Chapitre 85
Pour un enfant de huit ans, le cours de sport n'est pas une simple heure de cours normal. C'est une arène. Et la balle au prisonnier, c'est la guerre.
Le gymnase résonnait du crissement des semelles et de l'écho des voix aiguës. Les capitaines d'équipe venaient d'être désignés par le professeur, et j'avais été l'un des tout premiers à être choisi.
Logique.
À l'époque, j'avais des poumons en parfait état de marche, une agilité redoutable et un esprit de compétition déjà bien trop aiguisé pour mon âge.
Debout dans mon camp, les bras croisés, je scrutais les élèves restants avec le sérieux d'un général préparant un assaut.
Bon, il nous faut de la puissance de frappe, analysait mon petit cerveau.
En balayant la salle du regard, je remarquai du coin de l'œil que Maya et les deux filles venaient de s'éclipser discrètement par les doubles portes du gymnase, profitant du brouhaha de la sélection. Sur le moment, je n'y accordai pas plus d'importance que ça. L'urgence du champ de bataille m'appelait.
Mon radar se fixa immédiatement sur une cible de choix : Aamir.
Il était le plus grand, le plus costaud et de loin le plus rapide de tous les élèves de notre niveau. Si on l'avait dans notre équipe, la victoire était assurée.
Mais en m'approchant de lui pour souffler son nom à mon capitaine, je me rendis compte qu'Aamir n'était pas seul.
Il était adossé contre les espaliers, encerclé par un groupe de quatre garçons de la classe d'à côté. Des gamins connus pour être de véritables petites merd- teignes, je veux dire. Ils le pointaient du doigt, le repoussaient, et surtout, ils étaient absolument imbuvables avec lui.
— Rentre chez toi, l'étranger ! ricanait le plus grand des quatre. On veut pas de toi dans notre école.
— Ouais, tu sais même pas parler comme nous !
Moi, du haut de mes huit ans, j'étais trop jeune ou peut-être trop crédule pour comprendre la réelle teneur xénophobe et raciste de leurs propos. Je ne voyais pas de géopolitique ni de haine sociale. Je voyais juste quatre abrutis qui s'en prenaient à mon futur meilleur tireur. Et ça, c'était intolérable.
Légèrement agacé par la situation, je me suis approché d'un pas lourd et je me suis interposé directement entre Aamir et le groupe, jouant les boucliers humains.
— Laissez-le tranquille, lançai-je en bombant le torse.
— De quoi tu te mêles, Owen? Dégage, c'est pas tes affaires, cracha le chef de bande en me poussant violemment par l'épaule.
Il venait de faire une erreur majeure.
Owen, huit ans, n'avait ni la patience, ni le recul, ni la diplomatie nécessaire pour gérer un conflit par le dialogue. Le gamin m'avait bousculé. Mon cerveau a traité l'information avec une logique binaire implacable.
J'ai armé mon petit poing et j'ai envoyé une pêche phénoménale, directe et sans sommation, en plein dans le nez du gamin devant moi.
CRACK.
Le garçon a poussé un hurlement aigu, reculant en tenant son visage. Ce fut l'étincelle qui fit exploser la poudrière. La seconde suivante, les trois autres me sont tombés dessus. Un mouvement de foule brutal embrasa ce coin du gymnase.
Le professeur de sport, qui préparait tranquillement les ballons en mousse dans le filet, lâcha tout. Sous le choc, il se mit à courir vers nous en soufflant à s'en exploser les veines dans son sifflet pour arrêter cette mêlée générale.
Mais au cœur du chaos, la magie opéra. Aamir n'avait pas fui. En voyant que je prenais des coups pour lui, il s'était jeté dans la bagarre. Dos à dos, poings en avant, un gamin souriant et un gamin taciturne faisaient front commun. Et pour être honnête, on se débrouilla étonnamment bien.
La conclusion de cette épopée ?
Nous avons fini tous les deux debout, côte à côte, dans le couloir froid, attendant notre sentence devant le bureau du directeur de l'école.
Le contraste entre nous deux était saisissant. Aamir n'avait pas la moindre égratignure. Son t-shirt était à peine froissé. Moi, en revanche... j'avais la tête boursouflée, une lèvre fendue qui saignait doucement, l'œil gauche qui commençait à virer au violet, et mes vêtements étaient couverts de poussière.
Pourtant, j'arborais un sourire cristallin, éclatant, presque extatique.
Aamir, les bras croisés, me regarda du coin de l'œil, l'air totalement incrédule.
— Pourquoi tu souris ? T'as vu ta gueule ?
Je me tournai vers lui, essuyant le filet de sang sur mon menton avec le revers de ma manche.
— Et alors ? Eux, c'est encore pire. Le grand pleurait quand le directeur l'a tiré par l'oreille !
J'ai gonflé le torse, fier de moi.
— Puis un héros sans cicatrices de ses batailles n'est pas vraiment un héros.
Je vous avais prévenu. Fut un temps, j'étais un fanatique absolu de super-héros. Et je prenais mon rôle très à cœur.
Aamir secoua la tête, un petit rictus amusé perçant enfin sa carapace de glace.
— T'es vraiment fou, ma parole. Pourquoi t'as pris ma défense, même ? On se connaît à peine.
— Pourquoi pas ? haussai-je les épaules. Ils m'ont agacé avec leurs airs de "monsieur-je-sais-tout". Et puis, c'est des tricheurs à la balle au prisonnier. Personne n'aime les tricheurs.
Aamir laissa échapper un petit rire silencieux. Ses épaules se détendirent. La barrière était définitivement tombée.
— T'es un vrai malade, Owen. Mais... merci.
— De rien. La prochaine fois, tu rejoins mon équipe ?
Notre moment de fraternité naissante fut brusquement interrompu par le grincement de la porte au bout du couloir.
Une enseignante apparut, tenant fermement par le bras une petite fille.
C'était Maya.
Mon sourire s'effaça instantanément. Maya était trempée de la tête aux pieds. Ses cheveux noirs étaient plaqués contre son visage livide. L'eau gouttait de ses lunettes, de son gilet en laine et de sa jupe, formant de petites flaques sur le carrelage du couloir à chacun de ses pas. Elle grelottait violemment.
— C'est pas croyable, soupira l'enseignante, exaspérée, en nous voyant tous alignés. Qu'est-ce qu'il vous arrive aujourd'hui ? D'abord une bagarre avec les garçons, et maintenant toi, Maya ! Pourquoi tu jouais avec l'eau des lavabos ? Tu as ruiné tes vêtements !
Maya ne dit pas un seul mot. Sa tête restait obstinément tournée vers le sol, ses petites mains serrées l'une contre l'autre pour essayer de se réchauffer.
L'enseignante la fit asseoir sur le banc en bois, juste à côté de nous.
— Restez là en silence. Je vais chercher des serviettes à l'infirmerie. Et pas un bruit !
Elle s'éloigna d'un pas lourd.
Sur le banc, le silence était total. Aamir et moi, nous la fixions sans dire un mot.
Fin du chapitre.