Chapitre 76
Speed était tranquillement assis sur le tronc fendu d'un chêne, au beau milieu de la clairière dévastée. Il savait que, d'une minute à l'autre, quelqu'un allait faire irruption ici. Bien que le combat se soit déroulé à la lisière forestière de NorthBridge, les ondes de choc colossales et les détonations soniques allaient forcément attirer l’attention des satellites et des patrouilles.
Et il ne fut pas déçu.
L’instant suivant, une ombre s’écrasa à quelques mètres derrière lui, atterrissant sans le moindre bruit. L’air autour de Speed s’alourdit brutalement, comme si la gravité venait d'être légèrement augmentée. Il savait pertinemment qui était là. L’envoyée spéciale du Bureau.
VRRRRRMMM.
Sans plus tarder, le ciel nocturne se remplit du bourdonnement mécanique d'une dizaine de drones d'intervention. Speed se retrouva complètement encerclé, violemment éclairé par des projecteurs stroboscopiques.
— Vous abusez un peu les gars, là... râla-t-il, un bras levé pour protéger ses yeux de l'éblouissement.
Il voulut réajuster ses lunettes de soleil teintées, mais réalisa qu'elles avaient été pulvérisées depuis bien longtemps lors du combat.
— Tsk.
— Jalil ? demanda une voix féminine familière depuis la pénombre, avant que la pression atmosphérique ne retombe à la normale.
Speed laissa échapper un rire nerveux, crachant un peu de sang.
— Salut Nova. Ça faisait un bail, dis donc.
La silhouette rouge et blanche s'avança dans le halo des projecteurs. Nova croisa les bras, scannant l'état pitoyable du Héros Numéro 7. Son nez était en bouillie, son justaucorps déchiré, et son visage tuméfié.
— Tu as une sale mine, mon vieux, commenta-t-elle avec une pointe d'ironie, bien qu'une réelle inquiétude brille dans ses yeux argentés. La dernière fois qu'on s'est croisés pour un verre, tu m'assurais que personne ne pouvait égratigner ta précieuse peau.
— Les temps changent, ma belle, soupira-t-il en s'essuyant le menton. Et puis, faut bien que je laisse une chance aux autres de temps en temps, sinon c'est pas drôle.
Leur échange d'anciens camarades de promotion fut de courte durée. Le crissement de pneus lourds sur les graviers annonça l'arrivée d'un convoi. Plusieurs fourgons blindés, floqués du logo noir et or du B.R.S., pilèrent en bordure de la clairière.
De nombreux hommes armés, équipés de fusils anti-Supers, en sortirent pour sécuriser le périmètre.
Un Régulateur en chef, l'Agent Cart, s'avança, accompagné d'un homme en blouse blanche qui regardait les cratères avec une fascination malsaine.
Cart présenta son insigne avec froideur.
— Monsieur Speed. Nous aimerions échanger avec vous au sujet de... cet accident.
Il commença un interrogatoire strict et réglementaire. Speed, fidèle à lui-même, resta le plus évasif possible. Il omit totalement de parler du Fantôme Blanc, de l'armure de Hope, ou du fait qu'il s'agissait d'un gamin.
À la place, il impliqua l'apparition soudaine d'une Abomination de stade terminal, jamais enregistrée dans les bases de données.
— J'insiste, je l'ai éliminée, affirma Speed en haussant les épaules.
— Vraiment ? répliqua Cart en parcourant la zone du regard. Et le cadavre, Monsieur Koffi ? Nos scanners thermiques ne détectent aucune masse biologique résiduelle.
Speed sourit. Un sourire sombre et provocateur.
— Quel cadavre, Agent Cart ? Si je le souhaite, avec un seul de mes poings, je peux vous réduire à l'état de simple crêpe si fine qu'on pourrait vous glisser sous une porte.
Les Régulateurs autour d'eux se tendirent immédiatement, resserrant leurs prises sur leurs fusils d'assaut.
Speed finit par éclater de rire, levant les mains en l'air.
— Wow, wow, je rigole les gars ! Faut se détendre un peu. L'humour, c'est important. Très honnêtement, je pense l’avoir éliminé, mais au moment de lui porter le coup de grâce, ce monstre s’est juste évaporé dans l’air. Une capacité de téléportation résiduelle, peut-être ? Je ne peux pas affirmer que son élimination soit définitive.
Tout le monde le regardait d'un air extrêmement sceptique.
— Écoutez les gars, soupira le héros. Y’a un monstre géant qui s’est pointé dans cette forêt en m'attaquant par surprise, et j’ai littéralement explosé le périmètre pour l'arrêter. Vous n'allez pas en faire une affaire d’État pour une simple Abomination de classe A, si ?
— Monsieur, rétorqua froidement l'Agent Cart. Cette "simple" Abomination, comme vous dites, vous a atteint. Physiquement.
Le silence s'abattit. Ici, tout le monde connaissait les capacités de Speed. Personne ne le sous-estimait. Pouvoir franchir sa barrière vectorielle et l’atteindre physiquement relevait de la pure impossibilité scientifique. Sans compter sa vitesse hypersonique.
Speed soupira, détournant le regard.
— Je me suis laissé distraire. Ça arrive aux meilleurs.
Pour détourner l'attention de l'interrogatoire, il se tourna vers Nova et lui glissa, sous le ton d'une simple vanne amicale :
— D'ailleurs, vu que je suis au chômage technique pour la soirée, ça te dit d’aller boire un café demain matin dans la capitale ? Pour se remémorer le bon vieux temps à l'Académie.
Nova capta immédiatement le sous-entendu dans son regard. Speed n'invitait jamais personne au café après une raclée pareille. Il se tramait quelque chose de grave, et il ne pouvait pas en parler devant les micros du Bureau.
— C'est d'accord, accepta-t-elle aisément, affichant un sourire poli. Demain, huit heures.
Il faut comprendre une chose essentielle sur le fonctionnement de ce monde. La grande majorité des villes étaient régies, protégées (et souvent rackettées) par des agences privées de super-héros.
Vous vous demandez pourquoi aucun grand super-héros bankable ne s’était pointé ici plus tôt ? La raison est simple : NorthBridge n’avait pas de héros "officiel" attitré à sa ville.
Elle était sous la juridiction unique et stricte du B.R.S. (Bureau de Régulation des Supers). L’un des rares cas du pays. Même la capitale était désormais régie par l'agence privée Zénith.
Ici, seuls les Régulateurs armés pouvaient intervenir pour les situations classées B ou plus, et le reste des basses besognes était délégué à des agences mineures. Toutefois, des dizaines de héros mineurs existaient dans la ville, opérant sous contrat, mais principalement pour la protection de sièges sociaux de grandes sociétés privées, ignorant royalement la petite criminalité.
Nova, quant à elle, appartenait bien au B.R.S., une agence publique. Mais son statut de Numéro 2 faisait d'elle une arme de dissuasion massive, souvent déployée partout dans le pays pour des situations de crises absolues, voire à l’étranger. Le comportement du Numéro 1 actuel, Zénith, étant bien trop volatile, capricieux et médiatique, elle reprenait dans l'ombre pas mal du boulot de l'ancien symbole : Hope.
L'interrogatoire semblait toucher à sa fin, quand une voix doucereuse s'éleva.
— Monsieur Speed. Pouvez-vous me dire si vous avez croisé sur votre chemin, avant ou pendant l'attaque, un homme d’un mètre soixante-quinze environ, vêtu d’un costume blanc étrangement similaire à celui du défunt Hope ?
Le scientifique en blouse blanche, qui accompagnait Cart, s'était rapproché de Speed sans que personne ne s'en aperçoive.
Speed, déconcerté par la question horriblement précise, mais surtout irrité par le manque de tact de l'individu, fronça les sourcils.
— La moindre des politesses, avant de poser une question aussi tordue à un supérieur, mec, c'est de se présenter, non ?
L'homme sourit finement, ses yeux derrière ses lunettes brillant d'une lueur fanatique, accentuée par sa chevelure d'un vert électrique.
— Oh, oui, c’est vrai. Navré pour ce manquement au protocole. Je me présente : Docteur Michael Aris. Directeur de la section Recherche & Développement du B.R.S. Pouvez-vous me renseigner sur cet individu ?
Speed grimaça pour masquer son malaise. Ce type cherchait le gamin.
— Non. Je ne l'ai pas aperçu aujourd'hui dans cette forêt. Mais j'ai bien croisé sa tronche pas mal de fois sur les chaînes d'info en continu. Le type qui a fait s'effondrer un morceau du pont, c'est ça ?
— Très juste, acquiesça Aris, ses yeux fouillant le visage tuméfié de Speed à la recherche d'un mensonge.
— Et pourquoi le cherchez-vous avec autant de ferveur, Docteur ?
— Mhh... disons simplement que c’est un individu précieux pour l'avenir de notre organisation. Et pour la science. Sur ce, Monsieur Speed, je dois vous fausser compagnie. Les prélèvements m'attendent.
Le scientifique tourna les talons avec une fluidité dérangeante et s'enfonça dans la nuit, rejoignant une équipe de laborantins en combinaison hazmat.
Speed frissonna malgré lui.
— Il me fout la chair de poule, ce type, marmonna-t-il.
Peu de temps après, toute la zone fut totalement bouclée par des barrières énergétiques, et les journalistes, attirés par le bruit de l'escarmouche, commencèrent à affluer de partout en périphérie du barrage.
Dans un coin plus au calme, près de la lisière de la route, Speed rejoignit Nova.
— Il dégage un truc vraiment pas net, ton collègue à la chevelure verte, lâcha le héros en crachant sur l'herbe.
— Je ne peux pas le nier, soupira Nova, le regard sombre. Mais ce type est un génie parmi les génies. Bien que ses méthodes ne soient pas forcément très... morales. Le Bureau lui pardonne beaucoup de choses pour ses résultats.
— Son visage me disait quelque chose... réfléchit Speed en plissant les yeux. C'est bien le type qui a créé l'inhibiteur cellulaire à large spectre, utilisé pour neutraliser les toxines d'Abomination dans les années 2010 ?
— Très juste, répondit-elle sèchement. Et il est prêt à tout pour surpasser sa propre invention.
Speed regarda la forêt dévastée, le cœur lourd.
Il repensa à l'adolescent ensanglanté sous le masque. Ce gamin, avec sa force démesurée et son costume, était devenu la cible prioritaire du B.R.S. et du savant fou le plus dangereux du pays.
Je ferais mieux d'arriver en avance à ce café demain, Nova, pensa Speed. Parce qu'on va avoir un paquet de trucs à se dire sur le futur de ce foutu monde.
Fin du chapitre.