Chapitre 2
Pas de réponse ? Tant pis. Elle s’approche, doucement, trop doucement ? Ses chaussons trop grands frottent sur le sol d’une propreté immaculée. Ça me fait grincer des dents d’entendre ce frottement. Brrr, un frisson me parcourt le dos. Elle ouvre, enfin, et plutôt entrouvre la porte.
— Qui c’est ? demande-t-elle.
— Bonjour madame, je suis Albracca, la nouvelle locataire. Je vous avais envoyé un mail la semaine dernière pour vous faire savoir que j’arrivais aujourd’hui pour procéder à la remise des clefs !
Un peu stressée, j’ai un peu bafouillé et parlé très, trop vite. J’espère qu’elle m’a comprise.
— D’accord, répond-elle, on va y aller. Mais vous êtes un peu bruyante non ?
Je me confonds en excuses. Sa nonchalance me rend un peu nerveuse. Son accoutrement aussi. Sa manière de me regarder aussi. Je suis nerveuse. Oui, ça résume bien mon état. Heureusement que j’ai laissé mes bagages dans ma voiture car je les aurais laissés sur place en commençant à suivre la concierge. En passant devant la porte ouverte de sa loge, j’essaie tant bien que mal de jeter un coup d’œil. Rien à faire. Des rideaux assombrissent la pièce et la plonge dans une torpeur douce et légèrement colorée, mais qu’un œil inquisiteur comme celui que je tente d’avoir n’a aucune chance de pénétrer. Elle s’en aperçoit. Je tente une diversion.
— Comment vous appelez-vous ?
Un grommellement me répond. On dirait un nain d’un monde fantastique qui me répond, à travers sa barbe.
— Appelle-moi Mamie, petite. Tout le monde m’appelle comme ça. C’est comme ça.
— D’accord Mamie ! je réponds avec un enthousiasme enfantin.
— Calme-toi, petite.
Et elle se retourne et commence à se diriger, lentement, trop lentement, vers l’ascenseur. Un peu choquée, je reste interdite l’espace de quelques secondes. La vague de chaleur maternelle qui m’avait envahie s’est retirée soudainement. La concierge se tourne, m’attend. Je la rattrape en quelques pas. Elle me regarde pendant quelques longues secondes. Puis, elle sort quelque chose de sa poche, et l’enfourne rapidement dans ma bouche restée béate depuis qu’elle a calmé mes ardeurs. C’est sucré, probablement un bonbon. Et elle me tapote la joue d’un air satisfait et repart vers l’ascenseur. Je commence à cramer de l’intérieur, je ne comprends plus rien. Mais le sucre du bonbon aide à me détendre. Sale vieille. Je lui cours après. Je la rattrape et attends l’ascenseur à ses côtés en faisant une moue boudeuse, mais en suçotant le bonbon inconnu avec plaisir. La vieille sourit des commissures. Je la sens satisfaite. Je boude.
L’ascenseur arrive et se pose délicatement devant nous. J’appréhende l’ouverture. Pourquoi ? Aucune raison. Si ce n’est la vieille, ses habits, son regard, son comportement. On entre. L’ascenseur est tout ce qui est de plus classique, principalement en inox, des boutons qui s’allument et deviennent rouges quand on appuie dessus. Quatre étages, je suis au dernier. J’ai l’impression de voir flou les numéros des étages inscrits sur ces boutons. Des fois le 4 est en haut à droite, des fois au milieu. Le bonbon qui me fait de l’effet peut-être ? Je me frotte les yeux une bonne fois pour toute, et les numéros sont de nouveaux à leurs places attitrées. Pour un avant goût de mon internat de psychiatrie, je suis bien partie pour y rester, non pas en tant que médecin, mais en tant que patiente.
Un « Dong » clinquant retentit. On est arrivé au quatrième étage.
— Tu descends ou tu rêvasses, petite ? me demande la vieille.
Et elle sort de l’ascenseur, s’introduisant sur le palier.
Je m’ébroue et me réveille.
— N-nan, j’arrive !
Et je descends à sa suite, me prenant les pieds dans le relief du bas de la porte de l’ascenseur.