Chapitre 54
Après avoir mis K.O. le type dans les toilettes, mon petit calcul mental était vite fait trois braqueurs sur six étaient hors jeu.
Oui, j'avais discrètement neutralisé les deux gardes de l'entrée principale avant de m'occuper des soucis urinaires du troisième.
Cinquante pour cent du travail était réalisé. Ne restaient plus que deux sbires et le gros bonnet.
J'étais retourné, silencieux comme une ombre, dans ma cachette exiguë au-dessus des dalles du faux plafond, juste au-dessus du bureau principal. Je scrutais les ravisseurs à travers la grille d'aération.
Après plusieurs minutes qui durent paraître une éternité pour les otages ligotés, le boss commença à s'impatienter.
— Bon, qu'est-ce qu'il fout cet abruti ? grogna le géant masqué, visiblement agacé en écrasant son cigare sur un bureau. Ça fait une éternité qu’il est parti pisser !
Tu m’étonnes. Il doit bien dormir, là, affalé la tête la première dans le placard à balais, pensai-je avec un petit sourire sous mon masque.
— Je vais aller voir, Chef, s'empressa de dire l'un des deux hommes restants.
— Monsieur... l'interrompit le second braqueur en tapotant l'oreillette de son casque radio. J’arrive pas non plus à joindre Numéro 5 et Numéro 6 à l'accueil.
Le chef se figea. Son regard, à peine visible à travers les fentes de sa cagoule, devint soudainement dur et calculateur.
— Ouais. Il se trame un truc, lâcha-t-il d'une voix grave. Une putain de fouine nous la fait à l’envers. Vous deux, allez voir ce qu’il se passe dans le hall. Je veille à ce que nos chers invités ici présents ne se sentent pas trop seuls.
Le boss fit craquer ses jointures. Le bruit sec fit frissonner les otages, et quelques sanglots étouffés par les bâillons s'élevèrent dans la pièce. Les deux ravisseurs hochèrent la tête, armèrent leurs fusils d'assaut, et partirent à la recherche de leurs camarades portés disparus.
POV : Braqueurs 2 et 3
L'atmosphère dans les couloirs de la banque avait radicalement changé. Ce n'était plus le silence froid d'un bâtiment administratif pris en otage, c'était devenu le silence de mort d'un tombeau.
Arrivés prudemment dans le hall d’entrée, balayant les ombres avec les lampes tactiques de leurs canons, les deux hommes se figèrent.
Ils virent leurs deux camarades, Numéro 5 et 6, étalés de tout leur long sur le marbre immaculé. Complètement K.O. Mais le plus terrifiant n'était pas leur état d'inconscience : c'étaient leurs fusils d'assaut. Les lourds canons d'acier trempé étaient pliés en deux, tordus comme de vulgaires fils de fer dans des angles logiquement impossibles pour un être humain.
Les deux braqueurs prirent immédiatement une position de combat, dos à dos, le souffle court, scrutant frénétiquement les moindres recoins plongés dans la pénombre.
— Putain... il se passe quoi, ici ? murmura Numéro 3, la voix tremblante.
Numéro 2 appuya sur le bouton de sa radio, les yeux écarquillés par l'adrénaline.
— Chef ? Je confirme. On a bien une fouine à l'intérieur. Nos gars sont à terre, et...
L’instant suivant, un hurlement étouffé retentit juste derrière lui, coupé net par un bruit de tissu qu'on arrache.
Numéro 2 pivota sur lui-même en braquant son arme.
Personne.
Numéro 3 avait tout simplement disparu.
— Mec... t’es où ? balbutia le ravisseur, le canon de son arme tremblant dans le vide. Te fous pas de ma gueule, c’est vraiment pas le moment pour des conneries !
Aucune réponse. Le silence était devenu oppressant, lourd.
Soudain, il sentit une goutte lui tomber sur l'épaule. Puis une deuxième sur la visière de son casque.
Il leva lentement la tête, l'estomac noué par une terreur viscérale.
Au plafond, l'une des grandes grilles de ventilation avait été arrachée. Son camarade y était encastré tête la première, ne laissant dépasser que ses jambes ballantes. Un liquide chaud, témoin d'une perte totale de contrôle face à la terreur, gouttait le long de son pantalon treillis pour s'écraser sur le sol en marbre.
Le ravisseur hurla, reculant à grands pas, scrutant frénétiquement le plafond et les ombres de la pièce.
— QUI T'ES, BORDEL ?! MONTRE-TOI, SALE MONSTRE !
Un léger craquement résonna à l’arrière de la pièce. Poussé par la panique absolue, le braqueur n'hésita pas une seule seconde. Il pressa la détente. Le fusil d'assaut cracha un feu nourri, couvrant le hall d’un fracas assourdissant et plongeant la pièce dans un épais nuage de fumée et de poudre. Les douilles tombaient sur le marbre dans un tintement métallique ininterrompu.
Lorsque le chargeur fut vide, il s'arrêta, haletant, les yeux écarquillés, cherchant un cadavre dans la fumée.
Puis, une voix.
Une voix grave, démoniaque, rocailleuse, murmura directement au creux de son oreille, si proche qu'il en sentit presque le souffle froid.
— C’est dangereux de jouer avec ce genre de jouet.
Le soldat lâcha un cri de bête traquée et pivota sur lui-même pour frapper avec la crosse de son arme. Mais il n'eut à peine le temps d'entrevoir une silhouette d'un blanc fantomatique.
La main blindée du monstre s'agrippa au col de son gilet pare-balles. Avec une facilité déconcertante, le démon le souleva du sol et le projeta dans les airs
C'était quand même nettement plus simple de lancer un mec de 90 kilos qu’une voiture de deux tonnes.
Le ravisseur sentit son estomac se soulever alors qu'il était propulsé à une vitesse fulgurante. Le sol s'éloigna. Lâchant son fusil dans la surprise, il percuta violemment le plafond en plâtre avant de retomber lourdement sur le sol en marbre.
Le souffle totalement coupé par le choc et la douleur fulgurante dans ses côtes, il fut incapable de crier. Il ne put que tousser et gémir, crachant un filet de salive.
Pendant ce temps, levant les yeux au ciel, il vit le démon blanc rattraper son fusil en pleine chute. D'un simple mouvement des poignets, sans même forcer, le monstre brisa l'arme militaire en deux et en jeta les morceaux au sol.
Le masque blanc, totalement inexpressif, se tourna lentement vers lui.
Terrifié, repoussant les limites de la douleur, le ravisseur commença à ramper pitoyablement sur le ventre, se traînant en direction du couloir pour retourner vers le bureau.
— CHEF... AIDEZ-NOU—
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. La main glacée du démon s'enroula autour de sa cheville. Dans un cri strident qui déchira la banque, il fut brutalement tiré en arrière, englouti par les ténèbres du hall d'entrée.
— Et de cinq... résonna la voix dans l'obscurité.
Plus loin, dans le bureau des otages.
Le chef des braqueurs avait évidemment été alarmé par la communication coupée de Numéro 2, puis par le déluge de feu retentissant dans le hall. Son instinct de survie lui hurlait d'aller voir, mais il ne pouvait se résoudre à laisser ses otages sans surveillance.
C'était sa monnaie d'échange.
À cet instant précis, une vibration sourde résonna dans la poche de son gilet tactique.
Il sortit son téléphone crypté. Un unique message s'affichait sur l'écran.
« Le moment est venu. »
Un rictus déforma le visage du géant sous sa cagoule. Il comprit instantanément. Le braquage de banque, l'argent, les otages... tout ça n’était qu’un vulgaire prétexte, une vaste mise en scène financée par ses mystérieux employeurs. L'unique but de cette opération était d'attirer et de se mesurer à un Super. Et apparemment, la proie avait mordu à l'hameçon.
— Enfin, murmura-t-il d'une voix gutturale en rangeant son téléphone. On va voir ce que tu vaux vraiment, le justicier.
Ignorant les otages qui tremblaient de tous leurs membres à ses pieds, il porta la main à son dos. Il dégaina une lourde machette militaire dont l'acier brillait d'un éclat bleuté et menaçant.
D’un pas assuré, pesant de tout son poids sur le plancher, le boss se dirigea vers le hall d’entrée, fin prêt à accueillir son invité surprise.
Fin du chapitre 54.