Chapitre 83
Maya était toujours debout. Implacable.
Assis sur le bord du matelas, je devais lever la tête pour affronter son regard.
Ses yeux ambrés, d'ordinaire si indéchiffrables, étaient plantés dans les miens avec une intensité qui me donnait presque la nausée. Elle attendait.
— Ahah... tu me fais peur à me fixer comme ça, tentai-je en forçant un rire qui sonna faux même à mes propres oreilles. Je te cache rien, Maya. Je te jure, c'est juste la fatigue du voyage et—
— Owen.
Son ton me coupa net. Ce n'était pas une exclamation, ni un cri. C'était une lame de rasoir posée doucement sur ma gorge.
— Ne me fais pas répéter, reprit-elle d'une voix basse, presque murmurée, sa main frôlant toujours mon torse. Qu'est-ce que tu nous caches... à moi et à Aamir ? Réponds.
Mon cerveau tournait à vide. Sortir une blague ? Inutile, elle me connaissait par cœur. M'énerver pour la faire reculer ? Elle ne bougerait pas d'un centimètre.
Je déglutis difficilement, le regard piégé dans le sien.
Mais au fond... qui était réellement Maya pour moi ?
Si quelqu'un m'avait posé la question dans la rue, j'aurais probablement bafouillé une réponse générique. Une simple connaissance du bahut ? Non, c'était faux. Une amie d'enfance ? C'était trop réducteur. Un premier amour d'école primaire ? C'était un secret que j'emporterais dans la tombe. Ma meilleure amie ? Une sœur de cœur ? Un membre de ma propre famille ?
À vrai dire, pour moi, Maya était tout ça à la fois. Un amalgame complexe, chiant et indispensable.
Au tout début, dans mes plus lointains souvenirs, elle n'était qu'une petite fille frêle avec une langue de vipère capable de terrasser un adulte. Mais au fil des années, notre relation s'était approfondie, étirée, tordue et renforcée. Je ne pouvais même pas dire à quel moment précis elle était passée du statut de "la fille bizarre qui me suit partout" à "la personne pour qui je prendrais une balle".
Maya avait toujours fait partie de ma vie, d'aussi loin que je m'en souvienne.
Enfin, presque.
Il fut un temps où nous n'étions rien l'un pour l'autre. Il fut un temps où trois jeunes âmes erraient dans les couloirs d'une école de banlieue grise, sans personne à qui se confier réellement.
Neuf ans plus tôt. Cour de récréation de l'école primaire de NorthBridge.
Je n'ai pas toujours été le lycéen sombre, cynique et épuisé que je suis aujourd'hui. Si on m'avait dit à l'époque que je finirais blasé par la vie à dix-sept ans, j'aurais probablement rigolé avant de courir après un pigeon.
À huit ans, je regorgeais de vie. À vrai dire, j'en débordais même un peu trop.
L'air sentait la poussière, le bitume chaud et le goûter. Au centre de la cour de récréation, un petit garçon courait à perdre haleine, un grand bâton tordu à la main. C'était moi. Et ce bout de bois crasseux n'était rien de moins qu'Excalibur.
— Vous ne m'attraperez jamais, bande de gobelins ! hurlais-je en zigzaguant entre les groupes d'élèves.
J'étais suivi par une horde de gamins braillards, riant aux éclats, essayant de m'encercler près du préau.
À l'époque, j'étais ce gamin-là. Le petit rayon de soleil d'une école de banlieue où le ciel était souvent trop gris. Je n'étais ni le plus grand, ni le plus fort, mais j'avais cette espèce d'énergie inépuisable, une force d'attraction. J'étais un aimant à gamins. J'arrivais à rallier tout le monde à ma cause, que ce soit pour organiser un match de foot avec une bouteille en plastique ou pour construire une forteresse imprenable près des poubelles.
J'étais bon en classe, sportif (mes poumons fonctionnaient encore très bien), et surtout, je ne faisais aucune distinction. Je jouais avec les caïds de la cour, avec les intellos du premier rang, avec les timides qui restaient près des murs. Personne ne me détestait, et beaucoup m'aimaient bien.
J'étais juste... heureux. Bruyant, mais heureux.
Bien sûr, j'étais déjà incroyablement maladroit. En regardant en arrière pour narguer mes poursuivants, mon pied accrocha une racine dépassant du bitume.
BIM-.
Je m'écrasai face la première dans les graviers, glissant sur un bon mètre, écorchant mes deux genoux d'un coup.
Le groupe s'arrêta, un peu paniqué.
Mais la seconde suivante, je me relevai d'un bond, recrachant un peu de poussière, et je levai mon bâton vers le ciel avec un grand sourire aux dents manquantes.
— C'est une ruse eheh! À l'attaque !
Les rires reprirent de plus belle.
Un peu plus tard, pendant que la troupe reprenait son souffle, je me dirigeai vers le fond de la cour. Là, adossé contre le mur en briques rouges, un garçon de mon âge était assis par terre, les genoux ramenés contre sa poitrine.
Il était grand pour son âge, mais il se recroquevillait pour paraître plus petit. Il triturait nerveusement l'ourlet de son pull, le regard sombre, fixant le sol comme s'il espérait y voir apparaître un trou pour s'y cacher.
C'était Aamir.
Mais pas l'Aamir souriant, populaire et athlétique d'aujourd'hui. Ce petit Aamir-là était tout l'inverse. Renfermé sur lui-même, glacial, repoussant quiconque osait s'approcher à moins de deux mètres.
Je m'arrêtai devant lui, bloquant son soleil, le bâton fièrement posé sur l'épaule.
— Hé ! Tu viens jouer ? On a besoin d'un chevalier pour défendre le banc là-bas. Martin a mangé du sable, on l'a perdu.
Aamir leva lentement les yeux vers moi. Son regard était dur, chargé d’hostilité.
— Casse-toi, rétorqua-t-il sèchement. Je veux pas jouer à tes jeux de débiles. Laisse-moi tranquille.
N'importe quel autre enfant serait parti en pleurant ou l'aurait insulté en retour. Mais je n'avais pas cette malice en moi. L'agressivité me glissait dessus.
Je baissai mon bâton, gardant mon immense sourire innocent.
— Ok ! Tant pis pour toi. Si tu changes d'avis, on est près du grillage !
Je pivotai sur les talons, nullement vexé, et partis en courant pour trouver un autre cobaye à enrôler dans mon armée imaginaire. Je n'avais pas forcé la porte ce jour-là, mais c'était la première fissure dans le mur d'Aamir.
Le coup de sifflet strident du directeur mit fin à la récréation. La cour se vida dans un grand mouvement de foule désordonné, les rangs se formant péniblement devant les portes des classes.
Je pris ma place dans la file, essuyant la sueur sur mon front avec la manche de mon t-shirt, quand la maîtresse sortit sur le perron.
Elle n'était pas seule.
Une petite fille se tenait légèrement en retrait derrière elle, agrippant le tissu de la jupe de l'institutrice.
— Silence, les enfants, s'il vous plaît ! lança la maîtresse. Avant de rentrer en classe, je vous présente une nouvelle camarade qui nous rejoint aujourd'hui. Soyez gentils avec elle.
La maîtresse s'écarta doucement pour dévoiler la nouvelle venue.
C'était une petite fille mince, presque frêle. Elle portait une robe à fleurs un peu trop grande pour elle et de grosses lunettes qui glissaient sur son nez. Elle gardait la tête baissée, fixant obstinément la pointe de ses chaussures, ses petites mains serrant convulsivement les lanières de son sac à dos.
C'était Maya Darnell.
Elle avait l'air terrifiée. On aurait dit qu'elle priait de toutes ses forces pour devenir invisible.
Moi, j'étais fasciné. C'était rare d'avoir un nouvel élève en milieu d'année. J'allais lui faire visiter le préau, c'était sûr.
Mais alors que je l'observais, mon ouïe capta des bruits familiers juste derrière moi.
Je me retournai discrètement. Un groupe de trois garçons et deux filles de ma classe, ceux qui aimaient un peu trop écraser les insectes pendant la récré, s'étaient regroupés. Ils chuchotaient entre eux en pointant la nouvelle du doigt.
Je ne pouvais pas entendre exactement ce qu'ils disaient, mais je n'en avais pas besoin. L'air vicieux sur leurs visages, les petits sourires cruels et les regards moqueurs suffisaient largement. La nouvelle fille, fragile et terrorisée, venait d'être ciblée.
Mon poing d'enfant se serra autour de mon bâton en bois.
Moi, le petit garçon toujours souriant qui ne détestait personne, je sentis pour la toute première fois une étrange colère brûler dans ma poitrine.
Fin du chapitre.