Chapitre 81
Monsieur Harrison avait pris position au centre du hall, une épaisse liasse de cartes magnétiques à la main.
Tel un général distribuant les rations, il commença à faire les attributions de chambres. À l'appel de leur nom, chaque élève récupérait son précieux sésame avant de s'engouffrer dans les ascenseurs dans un brouhaha.
Aamir et Maya n'ont pas fait exception. À peine leurs cartes en main, ils se sont empressés d'aller découvrir leurs chambres, m'abandonnant lâchement au milieu des valises.
Mais très honnêtement, ça m'allait très bien.
J'étais déjà ravi de simplement pouvoir observer le hall d’entrée. Quand j’y pense, c’était la toute première fois de ma vie que je mettais les pieds dans un véritable hôtel. Celui-ci n’était ni trop grand, ni trop petit.
Il dégageait un charme authentique, un luxe sans artifice. Des boiseries sombres, des fauteuils en velours, une douce odeur, et une moquette si épaisse qu'elle étouffait le bruit de mes baskets.
Après avoir vagabondé quelques minutes avec mes yeux dans ce luxe que je n'avais jamais expérimenté, j'entendis mon nom résonner.
Je me dirigeai vers Monsieur Harrison, qui finissait de cocher frénétiquement les noms sur sa liste d'appel.
— T’es le dernier, Frey. Va voir le réceptionniste au comptoir, il te donnera le nécessaire pour ta chambre, grogna-t-il, l'air épuisé par le voyage. Et écoute-moi bien ce soir, c'est repos. Interdiction formelle de sortir de vos chambres ou de traîner dans les couloirs, me suis-je bien fait comprendre ?
— Oui m’sieur, répondis-je docilement en réajustant mes nouvelles lunettes sur mon nez.
Je traînai mon sac de voyage jusqu'au grand comptoir.
— Bonjour, dis-je poliment. Je fais partie du groupe du lycée de NorthBridge. On m'a dit de récupérer ma clé ici.
Le réceptionniste leva les yeux de son écran. C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, impeccablement coiffé, avec des cheveux d'un roux flamboyant et des yeux verts étrangement calmes, presque insondables.
— Ah, Monsieur Frey, je présume ? Le dernier sur la liste, dit-il avec un sourire très pro, mais d'une chaleur sincère.
Il tapa quelques touches sur son clavier et me tendit une carte magnétique glissée dans un petit étui cartonné.
— Chambre 402, au quatrième étage. Les ascenseurs sont juste derrière vous à gauche. J'espère que vous ferez un excellent séjour parmi nous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, la réception est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
— Merci beaucoup, monsieur.
Son sourire et son ton posé m'avaient immédiatement mis en confiance. Je pris la carte, me retournai, et me dirigeai tranquillement vers les ascenseurs.
Mais, au moment exact où les portes métalliques se refermèrent sur moi, je me raidis.
Ce type à l’accueil... c’est un Super.
L'information s'imposa dans mon esprit avec la clarté d'un coup de tonnerre. Je ne pouvais pas vraiment comprendre comment ni pourquoi, mais mon instinct ou plutôt le “sien” me le hurlait.
L'homme aux cheveux roux dégageait une sorte d’odeur, enfin non plus une sorte d’aura réprimée sous forme de petit fils doré.
Pourtant... je ne ressentais aucune alerte de danger.
Zéro frisson dans la nuque. Zéro envie meurtrière de la part du costume. Je faisais désormais absolument confiance à mon instinct.
S'il y avait eu la moindre menace, mon corps se serait déjà tendu.
Je m'adossai contre la paroi de l'ascenseur en regardant les étages défiler.
Un Super qui bosse comme simple réceptionniste dans un hôtel de Zvolénie ?
Finalement, ça avait du sens. Tous les méta-humains n'étaient pas forcément des justiciers en collants, des mercenaires bodybuildés ou des monstres assoiffés de sang. Certains voulaient juste pointer pour un 35 heures/semaines, payer leur loyer et vivre une vie normale. Ça me rassurait, d'une certaine manière.
Ding.
Je sortis au quatrième étage. Je trouvai rapidement la porte 402 et passai la carte magnétique. Un petit clic vert retentit.
J'entrai. La chambre n'était pas un penthouse présidentiel, mais pour un lycéen habitué à une petite chambre en banlieue, c'était le grand luxe. Elle était suffisamment spacieuse et élégante, avec un grand lit double couvert d'une couette immaculée, un petit bureau en bois, et même une télévision à écran plat. J'ouvris une porte coulissante : il y avait une salle de bain privative, toute en marbre clair, avec des petits savons emballés.
J'étais en extase.
Je sortis mes écouteurs de ma poche, mis ma playlist préférée à fond pour me couper du monde, et balançai mon sac dans un coin. Je pris mon élan et sautai à pieds joints sur le lit. Le matelas moelleux amortit ma chute à la perfection.
Je me laissai glisser jusqu'à la grande fenêtre. J'écartai les lourds rideaux opaques et restai bouche bée.
La vue était superbe. Elle donnait directement sur les toits enneigés de la vieille ville. La nuit commençait à tomber, et les lampadaires à l'ancienne s'allumaient un par un, diffusant une douce lumière orangée. Mieux encore : de minuscules flocons de neige commençaient à tourbillonner dans le ciel pour envelopper ce début de soirée d'une atmosphère magique.
Je suis vraiment en vacances...
Je soupirai de contentement. Le voyage m'avait épuisé. J'avais besoin d'une douche bien brûlante pour me détendre les muscles, et surtout, pour essayer de réchauffer mon bras gauche qui me semblait perpétuellement engourdi.
Je m'éloignai de la fenêtre, toujours avec mes écouteurs vissés dans les oreilles, la musique m'isolant des bruits du couloir.
Je commençai à me déshabiller. Je retirai mes lunettes, puis j'attrapai le col de mon sweat et de mon t-shirt en même temps. Je tirai d'un coup sec et balançai le tout sur le sol en moquette.
Je me retrouvai torse nu.
Dans le reflet du miroir de la chambre, je pouvais voir mon bras gauche. Les cicatrices blanches et maladives couvraient ma peau du poignet jusqu'à l'épaule, s'étendant même dangereusement vers mes côtes. J'avais l'air d'un véran d’un champ de bataille.
Je me retournai pour me diriger vers la salle de bain, quand soudain...
Clic.
La poignée de ma porte d'entrée s'abaissa.
La porte s'ouvrit à la volée.
Fin du chapitre.