Chapitre 56
Le ravisseur m’agrippa brutalement à la gorge. Avec une force décuplée, il me souleva à quelques centimètres du sol en marbre.
Son visage resta stoïque, mais ses yeux brillaient de cette lueur incandescente et fanatique.
— Tu sais, mec, je suis pas vraiment dans ce genre de déli— tentai-je de blaguer, l'air coincé dans ma trachée.
— Dire que ça seront tes derniers mots... abruti, cracha-t-il, un rictus déformant ses lèvres.
Le mercenaire resserra son emprise sur ma gorge. Ma voix démoniaque se brisa en un gargouillement pitoyable. Je n’arrivais même plus à bafouiller un mot. J'ai essayé tant bien que mal de me dégager, frappant son avant-bras, mais mes propres bras perdaient en force à mesure que mon cerveau manquait d'oxygène.
Et puis, le cauchemar.
Lorsque j'ai essayé d'agripper son poignet à deux mains pour desserrer l'étau, mes doigts sont passés à travers. Littéralement. Son bras n'était plus fait de chair et d'os ; il s'était transformé en une épaisse fumée grise, tout en conservant une pression physique terrifiante sur mon cou.
Putain, il est fait en quoi ce type ? hurla mon cerveau en panique. J’arrive pas à le choper ! Si ça continue, je vais vraiment rejoindre Tupac là-haut !
Voyant que je commençais à perdre prise et que ma vision se parait de taches noires, je savais que je devais agir. Et maintenant.
Il fallait que je reproduise l’attaque de Hope. Celle qui brise les lois de la physique.
Quelques heures plus tôt, à la décharge.
Adossé à une carcasse de voiture rouillée, je reprenais mon souffle sous le costume. Je me remémore ce fameux coup qui avait atteint Daemon, même sous sa forme de feu incandescent. Quelque chose de logiquement impossible.
Je me suis demandé si j'étais, moi aussi, capable de réaliser un coup pareil. Si je pouvais littéralement agripper l'immatériel. Le feu, la fumée, l'énergie pure.
Je me suis redressé. Je me suis mis en position, écartant mes appuis, et j'ai fermé les yeux pour essayer de reproduire au mieux cette attaque divine. J'ai fait le vide. Je me suis laissé guider par le costume, comme si j'étais sur un cours d'eau et que le courant m'indiquait la direction à suivre.
Après plusieurs minutes immobile dans ma garde, j'ai senti le costume frissonner. Littéralement. Les fibres ont vibré au niveau de mon poing droit. À ce moment précis, j'ai senti que je devais attaquer.
J'ai poussé mon poing dans le vide avec toute ma force.
J'ai ouvert les yeux, plein d'attente, prêt à voir l'espace se tordre ou une onde de choc raser la décharge.
Le constat fut sans appel : Rien.
Mon coup était atrocement classique. Pire encore, il ressemblait à un simple direct que moi-même, Owen, le lycéen asthmatique, aurait pu porter sans la force améliorée du costume. Pas de courant spatial, pas de bourrasque de vent détruisant tout sur son passage. Rien.
Je me suis senti profondément ridicule.
Et l'instant suivant, le contrecoup m'a frappé. Un étourdissement fulgurant m'a fait tomber lourdement sur les fesses. J'ai senti un liquide chaud couler sous mon masque. Mon nez saignait à grosses gouttes.
Une violente migraine a explosé derrière mes yeux, accompagnée de douleurs virulentes provenant du plus profond de mes os, comme si on m'avait injecté de l'acide dans la moelle.
Après quelques minutes d'agonie recroquevillé dans la poussière, la douleur s’était volatilisée aussi vite qu'elle était apparue. Je m'étais essuyé le nez, dressant un constat amer : non seulement ce coup était un échec cuisant, mais essayer de l'utiliser endommageait sévèrement mon propre corps.
Quelle capacité nulle à chier.
Retour au présent.
L’étreinte du vétéran était de plus en plus forte. L'air ne passait plus du tout. Je suffoquais sous ses yeux emplis d’une folie meurtrière, les pieds battant misérablement le vide.
Je savais que mon essai de ce matin s'était soldé par un échec cuisant, mais je devais réussir. C'était le moment ou jamais, la frontière absolue entre la vie et la mort. Laissant l'adrénaline pure prendre le contrôle, j'ai cessé de me débattre physiquement. J'ai plongé au plus profond de ma conscience pour retrouver la sensation exacte que j'avais ressentie en habitant le corps de Hope face à Daemon.
J'ai serré mon poing droit. J'ai arrêté de réfléchir avec mon cerveau humain et je me suis laissé guider par la mémoire du symbiote.
L'armure s'est remise à trembler. Un frisson parcourut mes fibres musculaires.
J'ai rouvert les yeux.
Le monde autour de moi avait perdu de ses couleurs, basculant dans des teintes monochromes. Le temps lui-même s'était ralenti, figeant les volutes de fumée du braqueur dans les airs.
C'est là que je les ai vus.
D’étranges fils dorés, fins comme de la soie lumineuse, flottaient autour de moi. Mais surtout, ils s'enroulaient autour du bras enfumé et immatériel du vétéran. Ces "liens d'or" traçaient la forme originelle de son membre, reliant l'énergie de son pouvoir à son essence physique.
Sans hésiter, j'ai levé la main et j'ai agrippé ces fils de lumière.
Sous mes doigts blindés, les fils qui étaient initialement flous devinrent instantanément solides. Et avec eux, la fumée se condensa brutalement.
J'avais attrapé la chair.
Je serrai le poignet de l'homme avec une force écrasante. Sous le choc, ses doigts se desserrèrent de ma gorge, me dégageant partiellement. Le monde reprit brusquement ses couleurs et son cours normal, mais les fils dorés apparurent de plus en plus nets à mes yeux, dessinant les points vitaux de mon adversaire.
— Comment— bégaya le vétéran, les yeux écarquillés, visiblement pris de court par l'impossibilité de mon geste.
J'ai repris une grande inspiration rocailleuse.
— Et encore... le pire arrive, grondai-je.
J'armai mon poing, prêt à pulvériser le visage du vétéran qui, à ma nouvelle vision, apparaissait lui aussi entouré de ce maillage de fils dorés.
Mais avant même que je ne puisse déclencher ma frappe... une ombre surgit.
Littéralement. Une flaque d'obscurité jaillit du sol en marbre sous mes pieds. Une multitude de liens noirs, tangibles et glacés comme de l'acier, jaillirent des ténèbres. Ils s'enroulèrent autour de mes chevilles, de ma taille et de mes poignets avec une vitesse effarante, et me projetèrent violemment en arrière, m'arrachant à ma cible.
Putain, c’est quoi ça encore ?! jurai-je en m'écrasant contre le guichet d'accueil, totalement saucissonné par ces chaînes d'ombres.
Une voix féminine, douce, teintée de sarcasme, s'éleva juste devant moi, interrompant mon monologue interne.
— Laisse ça aux pros, chéri. Regarde et apprends.
Une silhouette passa devant moi, marchant avec une démarche gracieuse et assurée en direction du vétéran.
J’arrivais à la distinguer malgré ma vision qui commençait à flancher. C'était une femme. Ses cheveux et ses yeux étaient d'un noir abyssal, absorbant presque la lumière de la pièce. Elle était vêtue d'une tenue ordinaire — un jean sombre, un blouson en cuir, des bottines — ce qui créait un contraste hallucinant avec le mercenaire en armure tactique et moi-même dans ma tenue de super-héros flashy.
Le ravisseur, fou furieux par la drogue par mon intervention, rugit. Son visage se transforma presque entièrement en fumée, dévoré par l'abus de son propre pouvoir.
— T'es qui, toi, putain ?! hurla le colosse de fumée.
La femme s'arrêta à quelques mètres de lui, un sourire espiègle aux lèvres, une main nonchalamment posée sur la hanche.
— Une simple livreuse.
J’étais immobilisé. Complètement incapable de m’échapper de ces liens.
Mais le pire n'était pas cette femme sortie de nulle part. Le pire, c’était mon propre corps.
Le contrecoup de l’attaque venait de s'abattre sur moi avec la délicatesse d'un train. Toute la force de mes muscles s'évapora en une demi-seconde. Mes bras tombèrent le long de mon corps, engourdis. Mes yeux virent le monde devenir de plus en plus flou, les contours de la banque se fondant dans une bouillie de couleurs fades. Je luttais pour rester conscient, incapable de distinguer les détails du combat qui allait s'engager.
Une douleur atroce, semblable à celle de la décharge mais multipliée par dix, irradia depuis mon crâne jusqu'au bout de mes os.
Et, dans un silence effrayant... je sentis un liquide chaud et poisseux commencer à s'accumuler. Mon nez et ma bouche saignaient abondamment, remplissant inexorablement le bas de mon masque blanc.
Fin du chapitre 56.