Chapitre 87
Qui était mon père ?
Si vous le croisiez dans la rue, vous l'oublieriez à la seconde où il tournerait le coin. C’était quelqu’un d’assez ordinaire. Il se fondait parfaitement dans la masse. Il n’était ni particulièrement beau, ni fort, ni riche.
Il n'avait aucun pouvoir, aucune aura.
Il était semblable à moi, finalement, un simple grain de poussière dans ce monde.
Toutefois, mon père avait une religion : les apparences. Il prenait un soin maniaque de son image. Il souhaitait paraître le plus normal, le plus lisse et le plus respectable possible aux yeux du monde. La pelouse devait être tondue au millimètre près, la voiture lavée tous les dimanches, et son sourire poli toujours vissé aux lèvres devant les voisins.
Mais mon père avait un petit secret.
Il aimait boire. Beaucoup. Trop.
Une fois la porte d'entrée refermée à double tour et les rideaux tirés, l'homme courtois laissait place au tintement sourd des bouteilles de verre qu'on vide dans le noir. Ma mère avait fini par le quitter pour ça, quelques mois avant ma rentrée en CE2. Mes souvenirs de cette période sont assez flous, noyés dans le brouillard de l'enfance, mais la fin de leur mariage s’était conclue sur d'interminables nuits de hurlements, de portes claquées et de vaisselle brisée.
Une histoire banale parmi tant d'autres. Un mariage brisé parmi tant d'autres.
Pourtant, à l'époque du divorce, mon père n’était pas encore "différent" envers moi. Quand j'allais chez lui une semaine sur deux, il buvait dans son coin devant la télé, grommelait, et me laissait tranquille. À cette époque-là, avec ma naïveté de gosse, je l’aimais encore.
C'était mon papa.
Et puis, un jour, le barrage a cédé. Mon père, cet homme pourtant si normal, a commencé à passer ses frustrations sur la seule personne qui ne pouvait pas le quitter. Il a commencé à me "punir".
Jamais sur le visage. Jamais sur les avant-bras. Il tenait bien trop à sa réputation pour laisser une trace visible qu'une maîtresse d'école ou ma mère aurait pu remarquer.
C'était méthodique, froid, calculé entre deux verres de whisky.
C’est exactement à partir de ce jour-là que son visage a disparu de ma mémoire.
Quelques jours après l’incident du gymnase je suis retourné à l'école et la vie a repris son cours.
La seule différence majeure, c’est qu'Aamir n’était plus du tout le garçon renfermé qui rasait les murs au fond de la cour. Non. Pour être tout à fait précis, Aamir et moi étions désormais constamment collés l’un à l’autre. Comme les deux doigts de la main. On mangeait ensemble à la cantine, on faisait les quatre cents coups ensemble, et on partageait le même banc en classe.
Finalement, le reste de l'école a rapidement suivi le mouvement. Plus personne n'osait venir chercher des noises à "l'étranger". La rumeur de la mêlée générale du gymnase avait fait le tour des classes : très peu de gamins avaient envie d’avoir affaire à un Aamir qui faisait une tête de plus que tout le monde, doublé d'un Owen complètement déjanté capable de décocher des droites sans prévenir tout en souriant comme un psychopathe.
Nous avions la paix.
Mais il restait une ombre sur le tableau. Une chaise désespérément vide au troisième rang. Maya n’était pas revenue en cours depuis ce fameux jour où nous l'avions croisée, trempée jusqu'aux os, devant le bureau du directeur.
Les jours ont passé. Puis les semaines. À huit ans, on ne comprend pas grand-chose aux absences prolongées. On s'imagine que l'autre a déménagé ou qu'il a une très grosse grippe. Ce n'est que bien des années plus tard, au collège, que j'ai appris la vérité.
Maya avait développé une phobie scolaire sévère.
Elle faisait des crises de panique rien qu'à la vue de son cartable. Une situation que la direction de l'école primaire avait soigneusement étouffée auprès de l'inspection académique pour ne pas entacher la réputation de l'établissement, promettant aux parents de Maya qu'il s'agissait d'un simple "problème d'adaptation".
Puis, un mardi matin de novembre, la porte de la classe s'est ouverte.
Maya était de retour. Elle semblait encore plus menue dans son manteau d'hiver. Son teint était diaphane, ses yeux d'ambre cernés de violet derrière ses grosses lunettes. Elle est allée s'asseoir à sa place sans lever la tête, sous le regard bienveillant de la maîtresse.
Aamir m'a donné un léger coup de coude sous la table en pointant Maya du menton. J'ai hoché la tête. Pendant le cours de maths, j'ai déchiré un coin de mon cahier de brouillon, j'ai dessiné un petit bonhomme bâton particulièrement moche qui faisait un salut militaire, et j'ai lancé la boulette de papier sur son bureau.
Maya a sursauté. Elle a déplié le papier en cachette. En voyant le dessin ridicule, ses épaules se sont imperceptiblement relâchées. Elle s'est retournée à demi et nous a adressé un minuscule hochement de tête.
Mais les trêves ne durent jamais longtemps dans une cour de récréation.
Dès la pause de l'après-midi, alors que la maîtresse discutait avec un collègue près du portail, les charognards sont sortis du bois. Maya était restée près du préau, lisant un petit livre sur un banc. Il n'a pas fallu cinq minutes pour qu'Elise, Emma et deux autres garçons de leur bande ne l'encerclent.
De là où nous étions, près du terrain de foot, Aamir et moi avons tout de suite capté le manège. Elise affichait son grand sourire de poupée devant les adultes, mais dès qu'elle tournait le dos aux surveillants, son visage se tordait de méchanceté. D'un geste brusque, elle a arraché le livre des mains de Maya et l'a jeté directement dans une flaque d'eau boueuse. Emma a suivi en poussant l'épaule de Maya, faisant tomber ses lunettes sur le bitume, pendant que les deux garçons ricanaient en bloquant le passage.
Mon sang n'a fait qu'un tour. Mais avant même que je ne puisse faire un pas, une ombre m'a dépassé en sprintant.
C'était Aamir. Il n'avait pas crié. Il avait juste foncé dans le tas comme un boulet de canon.
— Eh ! Touchez-la pas ! a-t-il hurlé en arrivant à leur hauteur.
Il a attrapé le garçon le plus proche par le col de son blouson et l'a poussé violemment en arrière. Le gamin a trébuché et s'est étalé de tout son long sur les fesses.
La réaction d'Elise et Emma fut d'une maîtrise théâtrale digne d'un Oscar. À la seconde exacte où le garçon a touché le sol, les deux filles se sont mises à hurler à la mort, forçant des sanglots déchirants qui ont résonné dans toute la cour.
— Maîtreeeesse ! Aamir il nous tape ! Il a poussé Kaan !
L’enseignante a accouru en moins de dix secondes, le visage fermé. Elle n'a même pas regardé le livre de Maya qui flottait dans la boue, ni Maya qui cherchait ses lunettes à tâtons par terre. Ses yeux se sont immédiatement braqués sur Aamir, debout, les poings serrés, au-dessus de Lucas qui gémissait en se tenant le coude.
— Aamir ! C'est pas vrai, encore toi ?! s'est écriée l'institutrice en l'attrapant fermement par le bras. Tu cherches vraiment à te faire renvoyer définitivement !
— Mais j'ai rien fait, c'est eux ! s'est défendu Aamir, la voix tremblante de rage.
Je me suis précipité entre eux, agitant les bras.
— C'est vrai, maîtresse ! Je vous jure ! C'est Elise et Emma, elles ont jeté le livre de Maya dans la flaque et elles l'ont poussée ! Aamir a juste voulu la défendre !
— C'est même pas vrai ! a pleurniché Elise en s'essuyant des larmes inexistantes, cachée derrière la jupe de la prof. Son livre est tombé tout seul et Aamir est venu nous taper ! C'est un monstre !
Madame Dubois m'a lancé un regard las, presque déçu. Le verdict était déjà tombé dans sa tête avant même qu'on ouvre la bouche. Aux yeux du corps enseignant, Elise était la déléguée modèle aux parents influents à l'association de l'école, et Aamir était "l'enfant à problèmes", le bagarreur récidiviste du quartier sensible.
— Ça suffit, Owen, m'a-t-elle coupé sèchement. C'est très noble de vouloir couvrir les bêtises de ton copain, mais je ne suis pas dupe. Aamir, tu vas au coin contre le mur jusqu'à la fin de la récréation, et tu me copieras cent lignes ce soir. Quant à vous les filles, allez vous laver les mains, c'est fini.
Le petit groupe de tortionnaires s'est éloigné. Juste avant de tourner le coin du préau, Elise nous a jeté un regard par-dessus son épaule et nous a tiré une langue victorieuse.
Aamir bouillait sur place, les dents serrées à s'en briser la mâchoire, tandis qu'il allait se planter face au mur.
Je me suis accroupi pour ramasser les lunettes de Maya heureusement juste éraflées sur le bord et j'ai récupéré son livre trempé et couvert de boue. Je les lui ai tendus.
— Tiens. T'as rien de cassé ?
Maya a remis ses lunettes avec des mains qui tremblaient toujours. Elle a pris son livre abîmé et l'a serré contre son manteau, sans regarder Aamir ni moi.
— Fallait pas... murmura-t-elle d'une voix à peine audible.
— Quoi ?
— Fallait pas vous en mêler, répéta-t-elle, une larme coulant enfin le long de sa joue.
Maintenant, Aamir est puni à cause de moi... et demain, elles vont recommencer encore plus fort. Laissez-moi tranquille, je veux pas que vous ayez des problèmes.
Elle est partie en courant se réfugier près de la salle de classe, me laissant planté là.
À la fin de la journée, pendant que tout le monde rangeait ses affaires dans le brouhaha des chaises qu'on retourne sur les tables, Maya est sortie la première pour rejoindre sa mère au portail.
Aamir et moi, nous avons traîné des pieds. Sans nous concerter, nous avons marché jusqu'au bureau de la prof, qui rangeait ses affaires.
— Oui, les garçons ? demanda-t-elle sans même lever le nez.
— Maîtresse, commençai-je en posant mes deux mains à plat sur le rebord de son bureau, prenant mon ton le plus sérieux.
— On n'a pas menti tout à l'heure. Elise et Emma, elles font du mal à Maya tous les jours. C'est elles qui l'ont mouillée dans les toilettes la dernière fois.
Elle s'arrêta de ranger ses affaires. Elle poussa un long soupir fatigué, le genre de soupir que poussent les adultes quand ils estiment que les problèmes des enfants ne valent pas la paperasse que ça engendre.
— Écoutez-moi bien tous les deux, dit-elle en adoptant une voix mielleuse et condescendante. Maya est une petite fille très fragile et très timide qui a du mal à s'intégrer. Elise et Emma essaient de l'aider à sortir de sa coquille. Parfois, les jeux entre filles peuvent être un peu maladroits, il y a des petites disputes... mais ce n'est rien de méchant.
— Des jeux ?! s'indigna Aamir, haussant le ton. Elles l'enferment dans le noir et elles jettent ses affaires dans la boue !
Le visage de l'institutrice se durcit instantanément.
— Baisse d'un ton, Aamir ! C'est exactement cette agressivité qui te pose problème. Tu vois le mal partout pour justifier tes bagarres. Et toi, Owen, tu as beaucoup trop d'imagination avec tes histoires de héros et de méchants. Je ne veux plus entendre d'accusations pareilles sur vos camarades sans preuves, c'est compris ? Maintenant, filez, le portail va fermer.
Elle nous a littéralement mis dehors, éteignant la lumière de la salle de classe derrière nous.
Nous nous sommes retrouvés tous les deux sur le trottoir gris devant l'école, nos cartables sur le dos. Le vent froid de novembre nous fouettait le visage.
Je fixais le bitume en silence. Ce jour-là, une deuxième brique du mur de ma naïveté venait de s'effondrer. Chez moi, il y avait un monstre que personne ne voyait parce qu'il souriait bien. Et à l'école, il y avait des monstres que les adultes refusaient de voir parce que c'était plus confortable de punir ceux qui faisaient du bruit.
La justice des grands n'existait pas. C'était un mensonge.
— C'est des conneries, lâcha Aamir en donnant un grand coup de pied dans un caillou, qui ricocha contre la grille. Les profs servent à rien. Si je les retouche demain dans la cour, le directeur va me virer pour de bon, et ma mère va me tuer.
Je me suis tourné vers lui. La colère froide qui m'avait saisi le premier jour avait disparu, remplacée par quelque chose de beaucoup plus calme. Beaucoup plus sournois.
— Alors on les touchera pas, dis-je simplement.
Aamir fronça les sourcils en me regardant.
— Hein ? Tu veux laisser tomber Maya ?
Un sourire lent, qui n'avait plus rien à voir avec le sourire innocent du petit rayon de soleil de l'école, étira ma lèvre encore marquée par une fine cicatrice.
— J'ai jamais dit qu'on allait laisser tomber, Aamir. La maîtresse a dit qu'il n'y avait pas de preuves et que c'était juste des "jeux".
J'ai croisé les bras, mes yeux brillant d'une lueur franchement mauvaise sous la lumière du lampadaire.
— Du coup... si des trucs horribles leur arrivent par "accident" sans que personne nous voie faire... ce sera juste de la maladresse aussi, non ?
Aamir me fixa pendant trois longues secondes. Il comprit exactement où je voulais en venir. Lentement, son visage renfrogné s'éclaira d'un rictus carnassier, exactement le même que le mien.
— T'as une idée derrière la tête, le taré ?
— Plusieurs. Viens, on a du boulot pour demain.
Si les adultes refusaient de protéger Maya, alors les deux fous du bus de la classe allaient s'en charger eux-mêmes.
Et nous n'allions certainement pas jouer fair play.
Fin du chapitre.