Chapitre 58

— ATTENDS— !
Ma voix démoniaque résonna dans le vide. Les entraves d'ombre qui me maintenaient au sol se dissipèrent instantanément, s'évaporant comme une mauvaise pensée, me rendant enfin ma liberté.
La Banque retomba dans un lourd silence, ne laissant derrière la Sorcière rien d'autre qu'un champ de bataille dévasté et un lycéen passablement humilié.
Je restai allongé quelques secondes sur le marbre froid, fixant le plafond détruit.
— Bon... le côté positif de ce merdier monumental, c’est que je suis encore en vie, je suppose.
Je me relevai difficilement, les articulations craquantes. Je regardai autour de moi. Le brouillard toxique de l'autre cinglé était encore présent, rampant sur le sol. Les trois braqueurs que j'avais assommés plus tôt commençaient à peine à convulser, luttant contre l'intoxication de la fumée de leur propre boss.
Je soupirai, l'air sifflant à travers le sang qui obstruait le filtre de mon masque.
— Bon. Je suppose que mon travail à moi ne fait que commencer.
…
Dans le bureau arrière, l'angoisse était à son paroxysme. Les tirs, les explosions et les rugissements monstrueux s'étaient tus depuis plusieurs minutes, remplacés par un silence de mort. Agenouillés, ligotés, les otages attendaient la sentence.
Soudain, une ombre se découpa dans l'encadrement de la porte.
L’homme en armure blanche et dorée avança lentement. De son flanc gauche, il tenait fermement deux hommes en treillis par le col, et en traînait un troisième de sa main droite. Il marchait doucement. Trop doucement. À la limite de boiter. Son costume immaculé était noirci par la suie et taché de sang. Il avait l’air manifestement épuisé, mais n'en restait pas moins terrifiant.
Il dégageait l'aura d'une bête sauvage blessée, acculée, mais mortelle.
Sous les yeux écarquillés et terrifiés des otages, qui craignaient que ce "monstre blanc" ne soit pire que les braqueurs, le justicier posa lourdement les ravisseurs inconscients sur le sol.
Il ramassa un rouleau de corde laissé par les ravisseurs. En silence, avec des gestes mécaniques, il les attacha fermement. Puis, sans prononcer un mot, il fit demi-tour vers le hall. Les pleurs étouffés par les bâillons redoublèrent, certains otages priant intérieurement pour qu'il les libère. Mais l’homme ne vacilla même pas et disparut dans le couloir.
À leur grande surprise, il réapparut quelques minutes plus tard. Cette fois, il traînait les deux derniers hommes de main par les chevilles. Il réalisa exactement la même procédure, aussi méticuleux qu’un ouvrier à la chaîne, veillant à ce qu'aucun d'eux ne puisse bouger le petit doigt à leur réveil.
Il se redressa enfin. Il tourna son masque inexpressif vers les victimes. Un déglutissement collectif de terreur parcourut la pièce.
Il s’approcha d’un homme d’âge moyen, le crâne dégarni, dont la chemise était trempée de sueur. Le justicier le fixa intensément. L'employé de banque ferma les yeux, s’imaginant que sa dernière heure avait sonné, priant pour sa famille.
Les mains du justicier agrippèrent les épais colliers de serrage en plastique qui entravaient ses poignets. D'un coup sec, sans le moindre effort, il les arracha. Puis il fit de même pour ses chevilles et retira doucement l'adhésif sur sa bouche.
L'homme tomba à genoux, haletant.
— Me... Merci... balbutia-t-il en fondant en larmes.
Le démon blanc ne répondit pas. Il procéda à la même opération, encore et encore, avec une précision chirurgicale, jusqu'à ce que la dizaine de personnes soit enfin libérée de ses entraves.
La pièce se remplit instantanément d'un brouhaha émotionnel. Des sanglots de soulagement éclatèrent. Les gens se prirent dans les bras, se réconfortant les uns les autres.
— C’est enfin fini... mon Dieu, c'est fini...
— Merci infiniment ! Je ne sais pas quoi dire pour exprimer ma gratitude, sanglota une jeune femme en serrant son sac contre elle.
— Merci... je souhaitais juste revoir ma petite fille une dernière fois.
Une vieille dame, cliente de la banque, s'avança en tremblant. Ignorant l'allure terrifiante et le sang sur l'armure, elle agrippa les mains du justicier, manifestement épuisé.
— Je vous ai vu aux infos la semaine dernière, murmura-t-elle, les larmes aux yeux. J’ai toujours cru en vous. Vous n’aviez pas l’air méchant. Que Dieu vous bénisse, jeune homme.
Le justicier resta immobile une seconde, regardant ses mains gantées tenues par la vieille dame. Il dégagea doucement ses doigts, fit un pas en arrière et se dirigea d'un coup sec vers la grande baie vitrée brisée.
Il enjamba le rebord, puis s'arrêta. Il se retourna une dernière fois vers la foule. Il resta figé une seconde, l'air d'hésiter.
Puis, avec une maladresse qui contrastait totalement avec son aura, il leva le bras et fit une simple pose avec le pouce en l'air. Pour les encourager ? Les réconforter ? Personne ne sut vraiment.
Il bascula en arrière et sauta dans le vide sous les cris étouffés des otages. Mais la seconde suivante, l’homme réapparut en un clin d'œil, fusant dans le ciel gris de NorthBridge pour disparaître dans les nuages.
Peu de temps après, un lourd fracas retentit à l'extérieur. Des dizaines de sirènes hurlantes encerclèrent le bâtiment, et les forces du B.R.S. défoncèrent les portes pour sécuriser la zone... un cran trop tard, comme si tout cela était minutieusement scripté.
J'avais atterri quelques kilomètres plus loin, sur le toit plat d'un vieil immeuble industriel, loin du tumulte.
Je me suis laissé tomber sur le dos, étalé sur le gravier goudronné, pour reprendre mon souffle et profiter des dernières lueurs du coucher de soleil. Mes mains tremblaient. J'ai rétracté la partie inférieure de mon masque pour cracher une épaisse flaque de sang accumulée depuis tout à l'heure.
J'avais mal partout. Mes os, mes muscles, mes poumons... tout me suppliait d'arrêter. Mais le plus agaçant, au-delà de la douleur physique, c'était mon ego. La façon dont cette "Sorcière" avait maîtrisé la situation en deux trois mouvements fluides, là où moi, une fois de plus, je m'étais retrouvé dans un état pathétique malgré tous mes efforts.
J'ai lâché un petit rire rocailleux, à moitié étranglé par une quinte de toux.
— Eh bien... je suppose que c’est toujours comme ça pour les héros de quartier. On est condamnés à souffrir et à se faire piquer la gloire par les mecs — ou les nanas — super en blouson de cuir.
Le lendemain, ma journée de cours fut un calvaire sans nom. L’excuse du rhume était périmée, et elle ne pouvait en aucun cas m'empêcher de sécher une journée de plus sans devoir affronter le courroux légendaire de ma mère.
Je me traînais dans les couloirs avec des courbatures dans chaque millimètre de mon corps. Mais, “miracle”, mon visage était totalement indemne. Pas un cocard, pas une égratignure, évitant ainsi les questions gênantes de mes proches.
Honnêtement, le combat d’hier et la venue de la mystérieuse Sorcière ne m'inquiétaient presque plus.
Pourquoi ?
Parce que le véritable danger m'attendait demain.
Le fameux Jour J.
Le déjeuner avec Sienna.
À l’intercours, je me suis arrêté à mon casier pour échanger mon manuel d'histoire contre celui de maths. Mais mon cerveau tournait à plein régime en arrière-plan. Il fallait que je trouve une excuse solide pour justifier mes "souvenirs" de l'attaque, sinon j’étais cuit. Grillé. Fini.
Je poussai un lourd soupir en claquant la porte métallique de mon casier.
— Salut mon pote !
Aamir venait d'apparaître derrière moi, rayonnant comme une publicité pour dentifrice.
— Eh bien, tu transpires la motivation aujourd’hui à ce que je vois.
— Ouais, ouais, salut... répondis-je en réprimant un bâillement monumental.
Mon regard fut soudain interpellé par l'une de ses "groupies" — pardon, une "amie" à lui — qui venait d'apparaître à ses côtés. Si je me rappelais bien, elle s’appelait Janette.
— Mmh, Owen... fit-elle en m'examinant de la tête aux pieds. Aamir n’avait pas menti, t’as vraiment l’air d’avoir grandi. Tes épaules sont plus larges, non ?
— Hein ? lâchai-je, manifestement perdu.
Elle s'approcha de moi avec un appareil photo numérique d'une qualité franchement médiocre. Avant que je ne puisse réagir : FLASH !
— Mais qu’est-ce que tu fous ?! grognai-je, à moitié aveuglé.
— C'est une photo pour le journal du lycée ! dit-elle avec enthousiasme. Ça fera un super petit article sur comment un nerd asthmatique arrive quand même à se transformer grâce à la puberté et à un peu de sport. Ça donne de l'espoir aux autres !
Je lançai un regard noir à Aamir, qui semblait manifestement très amusé par cette situation lunaire.
Alors que j'allais lui dire d'effacer cette horreur, j'aperçus une silhouette familière passer derrière nous dans le couloir. Sam.
L'ancien caïd du bahut marchait seul, sans son groupe de potes habituel. Il avait l’air manifestement préoccupé, le regard sombre, les mains enfoncées dans les poches de son blouson. Lorsque nos regards se croisèrent, il s'arrêta une demi-seconde. Il me lança un regard noir, plissa les yeux, et me fit un magnifique doigt d’honneur subtil le long de sa cuisse. Traduction : Tu veux quoi, tête de cul ?
J’ai rapidement détourné mon regard. Non pas par peur, hein. Juste par... modestie. Voilà. Faut savoir rester humble.
Janette, satisfaite de son scoop minable, finit par vaquer à ses occupations de journaliste en herbe et s'éloigna dans le couloir. Aamir soupira en regardant l'heure sur son téléphone.
— Mec, on finit plus tôt aujourd’hui. On va se manger un bout après les cours ? Je vois bien qu’un truc te chiffonne.
Avant même que je ne puisse formuler une réponse, un frisson glacial parcourut ma nuque. L'air autour de nous perdit subitement quelques degrés.
Aamir se figea. Je me retournai lentement.
Sienna se tenait là, parfaite dans son uniforme, son sac à l'épaule. Elle me fixa avec ses yeux bleus perçants, sans la moindre trace de sourire.
Décidément, personne n’a cours dans ce lycée ?
— Owen. N'oublie pas demain midi. C'est compris ? dit-elle d'un ton sérieux.
Je déglutis.
— C-compris.
Sans un mot de plus pour Aamir, elle tourna les talons et déguerpit aussi vite qu'elle était apparue, fendant la foule des élèves qui s'écartaient sur son passage.
Je restai planté là, le souffle court. À côté de moi, Aamir avait la bouche grande ouverte.
— Ok... souffla-t-il, les yeux écarquillés. Je crois comprendre ce qui ne va pas chez toi. Wow, mec. T’as visé bien haut, là. J'aurais jamais cru que tu avais des tendances suicidaires.
Je refermai mon casier d'un coup sec, l'estomac noué.
— Ouais. Je crois que j'aurai effectivement besoin de me changer les idées. Partant pour aller grailler un bout. Et le plus loin possible d'ici.
Fin du chapitre