Chapitre 57
Le combat entre cette mystérieuse femme et le mercenaire débuta sans la moindre sommation. L’offensive fut violente, et je fus relégué au rang de spectateur, ligoté au sol comme un vulgaire rôti.
D'un simple geste de la main, la femme invoqua des entraves d'un noir d'encre, identiques à celles qui me clouaient au sol. Les tentacules d'obscurité jaillirent des dalles brisées de la banque pour s'enrouler autour des jambes et du bras armé du colosse.
Toutefois, le vétéran ne se laissa pas faire. Son corps réagit instantanément. Sa chair se modifia. Son bras droit entier se dissipa en une épaisse fumée grise, se dégageant aisément de l’étreinte ténébreuse. Dans un rugissement, il condensa cette même fumée pour former un poing titanesque, dur comme de la roche, qu'il envoya fendre l'air en direction de la femme.
— Pas trop mal, commenta-t-elle avec un amusement non dissimulé.
Elle ne bougea pas d'un pouce. Elle se contenta de lever l'index. Devant elle, les ombres de la pièce convergèrent à la vitesse de l'éclair pour ériger une sorte de mur noir, dense et impénétrable. L'onde de choc du poing de fumée s'y écrasa, déviée de toutes parts dans un sifflement strident.
La seconde suivante, une chose aberrante se produisit. Sous les pieds de la femme, l'obscurité se solidifia pour former un escalier.
Elle l'enjamba avec une grâce déconcertante, s'élevant dans les airs en direction du mercenaire. Arrivée au sommet de son édifice ténébreux, elle sauta. En plein vol, elle invoqua une lance d'ébène pure qu'elle propulsa à toute allure vers l'homme.
Le vétéran n'eut pas le temps de parer. La lame noire lui transperça le crâne de part en part.
Et merde, fin du game, pensai-je depuis ma place au sol.
Sauf que non. En plissant les yeux, je remarquai que la partie droite de sa tête s’était, elle aussi, transformée en cette étrange fumée instable une microseconde avant l'impact. La lance n'avait transpercé que du vide.
— Trop faible, gamine ! hurla le mercenaire, dévoilant un sourire défiguré par la folie et la fumée.
Il se propulsa à toute allure vers elle, utilisant ses propres volutes grises comme propulseurs. Il arma son poing, prêt à la pulvériser en plein vol. Mais à la seconde exacte où ses phalanges touchèrent la jeune femme... elle disparut.
Littéralement. De mon point de vue, c'était comme si elle s'était transformée en une flaque de ténèbres, se dissolvant dans sa propre ombre pour couler sur le sol de la banque.
Attends, c’est quoi ce délire ? songeai-je, les yeux écarquillés sous mon masque ensanglanté. On a changé de novel ou quoi ? C'est qui cette meuf, le seigneur des ombres ?!
L’homme atterrit lourdement, fissurant le marbre. Il tourna la tête dans tous les sens pour la repérer, mais il n'y avait rien. Juste lui, moi, et le chaos.
Les effets de la drogue semblaient ravager ce qu'il lui restait de conscience. Il commença à tourner en rond, déblatérant des propos saccadés qui n’avaient aucun sens.
— ... peuvent pas m'avoir... je suis le brouillard...
Puis, une phrase plus claire que les autres perça son délire, me faisant tiquer :
— ... ce foutu doc’ … m'avait promis que la dose … !
La pièce s'embrumait à une vitesse alarmante. Le pouvoir du mercenaire dégénérait, la fumée devenant de plus en plus toxique et épaisse, grignotant désormais l'intégralité de la partie droite de son corps.
Au moment où son regard incandescent se redirigea vers moi, un frisson glacial me parcourut la colonne vertébrale.
Faut que je me bouge. Vite. Aaah...
Toutefois, mon corps refusait de réagir. J'étais beaucoup trop épuisé par l'utilisation de mon propre pouvoir, amoché par l'explosion de la grenade, et, cerise sur le gâteau, ces foutues entraves qui me gênent..
Le vétéran se dirigea pas à pas vers moi. Il semblait amusé par ma situation, complètement rongé par sa folie destructrice.
Est-ce qu'on peut encore considérer ce type comme humain ? pensai-je avec un profond malaise.
L’instant suivant, alors que je me croyais définitivement cuit et prêt à finir en méchoui enfumé, l’ambiance changea.
Deux silhouettes d'un noir absolu venaient de jaillir des ténèbres, apparaissant à la gauche et à la droite du vétéran.
À sa droite, la silhouette maniait une épée.
À sa gauche, une lance.
Elles n'hésitèrent pas une fraction de seconde et lancèrent une attaque simultanée, prenant totalement de court le colosse.
L’épée ténébreuse transperça l’avant-bras gauche de l’homme le seul qui était encore fait de chair. Il laissa échapper un grognement bestial. Mais son instinct, aiguisé par des années d'expérience, prit le dessus.
Dans un hurlement de rage, il attrapa violemment la deuxième silhouette par la gorge.
Il exerça une pression monstrueuse, couplée à une décharge de gaz à haute pression. L’ombre se mit à enfler à vue d'œil comme un ballon difforme. Le vétéran pivota sur lui-même à une vitesse effrayante et utilisa le corps de l'ombre enflée comme une bombe, l'explosant directement contre la première silhouette. Les deux invocations volèrent en éclats.
Prêt à charger de plus belle dans la fumée, le mercenaire n'eut pas le temps de savourer sa contre-attaque.
Un immense pic noir jaillit du sol directement sous lui, lui transperçant violemment la cuisse gauche.
— CONNASS—!
Il n'eut jamais l'occasion de finir son insulte (fort justement méritée). Une multitude de bras noirs, froids et impitoyables, jaillirent de toutes les surfaces ombragées de la pièce. Ils s'agrippèrent à ses membres, à son torse, à son cou, le clouant impitoyablement au sol.
Le vétéran, forcé à genoux, se débattait comme un animal enragé dans une cage, les yeux révulsés par la haine, crachant de la fumée noire.
Et là, elle apparut.
Elle surgit des ombres juste derrière lui. Telle une apparition angélique , ou plutôt démoniaque, vu le contexte. Sa longue chevelure noire flottait légèrement, et un sourire radieux illuminait son visage de porcelaine.
— Un bon chien ne devrait pas aboyer de cette façon, murmura-t-elle doucement à son oreille.
Tenant dans ses mains une épaisse chaîne faite de pures ténèbres, elle l'enroula autour du cou de l'homme avec un naturel déconcertant. Elle posa un genou dans son dos et tira.
Une minute passa. Puis deux. Puis trois.
Elle maintenait une pression effroyable, sans la moindre once d'effort sur son visage. Le vétéran, incapable de transformer son cou entravé par la magie, commença à convulser. Il se mit à mousser abondamment sous sa cagoule en lambeaux, ses yeux basculant vers un blanc laiteux.
— Arrête, tu vas le tuer ! finis-je par hurler en retrouvant un peu de ma voix, mon cœur battant à tout rompre face à cette exécution sommaire.
La seconde suivante, une main d'ombre froide comme la glace jaillit du sol et se plaqua fermement sur la bouche de mon masque pour me faire taire.
La jeune femme tourna légèrement la tête vers moi, son sourire s'étirant d'un cran.
— Chut, justicier. Laisse les grandes personnes travailler.
Le mercenaire cessa de se débattre. Son corps massif s'affaissa lourdement sur le marbre dans un bruit mat, totalement inconscient. Sa mutation s'arrêta net.
La femme relâcha la pression et dissipa sa chaîne.
Elle s'avança vers moi, l'air extrêmement satisfaite, ses talons claquant doucement sur le sol.
À cet instant précis, je pus discerner ses traits à la perfection. Elle devait avoir la vingtaine. Et pour le coup, on pouvait objectivement la considérer comme une beauté à couper le souffle, d'une élégance presque surnaturelle. Mais le détail le plus marquant, et de loin le plus dérangeant, c'était ses yeux. Ses iris étaient d'un noir total, absorbant la lumière. C’était comme regarder au fond d'un puits sans fond.
— Mmmh... Tu sais, preux justicier, ce n’est pas très galant de fixer une gente dame aussi longtemps, minauda-t-elle en se penchant au-dessus de moi.
— Mmmphhh ! (Traduction littérale : Va te faire voir !).
Je ne pouvais même pas contre-argumenter, la main d'ombre m'étouffant toujours à moitié. J'étais visiblement vexé, sale, en sang, et toujours saucissonné par terre comme un idiot. L'image héroïque en prenait un sacré coup.
— Tu sais, avec tes capacités, tu ferais toi aussi un très bon mercenaire, continua-t-elle, amusée par ma lutte pathétique. Je pourrais même te recommander à mes employeurs. Ça paie mieux que de jouer aux boy-scouts.
Elle se laissa glisser pour se mettre accroupie à mon niveau.
— Mais le moment n’est pas encore venu. Et mon petit doigt me dit qu’on se reverra très vite.
Puis, l'impensable se produisit.
Elle leva une main et, avec condescendance, me tapota très légèrement le sommet du crâne.
MAIS PUTAIN, ELLE ME PREND POUR SON CHIEN EN PLUS ?! hurlai-je dans ma tête, me débattant comme un forcené contre mes liens d'ombre, l'ego brisé.
Elle laissa échapper un rire cristallin, léger, avant de se relever et de se diriger vers le corps du vétéran toujours inconscient.
— Eh bien, ma livraison peut enfin débuter. À plus tard, justicier masqué, lança-t-elle en me faisant un petit coucou de la main, l’air sincèrement amusé par la situation. Oh, et à l’occasion... appelle-moi La Sorcière.
Sous ses pieds et ceux du colosse, une immense flaque d'obscurité se forma. L'ombre les engloutit tous les deux, comme s'ils s'enfonçaient dans la surface d'un lac d'encre.
En une fraction de seconde, ils disparurent.
Fin du chapitre 57.