Chapitre 55
Le chef des braqueurs pénétra dans le vaste hall d’entrée. L'endroit, baigné par la lumière blafarde des lampadaires extérieurs filtrant à travers les vitres brisées, ressemblait à un champ de bataille abandonné.
La seule chose qu'il pouvait entendre, par-dessus le hurlement lointain des sirènes de police qui se rapprochaient de la banque, c'était les gémissements sourds de ses propres hommes, étalés au sol.
Il serra la poignée de sa lourde machette militaire.
— Montre-toi, sale lâche ! aboya-t-il, sa voix résonnant contre les murs de marbre.
Le ravisseur avança à pas de loup, pivotant sur lui-même, tous les sens en alerte.
— Booh
Une voix démoniaque, presque amusée, murmura juste derrière sa nuque.
Le mercenaire se retourna à une vitesse quasi inhumaine, le bras armé décrivant un arc de cercle parfait pour décapiter l'intrus. Mais la lame bleutée de la machette s'arrêta net, figée dans les airs, bloquée par une main d'un blanc immaculé.
— Eh bien, en manque de politesse à ce que je vois, railla la silhouette blanche.
— Sale merde—
Avant même qu’il ne puisse finir sa phrase, le justicier lui asséna un direct foudroyant en plein visage. Le choc fut si brutal que le colosse recula de plusieurs pas en titubant.
Son masque de ski noir, déchiré par l'impact, tomba en lambeaux, révélant le visage d'un homme d'une cinquantaine d'années. Ses cheveux et sa barbe étaient grisonnants, taillés à la dure, et son nez, désormais brisé, saignait abondamment.
— Je vais te buter, tu vas voir... cracha le vétéran en crachant un caillot de sang.
Mais le héros en blanc ne lui laissa pas le temps de souffler. Il se précipita vers lui, bondissant avec une détente terrifiante pour lui asséner un double coup de pied volant.
Le ravisseur, fort de ses années d'expérience, croisa ses bras massifs devant son visage pour se protéger.
Le choc fut monumental. Il grinça des dents, sentant ses os protester, et recula sur le marbre glissant. Mais au lieu de rompre le combat, il profita de sa masse il ne perdit pas une seconde pour attraper l'une des chevilles du justicier au vol, le fit tourner sur lui-même comme un vulgaire sac de sable, et le balança à l'autre bout de la pièce.
À sa grande surprise, le corps blanc ne s'écrasa pas contre un pilier. Le justicier se stabilisa en plein vol, lévitant tranquillement à quelques mètres du sol.
— Putain... tu voles en plus, grogna le boss en essuyant son nez d'un revers de manche.
— La cape aurait dû te donner un petit indice, non ? répondit l'autre en croisant les bras dans les airs.
— Tss. C’est quoi ton nom ? Tu me dis rien. T’es nouveau, c’est ça ? demanda le mercenaire avec une arrogance teintée de prudence.
— Mmmh, on peut dire ça, ouais. Appelle-moi Le Fantôme.
Je me reposai délicatement au sol. J'ai levé ma main droite et j'ai fait un petit mouvement des doigts pour l'inviter à attaquer.
— Bon, on a fini de faire connaissance, mon petit gars ? Ramène-toi.
Allez, Owen, on se calme, pensai-je en expirant longuement sous le masque. On fait ça étape par étape. Comme ce matin à la décharge.
Le vétéran, le visage déformé par une veine palpitante sur le front, ne se fit pas prier. Il chargea avec la fureur d'un taureau, enchaînant des frappes lourdes et meurtrières avec sa machette.
Mais je lisais ses mouvements. Non, je ne les lisais pas avec la grâce tactique de Hope ; c'était purement instinctif. Le costume bougeait presque de manière animale, réagissant à la microseconde, me faisant pivoter, me baisser, esquiver la lame qui fendait l'air à quelques millimètres de mon cou. Le résultat était là.
Lorsqu'il arma son bras pour une attaque ascendante, je frappai sa garde avec une balayette vicieuse pour le désarmer.
La machette lui échappa des mains pour aller s'écraser lourdement au sol. Le soldat, surpris par la vitesse de mon enchaînement, vit immédiatement arriver un deuxième coup de pied circulaire droit vers sa tempe. Il eut à peine le temps de lever l'épaule pour encaisser la frappe, mais la force de l'impact le projeta violemment en arrière.
Doucement, Owen. Ne le tue pas, me répétai-je mentalement. Surtout qu’on ne sait toujours pas quel est son prétendu pouvoir.
Je ramassai la machette tombée à mes pieds. Sous le regard silencieux et haletant du boss, je pliai l'épaisse lame d'acier entre mes deux mains jusqu'à ce qu'elle se brise en deux dans un crissement désagréable. Je balançai les morceaux.
— Je t'en débarrasse. C’est super dangereux, ces trucs-là, tu sais.
Le ravisseur était au bout du souffle. Son visage était en sang et de violents hématomes commençaient à colorer ses bras nus. Il recula d'un pas, porta la main à sa poche et, dans un geste d'une décontraction absurde vu son état pitoyable, ralluma son cigare éteint et tira une longue bouffée.
— Bon. Les choses sérieuses vont commencer, souffla-t-il.
Je n'y avais pas prêté attention jusqu'à présent, concentré sur la lame, mais la pièce s’était doucement remplie d’un très léger brouillard. Comme de la fumée de cigarette extrêmement condensée qui rampait sur le marbre.
— Fut un temps, commença l'homme avec amertume, j’étais un membre affilié à une agence. Un apprenti héros. Mais mon pouvoir n’en valait clairement pas la peine face aux standards de cette putain de société. Les années ont passé. Me voilà devenu mercenaire pour des gens bien plus riches.
— Bon, on peut zapper la villain origin story ? soupirai-je. T'as pas le charisme pour ça.
— Très bien. Alors allons-y.
L’homme se rua sur moi avec une vitesse nettement supérieure à ses précédentes attaques.
Le combat au corps à corps s'engagea. C'était un déluge de coups de poing, de parades et de genoux. Curieusement, j'avais de plus en plus de mal à esquiver ses attaques. Mon champ de vision semblait se restreindre, mes réflexes s'engourdissaient légèrement, bien que je garde l'avantage grâce à ma super-force.
Lors d’un instant d'inattention, alors que je bloquais un uppercut, la grande main du ravisseur s'agrippa à mon visage.
Il ouvrit grand la bouche et recracha une épaisse fumée grise directement sur la surface de mon masque.
J'ai réagi immédiatement en lui assénant un coup de pied dans le thorax qui l'envoya valser contre le comptoir d'accueil, et j'ai également pris de l'altitude, flottant à cinq mètres du sol.
Je me suis mis à tousser. Mes membres m'ont semblé lourds, cotonneux. Mon crâne s'est mis à bourdonner.
— Putain, c’est quoi cette merde ? grognai-je.
Je me suis claqué les joues à travers le masque pour reprendre mes esprits. Ok, respire. J’ai pas l’air de me décomposer ou d'être empoisonné. C'est juste... étourdissant.
En bas, l'homme se redressait péniblement, s'essuyant le menton.
— Je t’avais prévenu, ricana-t-il d'une voix rauque. Mon pouvoir n’a rien d'exceptionnel. Je ne peux que créer une fumée qui étourdit mes ennemis et trouble légèrement leur vue. Médiocre, n’est-ce pas ?
Le voyant parler, je plissai les yeux. Ma vue était devenue un peu floue, mais je pouvais jurer qu'il venait de sortir quelque chose de sa poche, une sorte de pilule ou de fiole, qu'il enfourna précipitamment dans sa bouche.
— On a vu plus spectaculaire, ouaip, répondis-je en me préparant à redescendre.
C'est là qu'il sortit un autre objet accroché à l'arrière de son pantalon.
— Attrape !
Il me le lança. Instinctivement, avec mes réflexes améliorés, j'attrapai l'objet en plein vol.
Mon sang ne fit qu'un tour. Mes yeux s'écarquillèrent sous le masque.
Une putain de grenade. Dégoupillée.
Je devais m'en débarrasser. Je fis un geste pour la renvoyer vers lui, mais je me figeai. Un regard frénétique autour de moi me fit réaliser l'horreur de la situation : étalés sur le sol, juste en dessous de nous, se trouvaient les trois sbires que j'avais mis K.O. tout à l'heure. Si je balançais la grenade n'importe où, elle allait les réduire en bouillie.
Je n'avais pas le choix.
J'ai fait la seule chose stupide et héroïque qui me soit passée par la tête. Je me suis détourné, j'ai jeté la grenade juste derrière moi, dans le vide du plafond, et je me suis enroulé sur moi-même pour faire bouclier avec mon dos.
BOOOOM
L'explosion déchira l'air. L'onde de choc fut colossale, me pulvérisant littéralement vers le bas. Mon dos encaissa les shrapnels et la chaleur, tandis que mon corps fut projeté avec une violence inouïe, s'écrasant lourdement sur le marbre.
Je me mis à tousser bruyamment, crachant presque mes poumons. L'armure fumait. Mes tympans sifflaient à en crever. Putain... j’ai vraiment des traumatismes avec les kamikazes explosifs depuis ce taré de Maki !
Je me redressai doucement, appuyant mes mains tremblantes sur le sol. Ma vue était totalement floue, à cause de sa fumée ou du choc, je ne savais pas. Mais je distinguai une ombre massive se dresser au-dessus de moi.
Le mercenaire allait très bien.
Son visage était stoïque. Mais ses yeux...
Je déglutis péniblement. Ses pupilles étaient dilatées à l'extrême, brillantes d'une lueur incandescente, inhumaine. Une lueur de folie que j'avais déjà vue. C’étaient les mêmes yeux que ceux de Daemon avant qu'il ne perde le contrôle. Les mêmes yeux que ceux du monstre de boue au gymnase.
Je soupirai, ma voix démoniaque crachotant un son métallique.
— Je sens que ça va faire très mal...
Fin du chapitre 55.