Chapitre 65
Chapitre 65
La maison était redevenue silencieuse.
Elyan dormait.
Soren aussi.
Elia avait fini par rejoindre leur chambre après avoir passé quelques minutes avec Azaël dans le couloir.
Mais Azaël, lui, ne dormait pas.
Il était assis seul près de la fenêtre.
La lumière de la lune éclairait faiblement la pièce.
Sur la table, le grimoire d'Elyan était posé.
Fermé.
Calme.
Comme si rien ne s'était passé.
Pourtant, Azaël n'arrivait pas à oublier les pages apparues quelques heures plus tôt.
« Lorsque la Vie et la Mort marcheront ensemble... »
Il connaissait déjà une prophétie parlant de ses fils.
Une prophétie ancienne.
Une prophétie qui disait qu'un enfant né d'un dieu et d'une humaine finirait par dépasser les dieux.
Mais celle-ci était différente.
Elle parlait de deux forces.
De deux chemins.
Et surtout...
de portes anciennes.
Azaël se leva.
Il prit le grimoire entre ses mains.
L'esprit apparut immédiatement sous la forme d'une faible silhouette au-dessus des pages.
— Tu ne dors pas.
Azaël le regarda.
— Non.
— Tu penses aux pages.
— Oui.
L'esprit resta silencieux.
Azaël posa le livre sur la table.
— Tu m'as dit que tu n'avais que les pages que tu avais trouvées.
— C'est exact.
— Mais quelqu'un possède les autres.
— Probablement.
Azaël croisa les bras.
— Tu ne sais vraiment pas qui ?
— Non.
— Tu ne sais pas où elles sont ?
— Non.
Azaël resta silencieux.
Puis il demanda :
— Tu sais quand elles ont été écrites ?
L'esprit hésita.
— C'est difficile à déterminer.
— Réponds.
— Certaines parties semblent avoir été écrites bien après les premières.
Azaël fronça les sourcils.
— Après ?
— Oui.
L'esprit regarda les pages.
— L'encre, la magie et la structure du texte ne correspondent pas entièrement aux premières pages.
Azaël s'approcha.
— Tu veux dire que cette prophétie a été complétée plus tard ?
— C'est possible.
— Dans le futur ?
L'esprit resta silencieux.
Puis il répondit :
— Je ne peux pas l'affirmer.
Azaël regarda le grimoire.
Il avait maintenant une idée.
Une seule personne pouvait lui apporter une réponse.
Son père.
Kaelros.
Le Dieu du Temps.
Azaël n'avait aucune envie de le déranger.
Mais il n'avait pas non plus l'intention de laisser cette question sans réponse.
Il ferma les yeux.
L'espace autour de lui changea légèrement.
Une fine ligne lumineuse apparut devant sa main.
Puis une seconde.
Le temps lui-même semblait se plier.
Azaël ouvrit les yeux.
— Kaelros.
Sa voix traversa l'espace.
Pendant quelques secondes, rien ne se produisit.
Puis une voix ancienne répondit.
— Azaël.
Azaël resta immobile.
— J'ai besoin de te parler.
Un silence.
— À propos de quoi ?
— D'une prophétie.
La voix de Kaelros changea légèrement.
— Quelle prophétie ?
— Une seconde.
Silence.
— Seconde ?
— Oui.
Azaël regarda le grimoire.
— Et elle pourrait venir du futur.
Cette fois, le silence dura beaucoup plus longtemps.
Puis Kaelros répondit :
— Je viens.
La connexion disparut.
Azaël referma les doigts.
La lumière s'éteignit.
Il regarda l'horloge accrochée au mur.
Puis la porte de la chambre.
Elia apparut quelques secondes plus tard.
— Tu viens vraiment d'appeler ton père ?
Azaël tourna la tête.
— Oui.
— Pourquoi ?
— J'ai besoin de lui poser une question.
Elia s'approcha.
— Sur la prophétie ?
— Oui.
Elle regarda le grimoire.
— Tu penses qu'il saura ?
Azaël haussa légèrement les épaules.
— S'il y a quelqu'un qui peut savoir où se trouvent des pages écrites dans le futur...
Il marqua une pause.
— C'est lui.
Elia hocha lentement la tête.
Puis elle demanda :
— Tu lui as dit pour les garçons ?
— Non.
— Il ne sait toujours pas qu'ils sont là ?
Azaël la regarda.
Un léger sourire apparut.
— Il ne les a jamais vus.
Elia resta silencieuse.
Puis elle sourit à son tour.
— Alors tu devrais peut-être lui proposer de venir.
Azaël fronça légèrement les sourcils.
— Pour voir ses petits-enfants ?
— Oui.
— Tu crois qu'il acceptera ?
Elia haussa les épaules.
— C'est ton père.
Azaël détourna le regard.
— Justement.
Quelques heures plus tard, le soleil commençait à apparaître derrière les montagnes.
La maison était encore silencieuse.
Elyan fut le premier à se réveiller.
Il descendit dans la cuisine avec son grimoire sous le bras.
Il s'arrêta immédiatement en voyant quelqu'un qu'il ne connaissait pas.
Un homme se tenait près de la fenêtre.
Il semblait âgé.
Ses cheveux étaient blancs.
Ses vêtements étaient simples, mais une étrange sensation émanait de lui.
Le temps autour de son corps semblait légèrement différent.
Elyan resta immobile.
L'homme se tourna.
Leurs regards se croisèrent.
— Tu dois être Elyan.
Le garçon fronça les sourcils.
— Comment vous connaissez mon nom ?
L'homme sourit.
— Ton père me l'a dit.
Elyan regarda autour de lui.
— Vous êtes qui ?
Azaël entra dans la pièce.
— Elyan.
Le garçon se tourna vers lui.
— Papa ?
Azaël regarda l'homme.
— Je te présente Kaelros.
Elyan resta silencieux.
Kaelros sourit légèrement.
— Ton grand-père.
Le garçon écarquilla les yeux.
— Mon... grand-père ?
Azaël hocha la tête.
— Oui.
Elyan regarda Kaelros avec curiosité.
Puis son regard descendit vers le grimoire.
Kaelros le remarqua.
— C'est donc ton livre.
— Oui.
— Je vois.
Kaelros s'approcha légèrement.
— Il contient quelque chose que ton père veut comprendre.
Elyan hocha la tête.
— Une prophétie.
Kaelros regarda Azaël.
— Montre-moi.
Azaël prit le grimoire.
Il l'ouvrit à la page concernée.
Les lignes apparurent.
Kaelros les lut.
Son expression changea progressivement.
— Je connais cette écriture.
Azaël releva les yeux.
— Tu la connais ?
— Oui.
Kaelros posa deux doigts sur la page.
Une faible lumière apparut.
Il ferma les yeux.
Pendant quelques secondes, rien ne se produisit.
Puis il retira sa main.
— Cette partie est ancienne.
— Je sais.
— Mais la suite ne l'est pas.
Azaël resta silencieux.
— Tu penses qu'elle vient du futur ?
Kaelros regarda la page.
— Je ne peux pas te dire exactement d'où elle vient.
— Pourquoi ?
— Parce que le futur n'est pas un livre ouvert.
Il marqua une pause.
— Je peux observer certaines possibilités.
— Mais pas tout.
— Exactement.
Azaël croisa les bras.
— Alors qui pourrait avoir les pages ?
Kaelros réfléchit.
— Quelqu'un qui les a reçues avant qu'elles ne soient écrites.
Azaël fronça les sourcils.
— Ça ne veut rien dire.
Kaelros sourit légèrement.
— Pour toi, non.
Il regarda le grimoire.
— Pour le Dieu du Temps, ça signifie beaucoup.
Azaël soupira.
— Explique.
Kaelros posa le doigt sur la phrase concernant les portes.
— Si ces pages viennent réellement du futur, elles n'ont pas nécessairement été écrites dans le présent.
— Donc ?
— Elles peuvent avoir été envoyées dans le passé.
Azaël resta immobile.
— Par qui ?
— C'est justement ce que nous devons découvrir.
Elyan écoutait attentivement.
— Mais pourquoi quelqu'un enverrait une prophétie dans le passé ?
Kaelros regarda le garçon.
— Pour prévenir quelqu'un.
— De quoi ?
Kaelros ne répondit pas immédiatement.
Il regarda les pages.
— D'un événement qui n'a pas encore eu lieu.
Azaël prit le grimoire.
— Tu sais quelque chose d'autre ?
Kaelros secoua la tête.
— Pas encore.
Azaël soupira.
— Donc tu es venu pour me dire que tu ne sais rien.
Kaelros eut un léger sourire.
— Je suis surtout venu parce que tu m'as appelé.
Azaël resta silencieux.
Kaelros regarda autour de lui.
La maison.
Les objets.
Les dessins accrochés au mur.
Les deux petites épées d'entraînement posées près de l'escalier.
Puis il entendit des pas.
Soren descendit à son tour.
Il s'arrêta lorsqu'il aperçut Kaelros.
— C'est qui ?
Azaël regarda son père.
Puis son fils.
— Ton grand-père.
Soren fronça les sourcils.
— J'ai un autre grand-père ?
Kaelros sourit.
— Apparemment.
Soren s'approcha.
Il observa Kaelros quelques secondes.
— Tu sais te battre ?
Azaël ferma les yeux.
Elyan soupira.
Kaelros éclata de rire.
— Voilà une question intéressante.
Soren sourit.
— Alors ?
— Je me suis battu quelques fois.
— Beaucoup ?
Kaelros regarda Azaël.
— Plus que je ne voudrais l'admettre.
Soren semblait immédiatement intéressé.
— Tu peux me montrer ?
— Soren.
La voix d'Azaël suffit à arrêter son fils.
— Plus tard.
— D'accord.
Soren s'approcha encore.
Kaelros regarda les deux garçons.
Son expression avait changé.
Il semblait réellement touché.
Il ne dit rien pendant quelques secondes.
Puis il murmura :
— Ils ont grandi.
Azaël le regarda.
— Tu ne les avais jamais vus.
— Non.
Kaelros posa les yeux sur Elyan.
Puis sur Soren.
— Je pensais que je n'aurais jamais cette chance.
Azaël resta silencieux.
Il avait appelé son père pour obtenir des réponses.
Mais il comprenait maintenant que cette visite représentait beaucoup plus pour Kaelros.
Il avait manqué leur naissance.
Leurs premières années.
Leurs premiers pas.
Leurs premiers mots.
Et maintenant, il se tenait devant eux.
Azaël regarda son père.
— Tu peux rester.
Kaelros releva les yeux.
— Quoi ?
— Tu peux rester quelques jours.
Kaelros resta silencieux.
— Tu voulais voir tes petits-enfants.
Il marqua une pause.
— Alors profite-en.
Kaelros sembla chercher ses mots.
— Azaël...
— En échange, j'ai besoin que tu m'aides à trouver les autres pages.
Kaelros hocha lentement la tête.
— Marché conclu.
Elia apparut finalement dans l'encadrement de la porte.
Elle regarda Kaelros.
Puis Azaël.
— J'ai raté quelque chose ?
Azaël sourit.
— Notre famille vient de s'agrandir.
Kaelros regarda Elia.
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il s'inclina légèrement.
— Elia.
Elle lui rendit son salut.
— Kaelros, j'imagine.
— Oui.
Elia sourit.
— Ravie de vous rencontrer.
Kaelros regarda Azaël.
— Tu as bien choisi.
Azaël haussa un sourcil.
— Je sais.
Elia leva les yeux au ciel.
— Vous êtes tous les deux insupportables.
Soren éclata de rire.
Elyan sourit.
Pendant quelques instants, la question des prophéties disparut.
Il n'y avait plus de dieux.
Plus de mystères.
Plus de pages venues du futur.
Seulement une famille réunie autour d'une table.
Une famille qui, pour une fois, semblait complète.
Plus tard dans la matinée, Azaël et Kaelros s'isolèrent dans la bibliothèque.
Le grimoire était posé entre eux.
Azaël ouvrit de nouveau les pages.
— Tu es certain que la suite vient du futur ?
Kaelros réfléchit.
— Je suis certain d'une chose.
— Laquelle ?
— Quelqu'un a manipulé le temps autour de cette prophétie.
Azaël se redressa.
— Quelqu'un comme toi ?
Kaelros secoua la tête.
— Non.
— Alors qui ?
Kaelros regarda les pages.
— Je ne sais pas.
Azaël resta silencieux.
Kaelros poursuivit :
— Mais si quelqu'un a réussi à envoyer ces pages dans le passé, cette personne possède une connaissance du temps que très peu d'êtres peuvent avoir.
— Les dieux ?
— Peut-être.
— Eryon ?
Kaelros ne répondit pas immédiatement.
— Il pourrait.
Azaël fronça les sourcils.
— Tu ne sembles pas convaincu.
— Parce qu'il y a une autre possibilité.
— Laquelle ?
Kaelros leva les yeux.
— Quelqu'un du futur pourrait avoir envoyé les pages lui-même.
Azaël resta immobile.
— Quelqu'un du futur...
— Oui.
— Pourquoi ferait-il ça ?
Kaelros regarda les mots inscrits sur le grimoire.
— Parce que quelque chose s'est produit dans son époque.
Il posa lentement sa main sur la page.
— Quelque chose qu'il voulait empêcher.
Azaël observa le texte.
La Vie.
La Mort.
Les portes anciennes.
Puis la phrase concernant les dieux.
Il ne comprenait toujours pas ce que tout cela signifiait.
Mais une chose était certaine.
Cette prophétie n'était pas simplement un vieux texte oublié.
Quelqu'un, dans un futur qu'il ne connaissait pas encore, avait voulu que ces mots parviennent jusqu'à eux.
Et quelqu'un d'autre possédait peut-être encore les dernières pages.
Azaël referma le grimoire.
— Alors on va les trouver.
Kaelros sourit légèrement.
— Voilà une phrase que je reconnais bien.
Azaël se leva.
— Et pendant ce temps...
Il regarda par la fenêtre.
Dans le jardin, Soren essayait déjà d'expliquer quelque chose à Kaelros pendant qu'Elyan lui montrait son grimoire.
Elia les observait depuis la porte.
Azaël eut un léger sourire.
— Tu vas enfin pouvoir connaître tes petits-enfants.
Kaelros regarda la scène.
Son expression s'adoucit.
— Oui.
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il murmura :
— Je crois que c'est la première fois depuis très longtemps que je suis heureux que le temps ne puisse pas être remonté.
Azaël tourna les yeux vers lui.
Kaelros sourit.
— Certaines choses doivent simplement être vécues.
Azaël ne répondit pas.
Mais il comprenait.
Pour une fois, il n'avait pas besoin de remonter le temps.
Il avait simplement besoin d'avancer.
Et quelque part, dans un futur encore inaccessible...
les dernières pages de la prophétie attendaient toujours leur moment.