Chapitre 80
Je fixais le petit hublot ovale à ma gauche. De l'autre côté de l'épais plexiglas, la nuit noire et une mer de nuages s'étendaient à perte de vue.
À ma droite, Maya avait la tête basculée en arrière, la bouche légèrement entrouverte, profondément endormie avec son coussin de voyage en forme de chat. À côté d'elle, côté couloir, Aamir ronflait doucement, ses longs bras croisés sur sa poitrine, les écouteurs enfoncés dans les oreilles.
Moi, j'étais dans cet état cotonneux de demi-sommeil, bercé par le bourdonnement sourd de l'avion.
Je repensai au fait que je regrettais de ne pas avoir pu me mettre à côté de Sienna. Elle était assise trois rangées plus loin, côté hublot elle aussi, en train de lire un épais roman. C'était un petit pincement au cœur, mais très honnêtement, c'était un prix ridicule à payer pour avoir le privilège de simplement passer des vacances avec elle.
En regardant le ciel nocturne scintillant d'étoiles, je sentis un léger décalage dans mon cerveau. Une pensée incongrue. Une sorte de gêne.
Pourquoi je m'embête à prendre l'avion... alors que je peux simplement voler ?
C'était une pensée d'adolescent trop rêveur, le genre de réflexion stupide qu'on a à trois heures du matin. Sauf que, pour moi, ce n'était pas une métaphore. Maintenant, je savais au fond de moi qu'avec le symbiote, je pourrais sûrement égaler ce Boeing en termes de vitesse et d'altitude. L'idée d'ouvrir la porte de secours, de laisser l'armure me recouvrir et de faire la course avec l'avion parmi les étoiles me traversa l'esprit.
Je secouai la tête avec un petit sourire fatigué, chassant cette absurdité. Mon bras gauche picota légèrement sous mon sweat, me rappelant cruellement pourquoi il valait mieux laisser le costume sagement plié au fond de ma valise.
Petit à petit, mes paupières s'alourdirent, et je finis par fermer les yeux.
Après un vol atrocement long, rythmé par les commérages incessants des autres élèves, les rires étouffés et l'ébullition classique d'une classe de lycéens en voyage, l'avion finit par percer la couche nuageuse pour se poser lourdement sur le tarmac.
Quelques idiots ont applaudi à l'atterrissage. J'ai levé les yeux au ciel en m'étirant.
Je sortis d'un très long sommeil, la nuque en vrac, suivant le mouvement du troupeau vers la sortie de l'appareil. Dès que nous avons franchi les portes automatiques de l'aéroport, le choc thermique fut brutal.
Un vent glacial, sec et vivifiant nous frappa de plein fouet.
La Zvolénie. Un pays aux fortes influences nordiques, connu pour ses hivers rigoureux et ses paysages de carte postale.
— Ah ! Ça caille sa mère ! claqua Aamir en remontant le col de sa doudoune jusqu'aux oreilles.
— Tu rigoles, Ça fait du bien de l’air frais, le corrigea Maya en réajustant son écharpe avec élégance.
Alors que nous attendions le bus, je ressentis à nouveau cette désagréable sensation. Un picotement à l'arrière du crâne. On m'observe.
Je me retournai brusquement, balayant le groupe d'élèves du regard. Mon regard croisa celui de Janette, qui fouillait frénétiquement dans son sac à main, l'air de rien.
Encore elle ? pensai-je en fronçant les sourcils. Faut que j'arrête d'être parano. C'est juste Janette. À force de côtoyer des psychopathes, je vois des menaces partout.
— Hé, Owen, ça va ? me lança Aamir en me donnant un coup de coude complice.
— Ouais mais j’'ai cru que l'avion allait exploser à chaque turbulence, mais on est là, répondis-je avec un faux soulagement qui les fit rire tous les deux.
Le trajet en bus privé vers le centre-ville fut une véritable claque visuelle.
Oubliez les immenses gratte-ciels en verre de NorthBridge, l'acier froid et les néons agressifs. Ici, tout respirait l'histoire. Les rues étaient pavées. Les bâtiments arboraient des façades colorées typiquement nordiques, aux toits pointus et aux fenêtres ornées de boiseries. Des églises centenaires côtoyaient de petites boutiques artisanales, le tout surplombé par des montagnes aux sommets enneigés qui se découpaient dans la lumière matinale.
C'était pittoresque. Presque magique.
— C'est incroyable que tout soit aussi bien conservé, murmura Maya, le visage collé à la vitre du bus.
Sienna, qui s'était glissée sur le siège juste devant nous pendant le transfert, se retourna avec un petit sourire rayonnant.
Elle portait un gros pull en laine torsadée qui lui donnait un air incroyablement doux et accessible.
— C'est parce que la Zvolénie a le taux de criminalité méta-humaine le plus bas du continent, expliqua-t-elle naturellement. Moins de 1% d'incidents liés aux Supers par an. Il n'y a pas de combats titanesques en plein centre-ville pour détruire le patrimoine. C'est l'un des rares endroits au monde où l'architecture du XVIIe siècle peut survivre sans se prendre un bus ou un laser sur le toit.
— Pas de Supers ? m'étonnai-je en croisant son regard. Ça doit être le paradis.
Sienna rit doucement, ses yeux bleus pétillant d'amusement.
— N'est-ce pas ? Ça fait du bien de décrocher.
Le bus finit par s'engager dans une large avenue bordée d'arbres, à quelques rues seulement du centre-ville historique, et se gara devant un bâtiment imposant.
Lorsque nous sommes descendus, le silence s'abattit sur la classe.
Devant nous se dressait le Grand Hôtel de Zvolénie. Une façade en pierre blanche immaculée, des portiers en uniforme bourgogne, des dorures aux balcons et un hall d'entrée qui brillait de mille feux à travers les immenses portes tournantes en verre.
Aamir lâcha un sifflement admiratif.
— La vache...
Maya, elle, plissa immédiatement les yeux, son radar à arnaques activé.
— Attendez une minute. C'est un quatre étoiles, au bas mot. Vu le prix dérisoire qu'on a payé pour ce voyage... on est censés dormir dans une auberge de jeunesse avec des douches communes, pas dans le palace. Y'a une erreur.
Monsieur Harrison frappa dans ses mains pour attirer l'attention de la meute de lycéens ébahis.
— S'il vous plaît, un peu de silence ! Oui, je vois vos visages surpris, et vous avez raison ! déclara-t-il avec un grand sourire satisfait. Normalement, notre budget ne nous permettait qu'un hébergement... modeste en périphérie.
Il marqua une pause théâtrale.
— Cependant, la direction de notre lycée m'a informé il y a quelques jours que le financement de ce projet scolaire a été grandement aidé par des fonds extérieurs.
— Des subventions de la région ? demanda l'intello du premier rang.
— Mieux que ça, répondit Monsieur Harrison en ajustant ses lunettes. Un mécène très généreux. Une figure a pris en charge l'intégralité du surcoût de cet hôtel et de nos activités. Alors, tâchez de bien vous tenir pour faire honneur à ce don exceptionnel !
Des cris de joie et des applaudissements éclatèrent parmi les élèves, pressés de découvrir leurs chambres luxueuses. Aamir et Maya se tapèrent dans la main, ravis de cette mise à niveau inespérée.
Je suis toutefois resté planté sur le trottoir, perplexe. Le vent froid s'engouffrait dans mon col.
Pourquoi un type plein aux as payerait-il le voyage d’un simple groupe de lycéens de NorthBridge ?
La coïncidence me paraissait trop grosse. Était-ce une simple lubie de milliardaire philanthrope ? Ou bien quelqu'un de très puissant, et de très riche, venait-il sciemment de rassembler une cinquantaine d'élèves de NorthBridge dans une cage dorée à l'autre bout du monde?
Je secouai la tête, saisissant fermement la poignée de mon sac.
Nah. Je me fais des idées. C'est la fatigue qui parle.
Je chassai cette paranoïa étouffante. J'étais en vacances. Quelques instants plus tard, je rejoignis mes camarades en courant vers les portes tournantes, bien décidé à profiter de cette agréable surprise et à oublier, pour un temps, le Fantôme Blanc.
Fin du chapitre 80.