Chapitre 77
Le reste de la semaine passa à une vitesse fulgurante, glissant entre mes doigts comme du sable.
Je n’avais pas réellement récupéré de mon affrontement cauchemardesque avec Speed. En ce lundi matin, à 06h00 tapantes, quelques heures à peine avant le départ du bus scolaire pour l'aéroport en direction de la Zvolénie, le bilan médical était désastreux.
Aucun souvenir de la fin du combat n'avait refait surface. Et surtout, aucune sensation n'était revenue dans mon bras gauche. La peau cadavérique et les taches blanches marbrées étaient toujours là.
D’ailleurs, je n’avais pas enfilé le masque depuis.
Mon quotidien s'était résumé à survivre. Aller en cours, faire le pitre à l'hôpital en tant que Doc'-Man (ce qui devenait de plus en plus dur avec un bras à moitié insensible), et m'écrouler de fatigue chez moi. Je n'avais pas croisé Sienna du reste de la semaine. Elle était apparemment absente pour "des raisons familiales". Je me doutais bien de la véritable raison professionnelle derrière cette absence. J’espère qu’elle pourra quand même venir au voyage...
Quant au costume... je n'y accordais plus aucune attention. Le malaise avait totalement surpassé la peur. Je n'avais aucune idée de la façon dont cette chose modifiait mon ADN, mais la réalité venait de me frapper de plein fouet.
Jusqu’à maintenant, les conséquences du symbiote ne m'avaient apporté que des avantages. Je m'étais bercé d'illusions, pensant sincèrement devenir une sorte de super-soldat à long terme. La réalité était bien plus cruelle. Je comprenais maintenant le véritable prix à payer pour détenir un pouvoir défiant toute logique, capable de rivaliser avec des êtres pouvant raser des villes.
Le prix, c’était mon humanité. Mon corps. Ma santé mentale et physique.
Et le pire, c'est que je ne pouvais même pas en avoir le cœur net. Je ne pouvais tout simplement pas me rendre dans un hôpital pour faire une prise de sang ou une analyse de mes symptômes sans risquer de finir sur la table de dissection du B.R.S.
D'ailleurs, l’incident dans la forêt n’avait pas eu de réelles suites dans les médias. L'information avait disparu aussi vite qu'elle était apparue, étouffée par l'indifférence générale et la machine de censure gouvernementale.
Je poussai un long soupir. J'étais planté devant mon sac de voyage grand ouvert.
Le plus gros de mes affaires était déjà préparé depuis le week-end, mais j'hésitais. Je tenais le masque blanc et inerte du bout des doigts.
Je partais en voyage scolaire. À l'étranger. Dans la théorie, je n'avais absolument aucun besoin de jouer les apprentis justiciers là-bas.
Je finis par l'enfoncer tout au fond du sac, coincé entre deux paires de chaussettes et mes sous-vêtements.
J’espère juste qu’il ne bipera pas aux portiques de la douane. Au toucher, ça ressemble à du tissu. Sur un malentendu, ça passe...
Je refermai le zip et me tournai vers mon bureau. J'attrapai la petite monture noire posée à côté de mon clavier. Mes lunettes de vue, fraîchement achetées samedi après-midi. Je ne pouvais plus le nier : la détérioration de mon corps avait atteint mes yeux. J'avais besoin d'un correctif pour voir net au-delà de trois mètres.
Je les glissai sur mon nez et me regardai dans le miroir. Bien que la monture ne m'aille pas si mal, renforçant mon côté intello, je n’arrivais pas à m'y faire. C'était la preuve que je me détruisais à petit feu.
Je descendis dans la cuisine pour prendre mon petit-déjeuner.
La maison était silencieuse. Ma mère était déjà partie travailler. Sur la porte du frigo, un post-it jaune fluo m'attendait.
« Coucou mon cœur, tu pourras déposer Lily à l’école ce matin ? Bisous ! »
Je lus la note avec un petit hochement de tête machinal. J'ouvris le frigo, me servis un grand verre de jus d'orange, me posai sur une chaise et le sirotai tranquillement, les yeux mi-clos.
Déposer Lily.
Mmmhh-mhhh...
Le bahut de Lily se trouve à max 30 minutes de bus d’ici. De son école au lycée, je dois en avoir pour... peut-être 50 minutes, vu qu'ils sont à l'opposé de la ville.
Mmmmh.
Le bus pour l'aéroport démarre du lycée à 08h00.
Nan, c'est bon. Je suis large.
Je levai les yeux vers l'horloge murale de la cuisine. 06h30.
Je suis large, ça va...
Puis, mon cerveau s'alluma.
Une seconde.
Deux secondes.
À la troisième, mon visage vira au blanc cadavérique, manquant de lâcher mon verre de jus qui s'écrasa à moitié sur la table.
Maman... je prends l’avion AUJOURD'HUI !
Je me levai en trombe, renversant presque ma chaise, et je courus comme un dératé vers la chambre de ma petite sœur. J'ouvris la porte à la volée.
— MICROBE ! RÉVEILLE-TOI, ON DÉCOLLE MAINTENANT ! hurlai-je.
— Mmmmhmmmh... grogna-t-elle, enfouie sous sa couette. (Traduction : Je commence à 08h00, je peux encore traîner dix minutes).
— Je m’en fous ! Réveille-toi ou je te jette par la fenêtre !
Quelques minutes plus tard, dans les rues brumeuses de la banlieue, un jeune homme à lunettes sprintait pour sa survie. Je tenais d’un bras une gamine mal réveillée par le col de son manteau, et de l'autre, mon lourd sac de voyage. Nous avons atteint l'arrêt de bus le plus proche, m'y engouffrant de justesse sous le regard ébahi du conducteur.
Dans le bus de ville, la différence d'ambiance était frappante.
D'un côté de la banquette, Lily, tranquillement assise, scrollait frénétiquement sur mon téléphone avec un sourire narquois.
De l'autre, moi, Owen Frey, complètement stressé, me rongeant les ongles jusqu'au sang en fixant la trotteuse de ma montre pour ne pas perdre une seule seconde.
Le bus finit par s'arrêter devant son école primaire.
J'agrippai Lily par les épaules et la déposai presque de force sur le trottoir.
Ma petite sœur m'adressa un sourire qui, bien qu’angélique en surface, dégageait une aura de pure malveillance.
— À plus tard, grand frère. J’espère que ton voyage sera top... enfin, si t’arrives à temps. Tic, tac... dit-elle en mimant un célèbre lapin tenant une montre à gousset.
Ne pouvant pas étrangler cette petite peste devant la directrice de l'école qui nous regardait, amusée par la situation, je me contentai de lui faire un salut militaire bâclé et je courus à en perdre les poumons vers la station de métro la plus proche.
Mais malheureusement... il fallait s'y attendre.
Dans une ville axée sur les affaires, un lundi matin sous un ciel gris, les transports en commun sont le véritable boss final. L'application indiquait un "incident technique" sur la ligne. Les bus de remplacement étaient bloqués dans un embouteillage monstre.
J'attendis 5 minutes.
Puis 10 minutes.
Puis 20 minutes.
Je suis foutu. Je suis complètement foutu.
Je pouvais survivre à l’attaque d’un Héros de Rang A, je pouvais survivre à la folie d'un symbiote, mais je n'allais certainement pas survivre à la dégradation des services publics de NorthBridge.
Mon téléphone ne cessait de vibrer dans ma poche. Des SMS d'Aamir et Maya m'harcelaient pour que j'accélère. Ils étaient déjà dans le car scolaire.
Je regardai l'heure. 07h50.
Il me restait exactement dix minutes. Même si un bus finissait par arriver là, tout de suite, il mettrait au moins une demi-heure pour traverser le trafic. Je ne pouvais pas attendre plus longtemps.
Je n'avais pas le choix.
À 07h55, une silhouette blanche parcourut le ciel matinal de NorthBridge à une vitesse folle, rasant les nuages pour ne pas se faire repérer par les radars urbains.
Dans le car scolaire garé devant les grilles du lycée, Aamir et Maya commençaient sérieusement à désespérer. Monsieur Harrison avait depuis longtemps fini de faire l'appel et tapotait nerveusement son stylo contre sa tablette, prêt à donner l'ordre du départ au chauffeur. Une grosse goutte de sueur perla sur le front d'Aamir au moment précis où le conducteur fit gronder le lourd moteur du véhicule.
08h01.
TOC TOC TOC !
Quelqu'un toqua frénétiquement contre la porte vitrée du bus.
Le chauffeur ouvrit.
Un jeune homme à lunettes, les cheveux en bataille, manifestement essoufflé, se tenait là, cramponné à son sac de voyage de toutes ses forces.
— Owen Frey ?! tonitrua Monsieur Harrison depuis l'avant du bus. Vous êtes en retard !
— Je sais... je sais, huff... désolé monsieur, haletai-je en montant les marches. J’étais bloqué... dans de terribles bouchons. Un enfer.
Sous les rires moqueurs de quelques camarades et le « Tsk » manifestement agacé du professeur, je baissai la tête et avançai dans l'allée centrale pour rejoindre mes amis au fond du car. Je m'écrasai sur le siège libre à côté d'Aamir.
— Mission accomplie, les gars... soufflai-je en fermant les yeux.
— Mec ! J'ai cru que j'allais faire un arrêt cardiaque ! s'exclama Aamir en me tapant l'épaule. J'étais à deux doigts de simuler un malaise pour gagner du temps.
— T'as vraiment une gestion du temps catastrophique Owen, soupira Maya, bien que le soulagement soit visible dans ses yeux. J'allais demander à ce qu'on te laisse sur le trottoir.
— Moi aussi, je vous aime, répondis-je en massant mon poignet gauche.
Quelques instants plus tôt.
Au tout fond du bus, une jeune fille aux cheveux roux fixait pensivement la vitre en attendant le départ.
Janette, la journaliste en herbe du journal du lycée, cherchait de l'inspiration. C'est à ce moment-là qu'elle avait aperçu, l'espace d'une demi-seconde, une traînée blanche. Une silhouette qui venait de s'écraser silencieusement dans la petite ruelle sombre située juste derrière l'établissement.
Elle s'était frotté les yeux, croyant à une hallucination ou à un reflet du soleil. Elle avait regardé autour d'elle pour voir si quelqu'un d'autre avait remarqué l'anomalie, mais tout le monde était occupé à discuter. Personne ne regardait par la fenêtre aussi tôt le matin.
L’instant d’après, venant exactement de la direction de cette même ruelle... un camarade était apparu en courant vers les grilles du lycée.
Owen Frey.
Encore lui.
Janette fronça les sourcils, sortant son petit carnet de notes de son sac. Son regard analytique se posa sur le dos d'Owen, affalé quelques sièges plus loin.
Qu’est-ce que ça veut dire... ?
Fin du chapitre.