Chapitre 82
— S-STOP !
Le cri m'a échappé avant même que mon cerveau ne comprenne ce qu'il se passait.
La porte de ma chambre venait de s'ouvrir à la volée. Je me tenais au beau milieu de la pièce, rouge comme une tomate mûre, la musique braillant dans mes écouteurs, et surtout... torse nu.
Maya se tenait sur le pas de la porte. Elle s'était figée.
Dans un mouvement de panique, j'ai voulu plonger vers le lit pour m'enrouler dans la couette. Mais dans ma précipitation, mon pied s'est pris dans le sweat que je venais de balancer par terre. Mes jambes se sont emmêlées.
J'ai basculé en avant. J'ai brassé l'air avec mes bras de manière pathétique, avant de trébucher et de m'écraser lamentablement, face la première, dans l'épaisse moquette de l'hôtel.
PAAF.
Le silence qui a suivi cet exploit était assourdissant. Seul le léger grésillement de mes écouteurs tombés sur le sol rompait le malaise.
Maya observait cette scène surréaliste avec un regard déconcerté. Elle était silencieuse. Trop silencieuse. L'expression sur son visage était d'une neutralité terrifiante.
— Mhh... désolé... lâcha-t-elle finalement d'une petite voix inexpressive, sans faire le moindre geste pour m'aider ou détourner le regard.
Je n'ai pas bougé. Je suis resté le nez écrasé contre le sol, mort de honte, priant pour que la moquette s'ouvre et m'engloutisse jusqu'au centre de la Terre.
— Maya... ferme la porte, dis-je d'un ton monocorde, le visage toujours tourné vers le sol.
Elle ne protesta pas. La porte se referma doucement derrière elle avec un petit clic.
De l'autre côté du couloir, le visage impassible et froid de Maya s'évanouit d'un seul coup.
Sa façade de fille mystérieuse et inaccessible vola en éclats. Elle s'adossa contre la porte, le souffle court, ses joues se teintant d'un rouge écarlate.
C’est vraiment Owen ?
Son cœur s'était mis à battre à une vitesse folle dans sa poitrine. L’image d’Owen torse nu tournait en boucle dans son esprit avec une clarté exaspérante.
Un corps proportionné. Une musculature sèche, nerveuse, dessinée par des abdominaux tracés et des épaules solides. Ce n'était pas la musculature massive d'un athlète professionnel ou d'un bodybuilder, mais cela restait incroyablement impressionnant, surtout compte tenu de son âge et de son profil.
L’image du garçon chétif, asthmatique et fragile qu'elle connaissait depuis la primaire venait de s'évaporer totalement. Et, bien qu'elle ne l'aurait jamais avoué sous la torture, cela ne la laissait pas indifférente.
Mais, à travers le filtre du choc, un détail beaucoup plus sombre la perturbait.
Le bras gauche d’Owen.
Elle avait eu le temps de le voir. Il était marqué par d'étranges marbrures. Comme de petites brûlures blanches ou des cicatrices. Ça s'était passé trop vite pour qu'elle puisse le dire avec certitude, mais la peau y avait une teinte anormale.
S'est-il blessé ?
Les rouages du cerveau de Maya s'emballèrent. Elle venait de se rendre compte avec une lucidité brutale que son ami d’enfance avait de nombreux secrets. Un physique athlétique caché... des blessures inexpliquées... et cette attitude de plus en plus évasive, stressée et paranoïaque depuis des semaines.
…
À l'intérieur de la chambre, je ne m'étais pas relevé immédiatement. J'avais passé trente bonnes secondes à fixer une miette sur le sol pour essayer de digérer la honte absolue de la situation. J'ai fini par me redresser en poussant un grognement, j'ai enfilé un t-shirt propre en vitesse, et j'ai ouvert la porte avec un air faussement agacé pour masquer mon embarras.
Maya était toujours là, plantée dans le couloir, les bras croisés, ayant retrouvé un semblant de contenance (bien que le bout de ses oreilles soit encore rouge).
— Tu veux quoi, Maya ? grognai-je en tenant la poignée.
Celle-ci ne recula pas. Au contraire, elle fit un pas en avant, m'obligeant à reculer à l'intérieur de ma propre chambre.
— Avant ça, tu m’expliques ton physique ? lança-t-elle sans aucun tact, refermant la porte derrière elle.
Je déglutis.
— Mon quoi ?
Elle fit un autre pas, le regard perçant.
— Tu t’es mis au sport ? À la musculation ?
Je reculai encore.
— Bah... un peu. Des pompes, des abdos dans ma chambre, tu vois.
— Des pompes ? répéta-t-elle, haussant un sourcil incrédule en continuant d'avancer, me traquant comme une panthère. Tu te fous de moi, Owen. Tu ne peux pas courir un cent mètres sans cracher tes poumons, et là, tu me sors un corps de gymnaste juste en faisant des pompes ?
— Mon nouveau job à l'hôpital ! tentai-je, le dos commençant à transpirer. C'est hyper physique. Je porte des cartons, je déplace du matériel médical, je...
— En seulement quelques jours ? Et c'est pour ça que tu portes que des sweats même quand il fait vingt-cinq degrés ? coupa-t-elle, implacable. Pour cacher le fait que tu te transformes en athlète ? Ou pour cacher autre chose ?
Mes mollets heurtèrent le rebord de mon lit. J'étais acculé.
— C'est la mode, Maya, je te jure ! Le style oversize, c'est super tendance ! Et puis, arrête d'agir comme si tu venais de découvrir un complot d'État, c'est juste—
— Et les cicatrices ?
Le silence tomba. Un silence lourd, glacial. Mon sang se figea dans mes veines.
— Quelles... quelles cicatrices ? bafouillai-je, perdant toute ma répartie.
— Celles sur ton bras gauche, Owen. Ces marques blanches. Ne me mens pas, je les ai vues avant que tu t'éclates sur la moquette. Qu'est-ce que c'est ? Une brûlure ? Une maladie ?
Je n'arrivais pas à en placer une. Ses questions fusaient. Ses yeux ambrés fouillaient les miens, cherchant la faille.
Elle fit un dernier pas pour réduire la distance entre nous. La tension dans la pièce était palpable.
Lentement, elle leva la main, et posa délicatement sa paume à plat contre mon torse, juste au-dessus de mon cœur qui battait à me briser les côtes.
Le contact fut si inattendu, si électrique, que j'ai sursauté violemment. Mes jambes ont flanché et je suis tombé en arrière, m'asseyant lourdement sur le bord du matelas.
Maya me dominait du regard, sa main toujours en l'air. Son expression s'était adoucie, teintée d'une inquiétude qui transperçait son masque de froideur habituel.
— Owen... murmura-t-elle d'une voix presque fragile. Tu me caches quelque chose de grave. N’est-ce pas ?
Fin du chapitre.