Chapitre 6
En courant, je passe devant l’hypothétique 4B. Je vérifie correctement si le 4B est bien en place. Il n’existe pas. Il n’est pas en place. sous la porte, un fin rayon de lumière apparaît. Il y a donc bien quelqu’un qui habite ici ? Je colle mon oreille à la porte, et tente d’écouter et de découvrir tous les secrets acoustiques de cet appartement, de ce lieu qui, de temps en temps, m’attire.Dans un moment de folie, je pose ma main droite sur la poignée. Je la serre. Je m’attends à un contact froid, glacé, celui qu’on imagine dans les films d’horreurs, juste avant que le tueur ou les zombies ne débarquent. La poignée est chaude, étonnamment. Loin de me rassurer, une certaine angoisse me prend. J’aurais mille fois préféré une vague de zombie à la Walking Dead, un Freddy Kruger à la limite, plutôt que cette sensation de chaleur dans la poignée. Cette sensation désagréable, vous la connaissez. C’est la sensation de la lunette des toilettes chaude quand vous vous asseyez dessus pour aller faire la commission. Vous vous attendez à ce que que la lunette soit froide, n’est-ce pas ? Hé bien, cette sensation chaude de cuvette, illustrant le passage il y a peu d’une autre personne occupant la place désirée. Bref, c’est étrange, désagréable, dérangeant.
Je retire ma main, doucement, presque avec regret. Le fin filet de lumière toujours présent. Au moment où je retire ma main entièrement, le filet de lumière s’évanouit. Toujours aucun bruit provenant de l’appartement 4B cependant. Je finis par rentrer chez moi, après avoir longuement examinée la porte du 4B sous ses moindres détails. Rien ne m’a échappé. Pourtant, aucun détail ne discordait avec le reste. En rentrant, je me suis plongée dans le réfrigérateur, besoin de sucré pour tenter d’oublier cette sensation de chaleur dans ma main. J’ai beau la secouer, la sensation ne part pas, elle persiste, et j’ai bien l’impression que la chaleur se diffuse dans mon bras, jusqu’au coude.
Je lorgne du côté de la cuisine, et je m’y dirige. Machinalement, je range ce qui n’est pas à ranger. Les assiettes changent de place, les couverts aussi. J’en fais tomber quelques uns par terre. Et merde, je vais devoir les laver à nouveau. Je les ramasse, un par un. Le dernier couteau est tombé un peu plus loin, à côté du canapé. C’est un gros couteau de cuisine, long et aiguisé. Je sens encore cette fameuse chaleur dans ma main qui continue à remonter dans le bras quand je saisi le couteau. Je le saisi fermement et y pense quelques instants : le meilleur moyen de se débarrasser de cette sensation ne serait-il pas de se débarrasser de ce bras ? Ça me trotte dans la tête pendant que je le nettoie. Le tranchant brille, je joue avec la lumière qui se reflète sur le métal…
Je reprends mes esprit d’un coup quand, à force de jouer, je me coupe. Une fine coupure seulement, mais avec cette douleur quand une feuille de papier te coupe entre les doigts. J’ai l’impression que sans saigner plus que la goutte qui perle, je vais me vider de mon sang. Au moins, l’idée de perdre mon bras a disparue, pour le moment. La chaleur dans ma main a disparue aussi. Il faut que je me reprenne ! Je me gifle un bon coup pour m’éclaircir les idées, et ça fonctionne. Le temps passe.
Allez, encore trois semaines avant la rentrée et le début de mon internat, il faut que je travaille. J’étale mes livres sur la table de la cuisine, je les ouvres. Mes feuilles Bristol volent un peu partout. J’organise mes notes, mes pensées et mes questions. Je les confronte à la connaissance des livres. J’ai très souvent tort, où alors je ne fais que toucher du bout des doigts les idées principales de mon futur métier.
Je me plonge avec passion et fascination dans l’histoire de la psychiatrie. Dire que maintenant on soigne à coup de neuroleptiques et d’antipsychotiques, un peu de camisoles et d’isolement, alors qu’au début, entre eugénisme, stérilisation forcée, bûcher, saignées… Tout y passait. Découvrir les anciennes méthodes de traitements et comprendre comment nous sommes arrivés à la modernité permet de mieux comprendre les différentes maladies mentales. Je m’aperçoit que le sujet principal est surtout l’endiguement de la violence émise par ces personnes mentalement instables. Tout tourne autour de ça. Cette violence est vraiment multiple, de l’auto-mutilation à la prise de contrôle d’autres êtres vivants, en passant par le viol et le meurtre. Comment est-ce que je pourrais réussir à différencier les « fous » et « aliénés » des personnes « normales » qui ne veulent simplement que se faire passer pour la première catégorie afin d’échapper à toute sanction ?
Plus je lis, plus je comprends. Et plus je suis inquiète. Sur les chapitres d’auto-mutilation, je regarde mon bras. Il est encore là, bien attaché à moi. Est-ce que j’en suis arrivée là, déjà, si jeune ? Sont-ce les prémices d’un avenir trouble, sombre ?
Je lève enfin le nez de mes livres, et la nuit est déjà tombée. Je ressens le besoin de m’aérer après cette après-midi entière passée à étudier cette histoire des traitements des maladies mentales. Vraiment. J’en suis à me questionner sur ma propre santé mentale. Il faut que je sorte, j’ai l’impression d’être à l’étroit, que les murs se resserrent sur moi. J’ai l’impression que je me fais absorber par mes livres, les symboles sur les pages, les lettres, ont l’air de bouger, de danser.
Je m’arrache de ces sensations et attrape mon manteau long d’un geste vif, l’enfile et passe la porte. Il fait frais la nuit.