Chapitre 51
Enseveli sous les décombres, noyé dans un torrent de flammes bleues à plusieurs milliers de degrés, Hope était dans une situation critique.
À travers ses yeux, je sentais la pression écrasante du brasier, bien que l'armure absorbe l'essentiel de la chaleur. Mon esprit de lycéen paniquait, mais l'esprit de Hope, lui, tournait à la vitesse d'un supercalculateur.
Pour tuer un feu, il n'y a pas de secret, c'est de la physique pure. Il faut briser le fameux "triangle du feu" : supprimer le combustible, couper l'oxygène, ou annuler la source de chaleur. Mais face à un être composé d'énergie pure, la force brute était inutile.
Il avait besoin de faire vaciller Daemon. Ne serait-ce qu'une fraction de seconde.
Alors que l'Abomination hurlait sa rage démentielle, Hope ouvrit la bouche sous son masque d'or et murmura un simple prénom :
— Louise.
Le mot perça le rugissement des flammes.
L'effet fut instantané. Le brasier bleu fluctua violemment. L'espace d'une seconde, l'énergie instable du monstre bégaya, laissant transparaître la silhouette squelettique et pathétique d'un être humain piégé au cœur du feu. Daemon venait d'avoir un sursaut de conscience.
Hope ne perdit pas un millième de seconde.
Il contracta ses jambes et s'envola avec une puissance inouïe. Il pulvérisa les tonnes de béton qui l'écrasaient, fendant les murs en fusion du bâtiment pour rejaillir dans le ciel nocturne dans une traînée blanche.
Flottant dans les airs, Hope stabilisa sa position. À travers notre vision partagée, je constatai rapidement les dégâts. L'armure d'or et de blanc était noircie, et des brûlures légères marquaient la peau de l'ancien Numéro 1. Mais, sous mes yeux ébahis, la matière organique du costume commença à frémir. Les fibres blanches se tissèrent d'elles-mêmes, réparant la combinaison à une vitesse folle.
Le doute n'était plus permis. C'était bien mon costume. La même texture, la même réaction.
Hope fixa le cratère en contrebas. La créature incandescente ne perdit pas de temps à pleurer sur son humanité perdue et jaillit des décombres pour traquer le héros.
Hope fit craquer son cou avec un flegme absolu, puis il leva les bras pour reprendre sa garde.
Et là, le basculement s'opéra.
Le fil invisible qui me reliait à lui en tant que simple spectateur se brisa. Soudain, je n'étais plus en train de regarder Hope. J'avais l'impression d'être lui. D'avoir fusionné avec son âme et sa mémoire musculaire.
Je sentais son pouls, lent et régulier malgré l'apocalypse. Je sentais la chaleur de son sang. Je sentais chaque fibre extraterrestre de l'armure vibrer en parfaite harmonie avec son système nerveux. Et surtout... je sentais une force inconcevable. Un pouvoir si dense, si vaste et si absolu qu'il dépassait tout ce que mon cerveau pouvait concevoir.
Comparé à la manière dont j'utilisais le costume, c'était comme comparer une allumette à un réacteur nucléaire.
Daemon, qui n'était plus qu'un squelette abominable noyé dans un halo de feu bleu, arriva à notre hauteur. Il arma un poing infernal, prêt à nous calciner une énième fois.
Sauf qu'Hope ne recula pas. Il attaqua.
Il asséna un coup. Un coup qui, purement et simplement, défiait les lois de la logique.
Son poing ne fendit pas seulement l'air. Il sembla tordre l'espace lui-même. L'attaque n'était pas physique ; elle atteignait l'essence même de Daemon, traversant le mur de flammes intangibles pour frapper le concept de son pouvoir. Un coup qui portait atteinte à son existence même.
Le choc de cette frappe fit frissonner tout mon être.
Je venais de comprendre, ou plutôt de ressentir dans ma propre chair, ce qu'était la véritable puissance du Numéro 1.
La créature, bien qu'intangible et composée de feu, encaissa l'impact de plein fouet. L'onde de choc déchira les nuages sur des kilomètres. Daemon fut projeté en arrière avec la violence d'un météore.
Mais Hope ne s'arrêta pas là.
Il se propulsa à sa poursuite et tendit la main. Dans un geste impossible, il agrippa fermement la créature. Il venait d'empoigner le feu lui-même.
Puis, il leva les yeux vers le ciel, et se propulsa à pleine puissance.
Nous avons fendu le ciel.
La vitesse était telle que la friction de l'air menaçait de tout désintégrer. Depuis le sol, pour les civils terrifiés, nous ne devions être qu'une étoile filante bleue s'élevant vers les cieux pour chasser les ténèbres.
L'accélération écrasait mes organes fantômes, mais Hope ne bronchait pas. Daemon hurlait de terreur, se débattant dans la poigne de fer du héros, tandis que le bleu de l'atmosphère laissait rapidement place au noir absolu de la stratosphère.
Dans quelques secondes, nous allions atteindre l'espace lui-même.
L'air se raréfia. Le rugissement du vent et des flammes s'éteignit brutalement, remplacé par le silence lourd et oppressant du vide spatial.
Le plan de Hope était d'une simplicité et d'une cruauté absolues. Sans oxygène, le triangle du feu était brisé.
Les flammes bleues de Daemon se mirent à vaciller, crachotant misérablement dans le vide intersidéral. Le monstre tenta de s'accrocher à l'armure d'or, mais son pouvoir se consumait. Les flammes s'éteignirent l'une après l'autre, laissant place au froid glacial de l'espace. Le squelette de l'Abomination se figea, avant de commencer à se désintégrer en une fine poussière grise.
Hope regarda les cendres flotter dans le silence absolu de la mort.
L'ambiance était d'une solennité écrasante. Le héros invincible flottait au-dessus de la courbure de la Terre, baigné par la lumière lointaine des étoiles.
— Navré, mon cher ami... murmura la voix grave de Hope, chargée d'une tristesse infinie.
Mes yeux — ou plutôt mon esprit — n'en croyaient pas un traître mot.
Attends... je suis littéralement dans l'espace, là, pensai-je, la panique commençant à poindre sous l'aura dramatique de la scène. Je vais exploser comme un ballon de baudruche...
À l'instant même où je formulai cette pensée, mon esprit se troubla. Le paysage spatial se mit à grésiller, englouti par un brouillard épais. J'eus la sensation brutale d'être aspiré en arrière, comme si on me forçait à me réveiller d'un très long sommeil artificiel.
WOAAA !
J'ai ouvert les yeux en grandant, aspirant une goulée d'air à m'en brûler les poumons.
Je me suis redressé en sursaut. J'étais de retour dans ma chambre. Les murs écaillés et le bordel sur mon bureau.
J'étais trempé de sueur, des cheveux jusqu'aux chaussettes. Mon cœur battait la chamade, et tous les muscles de mon corps étaient tétanisés par une fatigue extrême, comme si je venais de terminer la plus énorme séance de sport de toute ma vie.
Je jetai un œil à la fenêtre. La nuit était déjà tombée depuis longtemps. Sur la moquette, mon téléphone gisait toujours face contre terre, la vidéo du combat continuant de tourner en fond sonore avec un son saturé et des cris de commentateurs.
Je me suis laissé retomber lourdement sur mon oreiller, fixant le plafond, le souffle court.
— Bon... murmurai-je d'une voix pâteuse. Je suppose que je peux rajouter une ligne dans mon carnet de notes. Nouvelle capacité : mon foutu costume me fait faire des bad trips en réalité virtuelle.
Je n'ai pas eu la force d'émettre la moindre théorie supplémentaire. La fatigue, psychologique et physique, a repris le dessus en un quart de seconde. Mes paupières se sont alourdies, irrésistiblement.
Je me suis évanoui une seconde fois, mais cette fois-ci, simplement écrasé par le poids de l'épuisement.
Fin du chapitre 51.