Chapitre 86
Les deux jeunes garçons fixèrent en silence la jeune Maya, grelottant sur le banc.
Le silence était lourd, rythmé seulement par le goutte-à-goutte de ses cheveux noirs sur le carrelage froid du couloir.
— Mmh...
Le silence pesant fut brisé par ma voix.
— Dis-moi, pourquoi t’es trempée comme ça ? demandai-je avec la curiosité la plus sincère et naïve du monde.
Maya sursauta. Elle fuyait mon regard, triturant frénétiquement l'ourlet de sa jupe mouillée, ne sachant manifestement plus où se mettre face à cette question si directe.
Le deuxième garçon à mes côtés soupira bruyamment avant d'intervenir.
— La ferme, Owen. Tu vois bien que tu la gênes.
Je me suis tourné vers Aamir, interloqué, le visage déformé par une grimace d'incompréhension totale.
— QUOIIII ?!?
L'expression sur mon visage un mélange de stupeur outrée, de poussière et de lèvre éclatée les prit totalement au dépourvu.
Aamir et Maya clignèrent des yeux, déconcertés, avant de lâcher exactement en même temps un petit rictus. Un vrai sourire. Furtif pour Maya, moqueur pour Aamir.
— Qu’est-ce qui vous fait marrer ?!? m'exclamai-je, à la limite de me vexer pour de bon.
— Rien, répondit Aamir en détournant le regard, les bras croisés.
— Mmh
Je plissai les yeux, pas du tout convaincu. Puis, mon attention se refixa sur Maya. Mon esprit de justicier de huit ans n'allait pas lâcher l'affaire si facilement.
— Du coup... qu’est-ce qui s’est passé pour de vrai ?
Aamir leva les yeux au plafond, visiblement agacé par mon QI à un chiffre sur les questions sociales.
— Arrête de la saouler, Owen. Faut pas être un génie pour comprendre. Les deux garces de la classe, Elise et Emma, n’arrêtent pas de l’embêter. C'est elles qui l'ont mouillée.
Ma mâchoire s'est décrochée.
— Quoi ?! C’est vrai, Maya ?
La jeune fille n'osa toujours pas parler. Elle hocha simplement la tête, une nouvelle larme menaçant de couler derrière ses lunettes embuées.
J'allais ouvrir la bouche pour déclarer solennellement la guerre de Cent Ans à Elise et Emma, mais la lourde porte en bois grinça brusquement à côté de nous.
— C’est quoi ce vacarme ?!? tonitrua le directeur, le visage rouge de colère. Owen ! Aamir ! Dans mon bureau. Maintenant !
La Faucheuse venait de s'abattre sur nous. Elle emporta les deux jeunes garçons vers l'abattoir, laissant Maya seule sur son banc.
L'interrogatoire dura un long moment. Nous avons eu droit au sermon complet sur la violence, les règles de l'établissement et la déception du corps enseignant. J'encaissais le tout avec un détachement poli, jusqu'à ce que le directeur finisse par prononcer la sentence fatidique.
— J’ai contacté vos parents, annonça-t-il froidement en croisant les mains sur son bureau. Ils viennent vous chercher. Vous êtes exclus pour le reste de la journée, et vous aurez un blâme dans vos dossiers.
Je me figeai sur place. Mon sang quitta brutalement mon visage.
— Qui... qui vient pour moi, m'sieur ? lâchai-je à demi-mot, la voix soudainement éteinte.
Le directeur consulta ses fiches.
— Ton père, Owen. Ta mère n’a pas pu être jointe, sûrement à cause de son service à l'hôpital. Il est en route.
Moi, le gamin d’habitude si jovial, bagarreur et toujours prompt à sourire même avec un œil au beurre noir... je me mis à transpirer à grosses gouttes. Mon teint devint aussi pâle que du linge propre. L'oxygène semblait avoir quitté la pièce.
Aamir, à côté de moi, le remarqua. Mais avec son innocence d'enfant, il mit simplement ça sur le dos de la peur de se faire gronder. La peur classique de recopier 100 fois la même phrase ou de la privation de télévision. Si seulement ça n'avait été que ça.
Aamir fut le premier à partir. Sa mère arriva en trombe quinze minutes plus tard, s'excusant platement auprès du directeur avant de récupérer son fils en le poussant vers la sortie à grands coups de pied aux fesses (plus spectaculaires que douloureux) et en lui promettant qu'il était privé de dessert jusqu'à sa majorité.
Quelques minutes plus tard, ce fut mon tour.
La porte s'ouvrit. Un homme d’âge mûr entra dans le bureau. Son apparence était assez banale : une chemise bien repassée, un pantalon de ville, une carrure classique. Mais étrangement... dans les abysses de ma mémoire, les traits de son visage demeurent toujours insaisissables. Comme effacés à la gomme. Mon propre cerveau refusait de mettre un visage net sur cet homme, appliquant une censure.
— Excusez-moi pour le retard, monsieur le directeur, dit mon père d'une voix posée et chaleureuse. La circulation était compliquée à cette heure-ci.
Le proviseur, pourtant si strict avec nous, se détendit immédiatement. Ils échangèrent des banalités. L'homme savait charmer son auditoire.
— Je m’excuse platement pour son comportement, reprit mon père avec un petit rictus sincère aux lèvres. Owen n’est vraiment pas un mauvais garçon. Il a le cœur sur la main. Parfois... juste un peu trop téméraire.
En disant cela, il posa sa grande main sur ma tête et ébouriffa affectueusement mes cheveux. J'ai raidi la nuque à m'en briser les cervicales, le regard fixé sur mes chaussures.
— Je comprends tout à fait, répondit le directeur, conquis. Veillez juste à lui faire la leçon ce soir.
— Oh, vous pouvez compter sur moi.
En sortant du bureau, mon père la main posée sur mon épaule, je passai devant Maya. Elle était toujours là, assise sur son banc, attendant sûrement ses propres parents.
Cette fois-ci, ce ne fut pas moi qui la fixai. Ce fut l'inverse. La jeune fille leva les yeux vers moi. Et à cet instant, sous ses lunettes embuées, Maya vit une expression qu’elle n’avait jamais, au grand jamais, associée au petit rayon de soleil de la cour de récréation.
La peur. Vide, muette et résignée.
En sortant de l’école, l'air frais de l'hiver me frappa le visage, mais il ne parvint pas à calmer les battements erratiques de mon cœur. Je marchais à un mètre de mon père, le regard vissé au sol.
Arrivé près de sa voiture, je n'y tins plus.
— Papa... tu m’en veux ? murmurai-je, la voix tremblante. Je suis désolé, je te promets. C’est eux qui ont commencé, ils embêtaient un garçon de la classe...
Le visage flou se tourna vers moi. Il arborait toujours ce petit sourire bienveillant, celui qu'il venait de servir au directeur.
— Pas de problème, bonhomme, lâcha-t-il d'un ton léger en ouvrant la portière. Et puis, de ce que j’ai compris en voyant ta tête et le rapport... c’est toi qui as gagné la bagarre. Tu t'es bien défendu.
Un infime soulagement me traversa. Il n'est pas fâché. Je montai sur le siège passager, mon petit sac à dos sur les genoux. Il s'installa au volant.
CLIC.
Le verrouillage centralisé des portes s'activa avec un bruit sec. Le bruit d'une cellule qui se referme.
La température dans l'habitacle chuta instantanément. Le sourire sur le visage de mon père disparut comme s'il n'avait jamais existé, remplacé par une froideur clinique et impitoyable. Il ne tourna même pas la tête vers moi, fixant le pare-brise, les mains serrant le volant.
— Mais tu connais les règles, Owen, dit-il d'une voix basse, dénuée de toute émotion.
Mon souffle se coupa net.
— Tu as attiré l'attention. Tu m'as fait perdre mon temps. Et tu vas devoir être puni.
Le visage du petit garçon que j'étais s’était d’abord figé de terreur. Puis, lentement, la lueur d'enfance dans mes yeux s'éteignit. Mes épaules s'affaissèrent. Je me suis résigné.
J'ai hoché la tête, attendant la descente aux enfers en silence.
Fin du chapitre.