Chapitre 78
Le trajet en bus vers l'aéroport réunissait absolument tous les clichés du voyage scolaire lycéen.
L’air était saturé d’une odeur douteuse de déodorant, de chips au paprika et de sueur matinale. Le brouhaha était assourdissant des rires gras à l'arrière, de la musique depuis des enceintes portables, et le bruit sec des paquets de bonbons qu'on s'arrachait.
Assis côté vitre, je regardais le paysage urbain de NorthBridge s'éloigner, encore un peu dans les vapes.
Au bout de quelques minutes de route, mon cerveau finit par faire l'appel. Je balayai les sièges du regard.
— Attendez... elle est où, Sienna ? demandai-je en me tournant vers Aamir et Maya.
Aamir, qui était en train de piller un paquet de biscuits, m'adressa un petit sourire en coin insupportable.
— T'en fais pas pour ta dulcinée. Elle avait des contraintes de dernière minute avec le taff, mais elle nous a prévenus qu'elle rejoindrait le groupe directement là-bas.
Maya leva les yeux au ciel avec une telle force que j'ai cru qu'elle allait se froisser un muscle oculaire. Elle poussa un soupir théâtral.
— Relaxe, Roméo. Tu peux très bien survivre quelques heures sans elle, non ?
— Très drôle. Je posais juste la question pour la cohésion du groupe, moi, mentis-je avec aplomb.
La conversation dériva rapidement sur ce qui nous attendait.
— Franchement, j'ai trop hâte, s'excita Aamir. J'ai regardé des documentaires sur la Zvolénie. Leurs montagnes sont dingues, et apparemment, la bouffe locale est hyper consistante. Genre, des ragoûts de viande à te caler pour trois jours.
— Moi, c'est l'architecture qui m'intéresse, ajouta Maya, les yeux brillants. C'est une ville qui n'a presque pas été touchée par les combats de Supers depuis des décennies. Tout est encore d'époque. Ça va nous changer de nos buildings qui explosent tous les quatre matins.
Je les écoutais avec un petit sourire. J'étais excité, moi aussi. L'idée de découvrir une nouvelle culture, de marcher dans des rues inconnues, de manger des trucs bizarres...
C'était une bouffée d'air frais dont j'avais désespérément besoin. Loin de cette foutue ville.
L’arrivée à l’aéroport marqua un changement de rythme brutal. Les choses se sont accélérées d'un coup.
Dès qu'on a posé le pied hors du bus, on a été happés par le chaos organisé. Le brouhaha constant, les annonces au micro dans trois langues différentes, le crissement des roulettes des valises sur le carrelage, les voyageurs d'affaires pressés qui couraient avec leur café...
Alors que je récupérais mon sac dans la soute du car, je me suis fait violemment bousculer par une épaule.
Je titubai en arrière. Sam me lança un regard noir, son sac de sport sur l'épaule.
Il s'attendait probablement à ce que je réplique. Mais très honnêtement, j'étais de bien trop bonne humeur pour laisser un gorille décérébré gâcher ce moment. Je l'ignorai royalement, attrapai ma sangle et rejoignis mes amis.
Je regardai autour de moi, prenant une grande inspiration d'air climatisé. J'appréciais chaque seconde de ce moment.
Il faut savoir que ma famille n’a jamais vraiment eu les moyens de partir à l’étranger. Les "vacances" des Frey se résumaient généralement à du camping dans la région ou à des séjours chez une vieille tante. Donc, pour moi, me retrouver au beau milieu d'un aéroport international, c’était déjà quelque chose d’incroyable.
Quand je regarde des vlogs de voyage sur YouTube, je me mate en boucle la partie de l’aéroport, pensai-je en souriant béatement. C’est LE moment sacré. Celui qui valide que les vacances ont officiellement commencé.
Le groupe d'élèves était mené à la baguette par un Monsieur Harrison au bord de la crise de nerfs, secondé par Madame Albright, la prof de langue, qui passait son temps à compter les têtes.
L’enregistrement des bagages en soute s’est passé tranquillement. Mais, lorsqu'est venu le moment de passer les contrôles de sécurité pour la zone d'embarquement, mon niveau de stress a crevé le plafond.
Dans la file d'attente menant aux portiques détecteurs de métaux et aux scanners à rayons X, je tapotais frénétiquement du pied, le teint livide.
— Ça va pas, Owen ? me demanda Maya en plissant les yeux. T'es tout pâle. T'as le mal de l'air avant même d'avoir vu un avion ?
— C-C'est ça, bafouillai-je, m'accrochant à cette excuse. J'ai une peur bleue de l'avion. Les crashs, les turbulences, tout ça...
— Idiot, soupira-t-elle. C'est le moyen de transport le plus sûr au monde. T'as plus de chances de te faire écraser par un super-héros en traversant la rue que de t'écraser en avion.
La vraie raison de mon état de décomposition imminente se trouvait dans mon sac à dos, que je venais de poser dans un bac en plastique gris.
Le foutu masque.
J'avais décidé de le prendre avec moi. Il ressemblait à un simple masque en tissu. Mais qu'est-ce que la machine à rayons X allait afficher ? Une masse organique? Une arme non identifiée ? Est-ce que les agents de la douane allaient m'encercler avec des tasers en hurlant ?
Mon bac avança sur le tapis roulant et disparut dans le tunnel de la machine.
Je retins mon souffle. Mon cœur battait si fort qu'il résonnait dans mes tympans.
L'agent de sécurité de l'aéroport fixa son écran. Il cligna des yeux, prit une gorgée de son café tiède... et laissa passer le sac en baillant à s'en décrocher la mâchoire.
Contre toute attente, aucune alarme stridente ne retentit. Rien. Nada.
Le bagage était passé comme une lettre à la poste. Apparemment, aux yeux des scanners humains, le symbiote n'était rien de plus qu'un vêtement roulé en boule.
Je récupérai mon sac avec des mains légèrement tremblantes et le plaquai contre mon torse en passant le portique.
Bon, le plus gros est passé, soufflai-je intérieurement en essuyant une goutte de sueur sur mon front.
C'est donc ça que ça fait de réussir son coup... Je me sens comme un trafiquant. Appelez-moi Pablo.
Une fois la douane franchie, le petit groupe s'installa dans la zone d'embarquement, près de notre porte. L'excitation des débuts finit par retomber, remplacée par l'attente interminable sous les directives bien stressantes de Monsieur Harrison, qui nous interdisait de nous éloigner de plus de dix mètres pour aller aux boutiques duty-free.
Au moment où l’ennui commençait sérieusement à gagner du terrain et que je luttais pour ne pas m'endormir sur mon sac, un mouvement attira mon attention.
Une jeune fille venait d'entrer dans la zone d'embarquement, tirant une élégante petite valise à roulettes.
Sienna.
Elle était habillée simplement, avec un jean bien coupé et un pull léger, mais elle dégageait toujours cette aura de perfection inaccessible. Elle fut directement repérée et entourée par un groupe de filles de la classe, surprises et ravies de la voir enfin arriver.
Par contre, sans aucune prétention, je pense objectivement être celui qui fut le plus heureux de la voir.
J'étais assis sur mon siège métallique, la fixant avec le sourire le plus niais et béat jamais affiché par un être humain sur cette planète. J'avais totalement oublié mon bras, mon masque, et mon agonie de la semaine. Elle était là.
Maya, assise en face de moi, me dévisagea longuement. Elle croisa les bras, une expression jugeant sévèrement ma santé mentale peinte sur le visage.
Aamir, lui, posa une main lourde sur mon épaule et lâcha avec un petit rire amusé.
— Bon, on dirait que le voyage commence enfin pour toi.
Fin du chapitre 79.