la vérité.
Ivan fixa le temple.
Puis il se remit en marche.
— Alors il va être déçu.
Derrière les murailles, une cloche retentit.
Une seule fois.
Puis une voix amplifiée par la magie résonna dans toute la cité.
— Ivan Despiedra. Bienvenue à Névaris.
La voix du cardinal Orven.
— Nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Les portes de la ville s'ouvrirent.
Et dans les profondeurs du sanctuaire de la Glace...
L'homme aux cheveux blancs ferma lentement les yeux.
Fin du chapitre 68.