Chapitre 6
Une heure environ s’était écoulée depuis l'apparition de cette créature glaçante. Autour de moi, le silence régnait, presque pesant, mais la petite famille semblait étonnamment détendue. Alors que moi, dans ma tête, c'était le chaos le plus total, ravagé par l'ombre de ce monstre.
Une spirale de questions me dévorait l'esprit : serais-je seulement capable de lui résister s'il se dressait devant moi ? Aurais-je au moins la force de m'enfuir ? Impossible de trouver le moindre répit. J'étais totalement tourmenté, piégé par l'image obsessionnelle de cette chose, quand la voix du jeune homme vint soudainement me tirer de ma confusion.
"Est ce qu'on peut faire une pause ? Moi et Tom sommes épuisés."
Tom était le nom de l'enfant, et celui du jeune homme était Nathan.
En voyant leurs enfants comme ça, les parents étaient inquiets. Et en les voyant dans cet état j'ai accepté.
"On peut faire une courte pause, oui. Il reste encore un moment avant que la nuit tombe, et on n'a plus beaucoup de chemin à faire. Allez y, profitez. Mais ne soyez pas trop long non plus."
En entendant mes paroles, les deux parents m'adressèrent un sourire chaleureux. Sans ajouter un mot, ils rejoignirent leurs enfants pour s'installer à quatre en cercle au milieu des ruines, en se servant de cagettes en bois ébréchées pour s'asseoir.
Dès que chacun eut trouvé sa place dans ce cercle familial, le père croisa mon regard. Il se releva d'un geste déterminé et s'éloigna d'un pas rapide vers l'ombre des boutiques voisines.
Lorsqu'il réapparut un moment plus tard, il portait entre ses bras une imposante cagette débordante de vivres. À ma grande surprise, le contenu dépassait largement les tristes boîtes de conserve dont j'avais l'habitude. Il s'y trouvait des sandwichs encore emballés, des sachets de bonbons aux couleurs passées et plusieurs bouteilles d'eau intactes.
Avec une attention bienveillante, il distribua les portions à chaque membre de sa famille. Puis, saisissant la dernière cagette en bois, il la retourna d'un geste sec pour improviser un siège supplémentaire. Il me fit alors un signe de tête invitant, désignant la part qu'il venait de déposer soigneusement sur la caisse à mon intention.
Quand nos regards se croisèrent, il vit la surprise puis la confusion sur mon visage, avant de me montrer un sourire sincère.
Je me suis donc avancé et je me suis assis sur la cagette, et l'ai remercié d'un signe de tête maladroit. En temps normal je ne suis pas autant perturbable, mais quand je vois comment ce père de famille m'a si gentiment invité dans leur espace familial qui paraissait si privé, j'en était bouche bée.
Il reçu mes remerciements et dit à voix haute :
"Ce n'est rien voyons, sans vous nous aurions sans doute été tués par cette chose. Au nom de moi, de ma femme et de mes enfants je vous adresse mes remerciements les plus sincères."
En disant ça, lui et le reste de sa famille inclinèrent poliment la tête. J'étais encore plus confus par cette attention. Tout ça pour leur avoir dis de se cacher derrière les poubelles ? Même si j'étais perturbé par tout ça, je reçu poliment leur gratitude.
"Pas de besoin de me remercier, je n'ai vraiment pas fais grand chose vous savez. Et même, nous sommes tous humain, nous sommes dans le même bateau. C'est normal de s'entraider."
Cette fois-ci c'est la mère qui m'a répondu.
"Oh non ce n'est pas rien. Si vous n'étiez pas arrivé nous serions encore en train de nous reposer à notre ancien campement et nous serions sûrement tomber nez à nez avec cette chose qui nous suivait. Et même sans ça, vous avez agi très vite quand vous avez entendu ce hurlement, sans vous la panique nous aurait emporté et nous n'aurions pas eu le temps de trouver une cachette. Pour vous ce n'est peut être rien, mais pour nous… Ça nous a sauver de vous rencontrer."
En entendant toutes ces paroles, une sensation de réconfort inattendue m'envahit. La tension qui me nouait la poitrine commença enfin à se dissoudre, et je me surpris à esquisser un léger sourire, presque maladroit. Un véritable vent de légèreté venait de balayer la lourdeur du jour, transformant l'atmosphère du groupe qui devenait, à chaque seconde, de plus en plus chaleureuse et lumineuse.
Le petit Tom, libéré de sa peur, ne tarda pas à donner le ton de cette accalmie. D'une voix claire et enfantine, il se mit à chantonner un petit refrain joyeux, complètement indifférent aux ruines qui nous entouraient. Sa mélodie naïve et pleine de vie réussit l'exploit d'apaiser instantanément nos esprits encore sous le choc.
Pris d'un élan d'énergie soudain, l'enfant se mit à courir tout autour de nous, sautant par-dessus les débris et riant aux éclats, ramenant un souffle d'innocence et de pure bonne humeur au beau milieu de notre refuge improvisé.
Je ne m'inquiétais pas trop pour lui. Nous avions atteint la zone où l'armée patrouillait, il ne pouvait donc pas y avoir de grands dangers ici.
Je regardai Tom courir, et la route. En la regardant plus attentivement, quelque chose m'a semblé suspect. Il y avait un tas de feuilles et de débris sur une zone bien précise : le centre de la route. Et c'est là que ça m'a frappé, je savais très bien ce que c'était.
Un piège , dissimulé sous les décombres.
L'horrible vérité m'apparut en un éclair. Tom courait droit dessus, porté par son élan, beaucoup trop vite pour s'arrêter ou l'éviter. Un frisson d'urgence pure traversa tout mon corps. Il n'y avait pas une seconde à perdre.
N'écoutant que mon instinct, je jetai brutalement la bouteille d'eau que je venais d'entamer, qui roula sur le sol, et je me propulsai en avant. Je fonçai à une vitesse folle, fendant l'air dans une course contre la montre désespérée.
Dans une ultime extension, je projetai mon corps et agrippai Tom contre ma poitrine pour le protéger. Dans le même mouvement, l'impact se produisit. Je pris le piège de plein fouet, encaissant le choc à sa place.
Ce n'était pas un piège mortelle, ou du moins pas pour moi. C’était une sorte de piège à ours, amélioré pour correspondre à ces créatures. Il était plus tranchant et plus grand. Pour Tom et sa petite taille, ça aurait pu lui transpercer le cœur.
Mais moi, ça m'a juste embroché la jambe jusqu'au genoux. Chaque lame avait empalé ma jambe. Je sentis ma chair se déchirer à leur contacte et mon sang couler par la suite. J'encaissai la douleur en gémissant silencieusement.
Je ne m'étais encore jamais blessé comme ça, c'était une première et un véritable choc. Au moment où je commençais à perdre l'équilibre, Nathan et sa mère sont arrivés.
J'ai tout de suite tendu Tom, qui s’était mis à pleurer, à sa mère. Et Nathan pendant ce temps, a ouvert le piège à main nues. Il n'en avait pas l'air mais il était vraiment fort physiquement, bien plus que moi en tout cas.
Dès que ma jambe fut libérée, je me suis laissé tomber au sol, me retrouvant assis avec une jambe en piteux état.
Tout de suite après ça, le père est venu avec un bandage et un bâton. On n'avait que ça pour le moment, mais ça ferait l'affaire jusqu'à notre arrivée au camp. Pendant qu'il essayait de me soigner, j'entendis la mère me dire avec les larmes aux yeux :
"Merci, merci mille fois. Sans vous Tom aurait pu…"
Je l'interrompis, avec un sourire à la fois sincère et amer.
"C'est normal, jusqu'à ce qu'on soit tous arrivés au camp, vous êtes sous ma responsabilité."