Chapitre 98
Les jours continuèrent de passer.
Puis les semaines.
La Tour des Heures était devenue leur quotidien.
Azaël avait cessé de compter les journées.
Il comptait autre chose.
Les moments passés avec ses fils.
Elyan et Soren avaient changé depuis leur arrivée.
Ils n’étaient plus seulement deux garçons qui suivaient leur père.
Ils avaient commencé à avoir leurs propres habitudes.
Elyan passait beaucoup de temps dans la bibliothèque de Kaelros.
Il lisait tout ce qui pouvait l’intéresser.
Les anciennes civilisations.
La magie.
Les dieux.
Les différentes formes de vie.
Et parfois, il relisait simplement les mêmes pages sans réellement chercher quelque chose.
Soren, lui, passait beaucoup de temps dehors.
Il marchait dans les couloirs de la tour avec Veyron à la ceinture.
Il discutait avec Kaelros.
Il posait des questions sur les anciens dieux.
Sur les guerres.
Sur les techniques de combat.
Et surtout, il parlait souvent de leur retour.
— Tu crois qu’on pourra revoir la rivière ?
Cette question revenait régulièrement.
Azaël répondait toujours la même chose.
— Oui.
Soren souriait.
— Et la maison ?
— Oui.
— Et le village ?
— Oui.
Elyan intervenait parfois :
— Tu oublies la bibliothèque.
Soren levait les yeux au ciel.
— Évidemment que tu penses à ça.
Elyan souriait.
— Elle m’a manqué.
Azaël les regardait discuter.
Il n’intervenait presque jamais.
Il préférait les écouter.
Un soir, les trois étaient installés près d’une fenêtre.
La nuit était tombée depuis longtemps.
Soren observait les étoiles.
Elyan lisait.
Azaël regardait simplement ses fils.
— Papa ?
Azaël releva les yeux.
— Oui ?
Soren continua de regarder dehors.
— Tu penses parfois à maman ?
Le silence tomba.
Elyan releva lentement les yeux de son livre.
Azaël ne répondit pas immédiatement.
Puis il regarda les étoiles.
— Oui.
Soren resta silencieux.
— Souvent ?
Azaël hocha légèrement la tête.
— Tous les jours.
Elyan referma son livre.
— Tu crois qu’elle aurait aimé voir ce qu’on est devenus ?
Azaël eut un léger sourire.
— Oui.
Il marqua une pause.
— Elle aurait probablement passé son temps à vous demander de ranger vos affaires.
Soren sourit.
— Oui.
Elyan rit doucement.
— Elle aurait surtout demandé à Soren d’arrêter de courir partout.
— Pourquoi toujours moi ?
Azaël regarda son fils.
— Parce que tu cours partout.
— C’est faux.
Elyan leva un sourcil.
— Tu as couru dans toute la tour hier.
Soren réfléchit.
— C’était nécessaire.
Azaël sourit.
Pendant quelques secondes, le souvenir d’Elia sembla presque présent.
Pas comme une apparition.
Simplement comme un souvenir partagé.
Puis le silence revint.
Soren regarda de nouveau les étoiles.
— Elle me manque.
Azaël posa une main sur son épaule.
— Je sais.
Soren baissa les yeux.
— Je ne veux pas l’oublier.
— Tu ne l’oublieras jamais.
Elyan ajouta doucement :
— Elle fait partie de nous.
Azaël regarda ses deux fils.
— Exactement.
Le lendemain, Kaelros demanda à parler seul avec Azaël.
Ils se retrouvèrent dans une petite salle de la tour.
Une horloge ancienne occupait tout un mur.
— Ils ont changé, dit Kaelros.
Azaël hocha la tête.
— Oui.
— Soren est devenu beaucoup plus discipliné.
— Il a dû apprendre.
— Et Elyan ?
Azaël sourit légèrement.
— Il pose encore plus de questions qu’avant.
Kaelros eut un léger rire.
— Je m’en doutais.
Un silence passa.
Puis Kaelros regarda son fils.
— Tu leur as parlé ?
— De quoi ?
— De ce qui va arriver.
Azaël détourna les yeux.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je veux qu’ils vivent.
Kaelros comprit immédiatement.
— Tu penses encore aux cinq années.
Azaël resta silencieux.
— Elles sont presque terminées.
Azaël releva les yeux.
— Je sais.
Kaelros soupira.
— Tu devrais leur dire.
— Pas encore.
— Azaël…
— Pas encore.
Le ton était calme.
Mais définitif.
Kaelros ne répondit pas.
Il connaissait son fils.
Lorsqu’Azaël avait pris une décision concernant ses enfants, il était presque impossible de le faire changer d’avis.
Deux semaines plus tard, Elyan trouva Azaël seul dans la bibliothèque.
Il tenait un livre ancien.
— Papa.
Azaël leva les yeux.
— Quoi ?
— J’ai trouvé quelque chose.
— Encore ?
— Oui.
Elyan posa le livre sur la table.
— Regarde.
Azaël parcourut les pages.
Une ancienne carte était dessinée à l’intérieur.
Plusieurs régions y étaient indiquées.
Certaines n’existaient plus.
— C’est une carte très ancienne.
— Je sais.
Elyan désigna un symbole.
— Celui-là.
Azaël regarda.
Un cercle traversé par une ligne verticale.
Le même symbole qu’ils avaient vu plusieurs fois auparavant.
— Où as-tu trouvé ce livre ?
— Dans les archives de Kaelros.
Azaël resta silencieux.
— Il parle d’un ancien royaume.
Elyan continua.
— Un royaume qui aurait disparu avant même la naissance de plusieurs dieux.
— Intéressant.
— Et regarde cette phrase.
Azaël lut.
Son expression changea légèrement.
— « Le royaume disparut lorsque les deux forces furent séparées. »
Elyan releva les yeux.
— Tu penses que ça parle de nous ?
Azaël referma doucement le livre.
— Je ne sais pas.
Elyan le fixa.
— Tu sais quelque chose.
— Peut-être.
— Papa.
Azaël soupira.
— Certaines choses sont encore trop compliquées pour être expliquées.
Elyan baissa les yeux.
— D’accord.
Il reprit le livre.
Puis s’arrêta.
— Mais tu me le diras un jour ?
Azaël le regarda.
— Oui.
Elyan hocha la tête.
— Alors ça me suffit.
Il repartit.
Azaël resta seul devant la table.
Il regarda la carte.
Puis le symbole.
Quelque chose dans cette histoire lui semblait familier.
Mais il n’avait toujours pas trouvé la réponse.
Le temps continua d’avancer.
Soren passa de plus en plus de temps avec Veyron.
Elyan, lui, développa de nouvelles techniques avec son grimoire.
Ils ne s’entraînaient pas toujours.
Parfois, ils discutaient simplement.
Parfois, ils se disputaient.
Parfois, ils sortaient marcher avec Kaelros.
Et parfois, ils parlaient de leur retour.
Un soir, Soren posa une question.
— Tu crois qu’on sera différents quand on rentrera ?
Elyan réfléchit.
— Probablement.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on a changé.
Soren regarda ses mains.
— Tu crois que les gens du village vont nous reconnaître ?
— Bien sûr.
— Même après tout ce temps ?
Elyan sourit.
— On n’a pas changé à ce point.
Soren resta silencieux.
Puis il sourit.
— J’ai hâte.
Azaël les observait depuis l’autre côté de la pièce.
Il ne disait rien.
Mais lui aussi avait hâte.
Il avait passé trop de temps loin de cette maison.
Trop de temps loin de la vie qu’il avait choisie.
Et maintenant, il voulait simplement y retourner.
Un matin, Soren entra dans la pièce principale.
— Papa.
Azaël releva les yeux.
— Oui ?
— Quand est-ce qu’on rentre ?
Azaël resta silencieux quelques secondes.
Puis répondit :
— Bientôt.
Soren sourit.
— Tu dis toujours ça.
— Cette fois, c’est vrai.
Elyan releva les yeux de son livre.
— Tu as décidé ?
— Oui.
Les deux garçons échangèrent un regard.
— Quand ? demanda Elyan.
Azaël les observa.
Puis il répondit :
— Quand vous serez prêts.
Soren sourit.
— On l’est.
Azaël eut un léger sourire.
— Alors vous feriez mieux de vous préparer.
Soren regarda son épée.
Elyan regarda son grimoire.
Ils comprirent tous les deux.
Quelque chose approchait.
Azaël n’avait pas encore expliqué quoi.
Mais ils savaient que leur séjour dans la Tour des Heures touchait à sa fin.
Et cette fois, lorsqu’ils repartiraient…
ils ne reviendraient probablement pas avant longtemps.
Azaël regarda ses fils.
Il savait qu’il lui restait peu de temps.
Mais il savait également une chose.
Avant de rentrer…
il devait leur donner une dernière épreuve.
Pas pour les punir.
Pas pour les empêcher de partir.
Mais pour savoir s’ils étaient réellement prêts à affronter ce qui les attendait.
Il se leva.
— Demain.
Soren fronça les sourcils.
— Demain quoi ?
Azaël sourit légèrement.
— Vous le saurez demain.
Elyan soupira.
— Encore tes secrets.
Azaël se dirigea vers la porte.
— Encore.
Soren regarda Elyan.
— Je déteste quand il fait ça.
Elyan sourit.
— Moi aussi.
Azaël entendit leur conversation depuis le couloir.
Un léger sourire apparut sur son visage.
Demain, les choses changeraient.
Et cette fois…
il ne s’agirait plus simplement d’un entraînement.