Chapitre 9
J'étais troublé et angoissé face à la nouvelle que le général venait de m’annoncer. Me recruter, moi ? Pour affronter un monstre qu'une unité entière n'a pas réussi à gérer ?
"Sans vouloir vous manquer de respect Général, n'est ce pas un peu stupide de me recruter pour gérer une abomination que vous et vos collègues n'avaient pas pu contenir ? En quoi ma présence va changer quelque chose ? Sans oublier que je suis blessé, si ce monstre revenai trop vite, je ne serai qu'un poids pour vous."
En disant ça, elle me regarda d'un air étrange. J'avais l'impression qu'elle me traitait d'idiot rien qu'en voyant son expression. Puis elle souffla et continua :
"C'est vrai que vous êtes blessé Caporal, mais d'après le rapport de nos médecins, ça ne durera qu'une semaine. Et nous avons largement de quoi tenir cette semaine. Et si je veux vous recruter c'est pour une raison : depuis le début, vous êtes seul et vous vous débrouillez mieux que tous les survivants ici présents."
"C'est normal vous savez, j'ai été soldat moi aussi."
"Je sais, vous avez quitté les force de l'ordre pour vous occuper de votre famille. Et le colonel qui vous a accompagné m'a rapporté que vous vous débrouillez plutôt bien sur le champ de bataille. C'est pour ça que je pense que vous avoir à nos côté serait une bonne chose, pour vous comme pour nous."
Elle doit parler de l'autre fois où j'ai combattu à leurs côtés pour tuer ce monstre qui nous barrait le passage.
Sans vouloir continuer sur cette partie, je demandais :
"Mais euh, Général, en quoi ce monstre vous cause des problème ? Le camp a l'air de très bien se porter."
Dès que j'eus fini, son regard s'assombrit à vu d’œil et elle dit d'une voix grave :
"C'est l'image que nous nous efforcions de donner Caporal. Nous avons envoyé plusieurs unités pour s'occuper de lui, mais jamais aucune d'entre elle n'est revenue. Après chaque envois, nous avons tous entendu les mêmes bruits que vous et les réfugiés aviez entendus lors de votre expédition. Nous faisons notre possible pour ne rien faire paraître auprès des survivants, de peur de créer une panique générale."
Avant même que je ne puisse répondre quoi que ce soit, j'entendis le Général me dire :
"Enfin bref, ce n'est pas le moment d'en discuter. Vous devez être exténué, Caporal, car vous ne vous êtes toujours pas reposé. Allez donc y réfléchir. Je vous reconvoquerai plus tard. Veuillez quitter la salle maintenant, nous avons une réunion importante."
Je me suis donc levé, j'ai poliment salué le Général et je suis sorti prendre mon repas.
…
Je me déplaçais lentement au milieu de ce calme ambiant, essayant de reprendre mon souffle dans un silence absolu. Ma blessure continuait à me faire souffrir le martyre à chaque pas et je n'étais vraiment pas habitué à me déplacer en béquille, manquant à plusieurs reprises de perdre l'équilibre.
J'ai mis un temps fou à trouver enfin l'endroit où ils servaient la nourriture à travers les couloirs, mais une fois que je l'ai repéré et que j'ai enfin été servi, j'ai été totalement choqué et ébloui par la qualité du plat. Il était d'une simplicité absolue, mais pour quelqu'un comme moi, qui n'avait strictement rien mangé d'autre que de froides boîtes de conserves métalliques depuis maintenant trois semaines, cela m'apparaissait comme un véritable chef-d'œuvre gastronomique de la plus haute qualité.
Je tenais précieusement dans mes mains tremblantes un simple plat de pâtes au beurre fumantes, enrobées d'une onctuosité dorée et brillante qui embaumait l'air, accompagnées d'une bouteille d'eau fraîche et d'un petit yaourt nature sucré. Rien que de les regarder, j'avais l'eau à la bouche.
Je me déplaçais encore plus lentement vers la salle à manger, tenant le plateau à une main, et ma béquille avec l'autre.
Une fois arrivé, j'ai remarqué qu'il n'y avait aucune séparation entre les soldats et les réfugiés. Tout le monde mangeait ensemble dans le calme et la bienveillance.
Je ne voyais pas la famille de survivants que j'avais escorté, mais à la place, j'ai vu Niro qui mangeait tout seul dans le fond. Il avait enfin enlevé sur casque et on pouvait enfin voire son visage.
Il avait un visage fin et net, sans aucune imperfection. Ses cheveux blonds, mi-longs et un peu en pagaille, lui donnaient un style naturel, et ses yeux vert émeraude venaient tout de suite capter le regard.
Je n'avais pas envie de manger tout seul, ça faisait trop longtemps que je n'avais pas mangé avec quelqu'un, il ne faudrait pas non plus que je devienne un solitaire à cent pour cent.
Donc je me suis dirigé vers lui, un léger sourire nostalgique en repensant à nos bons souvenirs passés ensemble lors de notre service militaire.
"Ne me dis pas que tu n'arrives toujours pas à te faire des amis ?"
Mes paroles l'ont tout de suite sorti de sa rêveries, et quand il a remarqué que c'était moi, un large sourire moqueur apparu sur son visage.
"Oh désolé si il n'y a que des rabats-joie dans ce camp. Tu sais que je ne peux pas m'entendre avec ce genre de personne."
Je m'installais tranquillement face à lui, et lui enleva son casque qui traînait devant lui, puis m'assis.
"Ta pause s'arrête dans combien de temps ?"
"T'inquiète pas pour ça, j'ai toute la nuit devant moi."
On s'est posés tranquillement pour discuter, laissant de côté tous nos soucis du moment. Le courant est repassé à une vitesse incroyable, comme si on ne s'était jamais quittés. On a commencé à parler de tout et de rien, puis à rigoler franchement en reparlant du bon vieux temps. Entre les anecdotes embarrassantes, les bons souvenirs et les fous rires oubliés qui refaisaient surface, cette parenthèse apportait une chaleur et une légèreté qu'on n'avait pas ressenties depuis des années.
Après une minute, je lui ai demandé :
"Alors dis moi, il y a quoi d'amusant à faire ici ?"
"Oh tu sais, on peut lire des articles de journaux, réconforter les survivants et d'autres trucs comme ça, tu vois le genre.."
"Tu vas me faire croire qu'il n'y a pas quelque chose de très amusant à faire, à l'abri des regards de tes supérieurs ? Vraiment ?"
Son sourire s'est encore plus élargit, et il m'a regardé d'un air moqueur avant de taper sur la table et de prendre son casque.
"Puisque tu insistes, allons-y."
…
Sans même m'en rendre compte, moi et Niro nous sommes retrouvé dans une salle de jeux, à faire la fête à l'abri des regards.
Il devait y avoir une trentaine de personnes, mais j'avais pourtant l'impression qu'on était plus de deux cents.
Il n'y avait rien a parier, mais le simple fait de se retrouver et de jouer comme si le monde n'était jamais tombé était une véritable bénédiction. Un gros coup de pouce moral.
Pendant que je regardais les jeux et hésitais auxquels j'allais bien pouvoir jouer, Niro est apparu à côté de moi, deux verres remplis à ra bord, m'en tendant un.
"Depuis quand l'alcool est autorisé ici ?"
"Arrête, comme si cette salle de jeu était autorisée. Tu rêves de te bourrer la gueule comme avant, avoues."
Je lui ai pris le verre, le finissant en une seule gorgée. En voyant ça, Niro a explosé de rire et on est allé se resservir une deuxième fois, puis une troisième et encore de nombreuses de tournées après ça.
On a joué, on a bu, on a fait la fête jusqu'au bout de la nuit, oubliant tous nos problèmes, ne pensant qu'à s'amuser et à vivre le moment présent.
Cette soirée a été de loin la meilleure que j'aie vécue depuis bien longtemps.