Chapitre 59
Quelques heures plus tard, Owen et Aamir se retrouvèrent, dans un petit café situé à quelques rues du lycée.
J'étais affalé sur la banquette, aspirant bruyamment ma limonade glacée, tandis qu'Aamir engloutissait une coupe de glace à la vanille.
— Mec, explique-moi un peu la situation ? lâcha-t-il soudainement en pointant sa cuillère vers moi. De base, je pensais que t’étais sur Maya, moi.
J’ai failli recracher ma limonade par le nez. J'ai toussé, m'essuyant la bouche avec le dos de la main.
— Comment ça, sur Maya ?! Mais t’es grand malade !
— Je sais pas, haussa-t-il les épaules. Je veux dire... y’a toujours eu un truc un peu particulier entre vous deux, non ?
Je me suis adossé à la banquette. Pour le coup, je ne pouvais pas totalement le nier. Il y a eu un truc. Fut un temps.
Aamir et Maya ont toujours été à mes côtés, depuis le plus loin que je m'en souvienne. On a fait les quatre cents coups ensemble.
Et malheureusement, la biologie est ce qu'elle est : au collège, les hormones ont explosé comme une bombe à retardement.
Mon pauvre esprit de collégien en manque d’attention avait fini par chavirer pour Maya. Je déteste l’admettre aujourd'hui, mais elle est mignonne, intelligente et vraiment drôle. Dans la théorie, c'est la fille parfaite.
Si on omet sa personnalité absolument pourrie et son sadisme naturel, bien sûr.
Donc ouais, j’avais eu un faible pour elle. Mais c’était fini depuis très, très longtemps. Survivre à son caractère de peste au quotidien est le meilleur des remèdes contre l'amour.
— Du tout, mec, répondis-je en affichant mon sourire le plus niais et innocent possible. C’est vrai que j’aime Maya... mais je t’aime tout autant, mon chaton.
Aamir fit une grimace de dégoût en reculant sa chaise.
— Urk. Désolé mon vieux, je joue pas dans cette équipe. Tu vas devoir trouver quelqu'un d'autre pour te faire des papouilles.
— T'inquiète, t'es pas mon genre non plus. Trop de muscles, pas assez de conversation, rétorquai-je du tac au tac.
On a éclaté de rire tous les deux, attirant quelques regards agacés des autres tables. Ça faisait un bien fou de redescendre sur terre avec des conneries.
— Bon, du coup, raconte, reprit Aamir en redevenant sérieux. Y’a un truc avec Sienna. C’est quoi cette histoire de déjeuner demain midi ? Vous vous parlez à peine d'habitude.
J'ai soupiré. J'étais épuisé par la situation, et je devais trouver une méthode d'urgence pour expliquer mon problème à Aamir sans dévoiler que l'agente du B.R.S. m'avait pris en otage dans une salle de classe parce que je me souvenais de l'attaque du gymnase.
— Pour te la faire courte... commençai-je en triturant ma paille. Tu te souviens quand j'ai dit que je l'avais dépannée sur les cours de physique ?
— Ouais ?
— Eh ben, elle a fait tomber mon sac. Et elle a vu mon carnet. Tu sais, le journal où je note tout et n’importe quoi. Dont des trucs... bien gênants. Et je crois bien qu’elle essaie de me faire chanter avec ça.
Je me suis massé les tempes. J'admets que le mensonge ne passait qu'à moitié, mais mon cerveau frit par la fatigue n'avait pas trouvé mieux.
Aamir me regarda pendant cinq bonnes secondes. Puis, il éclata de rire.
— Tu te fais un cinéma pour rien, mec ! Tu penses honnêtement que Sienna Stone, la petite prodige du B.R.S , en a quelque chose à foutre de ton journal intime ?
— Tu sous-estimes la cruauté de la bourgeoisie, grognai-je.
— Je parie que c’est un prétexte pour sortir avec toi, tout simplement ! s'exclama-t-il, à moitié mort de rire. Qui sait, peut-être que ton charme lui a tapé dans l'œil ?
— Aaaaah... si seulement c’était aussi simple, gémis-je en cachant mon visage dans mes mains. Je veux m’enterrer six pieds sous terre, là.
— T'as juste la trouille de te retrouver en tête-à-tête avec la fille la plus inaccessible du lycée. T'en fais pas, mets une chemise propre, mâche un chewing-gum, et ça va le faire. Au pire, elle te jugera en silence pendant une heure.
À force de rire et de se vanner, on était devenus un peu bruyants.
La clochette de la porte du café tinta violemment. Un groupe de mecs du bahut, des gars de l'équipe de football américain, venait d'entrer. Ils prirent toute la place, parlant fort. Ils passèrent commande au comptoir et se dirigèrent vers le fond de la salle en passant juste à côté de notre table.
L’un d’entre eux, un type baraqué avec le QI d'une huître, fit exprès de frôler ma chaise et m'asséna une petite tape humiliante sur l'arrière de la tête.
— Pff. Loser, lâcha-t-il en ricanant avec ses potes.
Je me suis figé. Bon, j’ai une tête à claques ou quoi ? C'est le deuxième de la semaine qui me prend pour son paillasson.
— Tu veux quoi, le gorille ? crachai-je d'un air agacé, me retournant vers lui.
Et là, une fraction de seconde après avoir ouvert ma grande gueule, la réalité m'a frappé : Je n'ai pas le costume. Je pèse soixante kilos tout mouillé, et ce mec fait deux fois ma taille.
Le footballeur s'arrêta net. Son sourire moqueur disparut, remplacé par une grimace agressive. Il fit un pas vers moi, prêt à me défigurer pour l'affront.
Mais avant même qu'il ne lève le bras, Aamir s’était levé.
Il ne s'était pas levé précipitamment. Il s'était redressé lentement, de toute sa hauteur, le visage subitement fermé, effaçant toute trace du garçon joyeux d'il y a dix secondes.
— Bon. Tirez-vous les mecs. On ne veut pas d’embrouille, dit Aamir d'une voix calme, mais avec un ton qui glaçait le sang.
Le groupe de footballeurs se tendit. Le mec qui m'avait frappé voulut avancer, mais l'un de ses potes lui attrapa fermement le bras, lui chuchotant précipitamment à l'oreille :
— Laisse tomber, mec. Cherche pas l’embrouille. Regarde qui t'as devant toi. C'est Aamir.
Le gorille cligna des yeux, évaluant Aamir de haut en bas, et ravala sa fierté avec une grimace de frustration.
— Ouais, t’as raison. Mais toi, le microbe, reprit-il en me pointant du doigt, si je t’attrape—
— Tu vas rien faire du tout, le coupa Aamir, manifestement agacé. Trace ta route, maintenant.
Le groupe de gorilles tourna les talons en pestant et partit s’installer le plus loin possible de nous.
Je regardai mon meilleur pote se rasseoir et reprendre tranquillement sa glace à la vanille, comme si de rien n'était. Aamir était vraiment quelqu’un d’assez contradictoire. En temps normal, il est lumineux, rayonnant ; je le vois rarement sans un sourire radieux collé au visage. Il est intelligent, drôle, et dispose d’un charme naturel qui rend tout le monde accro.
Mais ce que les gens ont tendance à oublier sous ses airs de mannequin pour catalogue étudiant, c'est que ce type est monstrueusement fort pour un humain ordinaire. C'est le champion régional de boxe de sa catégorie. Tu m’étonnes qu’il souhaite s’engager dans les forces d'intervention du B.R.S. sur concours.
Franchement, je n'ose même pas imaginer les dégâts si on l'avait doté de pouvoirs méta-humains. Il serait probablement déjà dans le Top 50 du classement.
Après cet échange, nous avons fini nos boissons dans les rires, débriefant sur le pathétisme de l'équipe de foot, et nous nous sommes quittés au moment où le coucher de soleil embrasait les rues de la ville.
En rentrant à la maison, je ne suis même pas passé par la cuisine. Je me suis jeté directement sur mon lit, face contre le matelas.
J'ai tendu le bras pour récupérer le masque blanc caché dans mon sac. En le fixant, j'essayais désespérément d’élaborer un mensonge solide pour mon rendez-vous de demain. L'excuse de l'asthme et de l'apnée pour bloquer le lavage de cerveau du B.R.S. me paraissait soudainement très fragile.
— Qu’est-ce que je vais bien pouvoir encore inventer... soupirai-je dans le silence de ma chambre.
L’instant suivant, l'écran de mon téléphone s'alluma sur ma table de chevet, émettant une vibration courte.
Un SMS venait d'apparaître.
Sienna_S : On se rejoint pour midi à cette adresse XXX-XXX-XXXX ?
J’ai attrapé le téléphone. Avec des mains légèrement tremblantes, j’ai tapé ma réponse.
Owen : 👍
J'ai laissé retomber le téléphone sur mes draps, le regard fixe.
— Je vais juste hiberner jusqu'à mes trente ans. C’est une idée de génie, ça. Personne ne m'embêtera si je dors pendant presque une décennie.
Fin du chapitre.