Chapitre 52
Le lendemain matin, j’ai prétexté la folie. Enfin, je veux dire, un bon vieux rhume.
Après l’accident d’hier soir et ce saut mémoriel traumatisant dans la tête de l'ancien Numéro 1, je devais m’avouer vaincu. Mon cerveau ressemblait à de la compote. J’aurais été absolument incapable d’assumer une journée de cours normale, et encore moins d'esquiver les regards inquisiteurs de Sienna ou les blagues lourdes de Maya. J'ai toussé deux ou trois fois de manière très dramatique devant la porte de ma mère, et l'affaire était dans le sac.
Dès que j'ai entendu la porte d'entrée claquer, signalant qu'elle partait au travail, j'ai bondi de mon lit. J’en ai profité pour sortir de la maison discrètement. J'avais un besoin vital de m’entraîner avec le costume et de faire quelques tests.
Une demi-heure plus tard, j'arrivais dans la vieille décharge automobile en périphérie de la ville. Toujours aussi morbide, rouillée et silencieuse. Le terrain de jeu parfait.
J’ai fouillé dans mon sac à dos et j'ai sorti le masque. Je l'ai plaqué contre mon visage et, en une fraction de seconde, le symbiote s'est manifesté. La substance s'est écoulée sur ma peau comme une seconde nature, recouvrant mon vieux jogging de son blindage blanc immaculé.
J'ai commencé par quelques étirements pour vérifier que tout allait bien depuis le bad trip de la veille. Mes articulations répondaient parfaitement, la force était là. Je me suis senti rassuré.
Mais le plus grand test restait à venir.
J’ai sorti mon téléphone de ma poche avec des doigts légèrement tremblants et j'ai tapé une recherche pour trouver une autre vidéo d’Hope. J'y suis allé doucement : une vidéo moins spectaculaire, juste Hope apparaissant en public lors d'une cérémonie de remise de médailles.
J’ai appuyé sur Play. J’ai retenu mon souffle, fermant les yeux à moitié, m'attendant à être de nouveau aspiré dans le cosmos. J'ai attendu quelques secondes, puis une minute entière.
Rien.
Le costume n’a pas bronché. Il ne m'a pas projeté dans un souvenir enfoui.
Bon, deuxième essai. J’ai lancé une vidéo où Hope combattait un super-vilain de bas étage, un braqueur de fourgon blindé.
Toujours rien.
Après avoir passé plusieurs minutes à scroller frénétiquement sur des édits ridicules de notre héros national et des compilations de ses meilleures actions... il ne s'est absolument rien passé.
Le costume n'a pas réagi d'un millimètre.
C'était étrange. D'un côté, c'était un peu rassurant : je n'allais pas faire une syncope à chaque fois que je croisais une photo de Hope. Mais de l'autre... c'était terriblement frustrant.
Je me suis laissé tomber sur les fesses, assis sur le capot d'une épave rouillée, et j'ai lâché un long soupir.
— Plus le temps passe, plus les questions s'empilent, et aucune réponse ne vient, ai-je grogné dans le vide, ma voix démoniaque résonnant dans la décharge. Je vais finir par devenir fou avec ce truc...
J'ai secoué la tête pour cesser de ruminer. Il fallait agir. Je me suis relevé, bien décidé à mettre en pratique mes nouvelles connaissances. Après tout, j'avais littéralement expérimenté un combat du plus haut niveau possible depuis l'intérieur même du corps du meilleur combattant de l'histoire.
Je me suis mis en position au milieu d'une clairière de carcasses métalliques. J'ai fermé les yeux et j'ai cherché au fond de ma mémoire les poses de l’ancien Numéro 1.
J'ai ajusté mes appuis. J'ai relevé ma garde. J'ai adopté une pose quasi identique à celle de Hope, d'une manière si fluide et naturelle que je ne savais pas vraiment qui, de moi ou du costume, guidait le mouvement. L'armure semblait reconnaître la posture.
Je me suis lancé dans une session de shadow boxing.
J'ai mimé, pendant de très longues minutes, puis des heures, ses postures, ses esquives millimétrées et ses enchaînements ravageurs. Au début, j'ai imaginé Daemon face à moi. Mauvaise idée. Mentalement, le monstre de feu m'a carbonisé en deux secondes ; sa vitesse était juste inconcevable pour mon cerveau humain.
J'ai revu mes ambitions à la baisse. Je me suis concentré sur mes adversaires réels : La Guillotine et La Grenade. Puis le Grizzli.
J'esquivais les failles noires imaginaires du vétéran en pivotant sur mes talons, je bloquais les charges de la bête de boue en utilisant la force cinétique à mon avantage. L'exercice a duré de longues heures. Je transpirais à grosses gouttes sous le costume, mais ma posture et mes réflexes s'amélioraient à vue d'œil.
C'est là que j'ai remarqué un changement subtil, mais fondamental, dans l’usage de mes pouvoirs.
Avant, pour m'envoler ou frapper avec la super-force, je devais "penser" à cette action très fort. Comme si je donnais un ordre mental en hurlant dans ma tête : VOLE ! Cela créait un léger décalage entre mon intention et mon mouvement. Une sorte d'input lag, exactement comme quand on joue à un jeu de combat avec une manette défectueuse.
Mais ce micro-décalage était, petit à petit, en train d'être comblé. Il devenait presque inexistant. C'était comme si le costume arrivait à prévoir mon prochain mouvement, ou à me comprendre beaucoup mieux depuis notre petite "synchronisation" de la veille. Je n'en savais trop rien, mais ce sentiment de plein contrôle, d'osmose, était incroyablement satisfaisant et naturel.
À la fin de la matinée, j'ai désactivé le costume. Vêtu de mon simple jogging, j'ai réalisé des exercices de renforcement musculaire purement humains pompes, tractions sur des barres de ferraille, squats pour renforcer mon propre corps. S'il devait servir de moteur à cette armure divine, il valait mieux que le moteur tienne la route.
Je suis rentré chez moi en début d'après-midi, complètement lessivé, n'attendant qu'une seule chose : sauter dans la douche, puis dans mon lit.
J'ai ouvert la porte d'entrée avec la plus grande discrétion. En me glissant dans le couloir, j'ai aperçu ma petite sœur, Lily, étalée sur le canapé du salon en train de regarder un dessin animé débile sur des super-héros.
— Bah ? Qu’est-ce que tu fais là toute seule ? ai-je demandé en sursautant. Maman n'est pas là ?
Lily m'a jeté un regard blasé par-dessus le dossier du canapé.
— Oh. T’étais pas dans ta chambre, le fainéant ? Non, maman est partie faire quelques courses en ville. Elle pensait que tu agonisais en haut avec ton rhume imaginaire.
— Aïe. Garde ça pour toi, s'il te plaît. Je suis juste sorti prendre un peu l’air parce que j'avais la tête qui tournait.
— Mouais, mouais... dit-elle avec un grand sourire narquois, les yeux plissés par le chantage. Ramène-moi le grand paquet de chips au paprika qui est dans le placard de la cuisine, et ton lourd secret sera bien gardé.
— T'es vraiment une mafieuse, tu le sais ça ?
— J'apprends des meilleurs. Allez, les chips, l'évadé.
Après cet échange fraternel des plus constructifs, je lui ai balancé son paquet de chips sur les genoux et j'ai filé dans la salle de bain.
Sous l'eau bouillante de la douche, j'ai remarqué un truc dingue. Ma fatigue s’était complètement envolée.
Les courbatures de mon entraînement intensif avaient disparu. J'étais frais et dispos.
Je me suis habillé et je me suis installé sur la chaise de mon bureau. J’en ai profité pour scruter l'écran de mon PC, directement relié à mon antenne radio piratée, juste pour vérifier si je n'avais pas un grand mal à combattre aujourd'hui.
Et quand on parle du loup...
L'écran a clignoté en rouge. Le scanner a intercepté un signal d'urgence prioritaire de la police locale, relayé aux agences du secteur.
Code 10-30. Braquage de banque en cours avec prise d'otages.
Lieu : Le quartier d'affaires de NorthBridge, à quelques kilomètres à peine de ma position. Implication confirmée d'un ou plusieurs méta-humains non identifiés. Les forces de l'ordre demandaient l'appui immédiat des Régulateurs.
J'ai regardé le masque blanc posé sur mon bureau.
Le B.R.S. allait mettre trop de temps à se déployer pour protéger les otages.
Le Fantôme Blanc devait sortir.
Fin du chapitre 52.