Chapitre 53
Vous savez ce qui est pénible avec l'intrigue slop d’un braquage dans les films ou les comics, avec l'arrivée triomphale d’un super-héros qui règle le problème en deux trois secondes et une explosion d'effets spéciaux ? C’est le manque de considération absolument flagrant pour les otages.
Dans la vraie vie, si je devais débarquer comme un fou furieux en défonçant la vitrine au milieu de braqueurs qui tiennent nos très chers concitoyens en joue, la conclusion serait... expéditive.
Trop sanglante pour la détailler ici.
Dans la réalité, les balles ne contournent pas magiquement les innocents, et le béton pulvérisé est mortel.
Donc, je devais la jouer fine. Chose assez difficile à faire lorsqu’on porte un blindage biologique d'un blanc éclatant au milieu d’une mégalopole grise. Quoique...
Je m’égare encore une fois. La priorité était claire : je devais m'infiltrer discrètement dans le bâtiment. Le braquage venant tout juste de commencer, les journalistes n’avaient pas encore afflué en masse avec leurs caméras, et le B.R.S. devait sûrement avoir d'autres chats à fouetter pour ne pas être encore sur place.
J'étais perché sur le toit d'un immeuble à environ un kilomètre du lieu du crime, en bordure du quartier d'affaires. J'ai pris une grande inspiration et j'ai demandé au costume d'amplifier ma vision.
Je n'ai pas vomi cette fois, bien que la sensation de voir les détails microscopiques d'une façade à mille mètres me file toujours autant la nausée. J'ai balayé le bâtiment de la banque pour trouver une manière discrète d’entrer, sans avoir à défoncer un mur ou attirer l'attention des snipers probables (j’abuse un peu).
Je l'ai repéré. Un conduit de ventilation industrielle à l’arrière de la toiture du bâtiment. Un classique indémodable.
Je me suis envolé et j'ai traversé le ciel grisâtre à faible altitude, rasant les toits pour rester sous les radars.
Arrivé au-dessus du bloc de ventilation, je me suis posé sans faire le moindre bruit. J'ai dévissé la grille d'aération à mains nues sans faire grincer le moindre boulon. J'ai retiré le lourd panneau d'acier et je l'ai posé sur le toit.
S'il fallait passer par le système de climatisation, hors de question de ramper lourdement et de faire vibrer les tôles comme dans Die Hard. Je me suis glissé dans la conduite sombre et j'ai enclenché l'anti-gravité du costume. J'ai flotté à l'intérieur du conduit exigu, mon corps avançant dans l'obscurité sans jamais toucher les fines parois de métal.
En zigzaguant, et sans vous mentir, totalement à l’aveugle dans ce labyrinthe étouffant, j'ai fini par apercevoir de la lumière filtrant à travers une grille d'aération.
Putain, c’est vraiment le début d’un film d’horreur ce truc, pensai-je en m'approchant silencieusement.
Depuis ma position en apesanteur sous le plafond, j'ai scanné la pièce du regard à travers les fentes de la grille. C'était l'accueil principal des bureaux arrière de la banque.
Une dizaine de personnes, pour la plupart des employés en chemise blanche et quelques clients, étaient agenouillées, ligotées avec des colliers de serrage et bâillonnées de force avec du ruban adhésif. Je constatai également la présence de trois braqueurs en tenue paramilitaire, lourdement armés de fusils d'assaut et masqués.
Et puis, il y avait le chef.
Un homme massif, assis sur une chaise de bureau au centre de la pièce. Il portait un masque de ski noir, mais n'était absolument pas armé. Toutefois, sa musculature herculéenne et sa grande taille devaient être des armes létales à elles seules. Cet homme était tranquillement posé, en train de scroller sur son téléphone d'une main et de fumer un gros cigare de l'autre.
Il ne fallait pas être un génie pour comprendre qui était le patron ici, ni pour deviner qu'il devait s'agir du méta-humain signalé par la police.
Bon, pour résumer la situation : j’avais une dizaine de civils terrifiés à sauver face à quatre types. Trois armés jusqu'aux dents pour une guerre civile, et un qui avait des muscles en béton armé en guise de flingue.
Ouais, j’aurais peut-être dû laisser ça aux pros du B.R.S.
J’aimerais vous dire qu'après mes dernières expériences en matière de cassage de gueule (Régulateurs psychopathes, monstre de boue géant, etc.), j'avais appris à passer au-delà de la peur.
Mais très honnêtement ? Voir des mecs lourdement armés pointer des fusils d'assaut sur des innocents me foutait une trouille monumentale.
J’en tremblais même sous l'armure. Je veux dire, dans la théorie, je suis un lycéen asthmatique de 17 ans. Le costume me protège, mais si une balle perdue touche un civil, je devrai vivre avec ça sur la conscience.
Je devais me la jouer très fine. Hors de question de foncer dans le tas.
Un sourire malicieux se dessina sur mon visage, dissimulé sous le masque blanc. L'infiltration silencieuse venait de commencer.
POV du Braqueur Numéro 3
L’un des hommes de main était à cran. Leurs ordres étaient simples : prendre cette banque d'assaut, neutraliser la sécurité, prendre des otages et attendre les instructions du boss.
Pour le moment, le plan se déroulait à merveille. En quelques minutes, la banque avait été sécurisée sans qu'un seul coup de feu ne soit tiré. Les employés et les clients furent rassemblés, et l'entrée principale était sous la surveillance de deux de leurs complices. Le B.R.S. ne pointerait pas le bout de son nez avant au moins trentes minutes.
Tout se passait comme prévu.
Tout, sauf son envie absolument pressante d'aller pisser. Le stress lui nouait la vessie.
Il se tourna vers l'homme au cigare assis au centre de la pièce.
— Chef, je vais faire un tour dans le couloir arrière pour m’assurer que tout va bien aux issues de secours.
L'homme baraqué recracha un nuage de fumée grise.
— Ouais, ouais, vas-y. T'as pas besoin de demander mon accord pour aller pisser, je suis pas ta nounou, cracha-t-il, agacé de devoir babysitter ses recrues.
— OUI CHEF.
— La ferme, tu vas effrayer les otages.
Sur ce, le petit soldat se dirigea d'un pas rapide vers les WC les plus proches, situés au bout du couloir sombre. Alors qu'il marchait, son fusil plaqué contre son gilet tactique, il entendit un très léger bruit métallique juste au-dessus de lui, venant du système de climatisation.
Sûrement un putain rat, pensa-t-il en frissonnant.
Il atteignit les toilettes sans encombre et poussa la porte battante. Il s'avança vers l'urinoir, prêt à dégainer son fusil de nature biologique.
Sauf que la seconde suivante, une lueur blanche se refléta dans le miroir au-dessus des lavabos. Un homme, entièrement vêtu d'une armure immaculée, venait d'apparaître silencieusement dans son dos, tombant du faux plafond comme un esprit vengeur.
Le braqueur n'eut même pas le temps de souffler un mot ou de lâcher son arme.
Le Fantôme Blanc l’agrippa par l’arrière. Un bras blindé s'enroula autour de son cou pour réaliser un étranglement sanguin parfait, soulevant même le pauvre type à vingt centimètres du carrelage.
Le mercenaire eut à peine le temps de comprendre ce qu’il s'était passé, ni d'où sortait ce démon blanc, qu'il perdit totalement connaissance, sombrait dans le noir.
Le Fantôme Blanc déposa délicatement le corps inerte sur le sol des toilettes, sans faire un bruit.
— Et de trois, murmura Owen avec sa voix démoniaque, visiblement fier de lui. Étranglement no Jutsu.
Fin du chapitre 53.