Chapitre 79
POV : Janette
Pendant tout le trajet en bus menant à l'aéroport, Janette, assise quelques rangées plus loin, n'avait pas décroché son regard de la nuque d'Owen Frey.
En tant que journaliste en chef (et unique membre actif) du journal du lycée, elle avait le nez pour les scoops. Et Owen, sous ses airs de lycéen banal, commençait à clignoter sur son radar comme une immense anomalie.
Elle le scruta intensément. Objectivement, il ne se démarquait absolument pas des autres garçons de sa classe. Il n’était pas d’une beauté renversante. Il n'était pas le plus grand. Il n'était pas sportif, et il n'était certainement pas le plus drôle.
Le seul élément qui le distinguait vaguement de la masse, c'était ses excellentes notes dans certaines matières.
Par contre... son entourage défiait toutes les lois de la sociologie lycéenne. Il était entouré d'énergumènes.
D'abord, Aamir. Le meilleur ami. Objectivement l'un des garçons les plus charmants du bahut. Il avait une cote de popularité monstrueuse, il était le prodige du club de sport, et en plus de ça, il excellait en cours.
Ensuite, Maya. Elle dégageait une aura mystique, presque glaciale, qui lui avait valu un fan-club secret dans les couloirs. C'était le genre de beauté inaccessible. Le pire ? Elle ne parlait qu'à une poignée de personnes dans tout l'établissement, envoyant balader le reste des élèves avec une froideur assassine. Qu'elle parle à Aamir, c'était logique. Mais à Owen ?
Et enfin, la cerise sur le gâteau. L'anomalie de trop : Sienna Stone.
Littéralement l'une des rares personnes du pays à travailler pour le B.R.S. à un si jeune âge, ce qui faisait d'elle un prodige d'exception. Sans mentionner le fait qu'elle était littéralement une Super. Une vraie de vraie. Le genre d'être tout droit sorti d'une fiction, que l'on ne voyait d'ordinaire qu'à travers les écrans des chaînes d'information en continu.
Cette fille hors du commun côtoyait de plus en plus leur petit groupe. Enfin, plutôt... elle abordait de plus en plus Owen.
Tout le monde dans le lycée l’avait remarqué. Mais personne n’osait émettre l’hypothèse à voix haute, tellement l'idée d'un rapprochement entre la déesse de glace et l'asthmatique du fond de la classe paraissait absurde.
Janette mordilla le bout de son stylo. Elle se remémora en boucle l'événement de ce matin.
Cette traînée blanche dans le ciel. Cette silhouette s’écrasant silencieusement dans la ruelle derrière le bahut. Et, quelques instants plus tard, Owen apparaissant miraculeusement par le même chemin, en sueur.
Avait-elle simplement halluciné ? Son manque de sommeil lui jouait-il des tours ?
POV : Owen
Assis à côté d'Aamir, je me retournai pour la quatrième fois en cinq minutes, balayant les sièges arrière du regard.
J'avais l'impression persistante que quelqu'un me perçait la nuque du regard. Mais à chaque fois que je jetais un œil, tout le monde semblait occupé à discuter, dormir ou écouter de la musique.
Je deviens parano, ou quoi ? songeai-je en me replaçant dans mon siège, frottant mon épaule engourdi. Faut vraiment que j'arrête d'associer le moindre regard à une filature.
POV : Janette
Une fois dans le hall de l'aéroport, l'attention de Janette fut brièvement détournée par son propre groupe d'amies. Entre deux discussions sur les boutiques duty-free, elle crut entendre des bribes de potins affirmant qu'Owen avait effectivement un énorme crush sur Sienna.
Cela ne la choqua pas plus que ça. Honnêtement, 90 % des garçons et une bonne partie des filles du lycée avaient le béguin pour Sienna.
Mais son flair la poussa à reprendre sa filature. Elle espionna Owen du mieux qu’elle put, se cachant à moitié derrière un présentoir de magazines.
Avec la lumière crue des néons de l'aéroport, elle constata de nouveaux détails troublants. Owen avait de très légères taches blanches sur le visage. Mais la marque la plus étrange se trouvait sur sa main gauche, qui dépassait de sa manche : une multitude de petites cicatrices pâles.
Surtout, il avait l’air de ressentir une gêne constante à ce bras. Il le bougeait avec une raideur inhabituelle, comme s'il était engourdi.
S'est-il blessé ? Une bagarre ? Un accident ?
Plus le temps passait, plus la simple curiosité de Janette virait à l’obsession journalistique pure et dure. Elle savait qu’un truc clochait avec Owen Frey. Elle sentait le scoop du siècle à plein nez, sans pouvoir encore y mettre un titre.
Le crépitement des haut-parleurs la ramena brutalement à la réalité.
— Le vol SK309 en direction de la Zvolénie est prêt pour l'embarquement. Tous les passagers de ce vol sont priés de se diriger vers la porte B12.
L’excitation et l’impatience des lycéens explosèrent en un joyeux brouhaha. Le groupe se dirigea vers la porte d’embarquement, guidé par les consignes stressées de Monsieur Harrison.
Toutefois, en s'insérant dans la file d'attente, Janette ne décrocha pas son regard d'Owen, qui se trouvait quelques mètres devant elle.
Soudain, Owen se retourna directement dans sa direction.
Leurs regards plongèrent l’un dans l’autre.
Janette eut un mouvement de recul. Elle fut frappée, l'espace d'une fraction de seconde, par l'expression du garçon. Owen n’avait jamais vraiment eu l’air d’un "homme" à ses yeux. Il était plutôt ce garçon frêle, peureux, au sarcasme facile pour cacher ses insécurités.
Mais là, sous les néons blafards, ce garçon aux traits chétifs abordait un visage infiniment plus sévère. Ses yeux semblaient d'une profondeur insondable, sombres, chargés d'une fatigue et d'une intensité qui n'appartenaient pas à un adolescent normal. Pour une raison totalement inexplicable, il dégageait à cet instant précis un charme surprenant, presque magnétique. Le regard d'un prédateur fatigué.
Janette sentit ses joues s'empourprer légèrement.
Puis, l’instant suivant, ce visage envoutant et mystérieux s’annula totalement pour laisser place à... une affreuse grimace.
Owen fronça le nez, loucha légèrement, et tira la langue sur le côté avec un air manifestement agacé. Une grimace de gamin de huit ans qui signifiait clairement : « Qu’est-ce que tu me mates la rouquine ?! »
L'aura mystérieuse venait de s'effondrer comme un château de cartes.
Owen n'avait visiblement pas oublié la réflexion piquante qu'elle lui avait balancée devant les casiers quelques semaines plus tôt, et souhaitait manifestement se venger avec toute la mesquinerie dont il était capable.
Car si Owen Frey était certes connu pour être l'intello de service du fond de la classe... il était surtout réputé pour avoir un caractère absolument merdique quand on le provoquait.
Après sa grimace monumentale, Owen se retourna avec la fluidité d'un ninja, l'air de rien.
Aamir, qui marchait juste devant lui, lui lança un regard circonspect.
— C’est quoi cette gueule que tu viens de tirer, au juste ?
— Une nouvelle technique de drague, répondit Owen avec un aplomb phénoménal. On m'a dit de jouer sur le mystère.
— Oula... Si j'étais toi, j'éviterais. T'as failli me faire faire des cauchemars.
La conversation s’étouffa dans le sas d'embarquement vers l'avion, rythmée par les rires de Maya.
Derrière eux, Janette était restée littéralement bouche bée. La surprise laissa rapidement place à une indignation totale. Elle vira au rouge écarlate, ses poings se serrant le long de son sac à main.
Je vais le buter... songea-t-elle, les yeux injectés de sang. Il se prend pour qui, ce petit merdeux ?!
L'investigation journalistique venait de se transformer en affaire personnelle.
Fin du chapitre.