Chapitre 64
Chapitre 64
Le voyage de retour dura plusieurs jours.
Après avoir quitté le palais, Azaël et sa famille avaient pris la route en direction du village.
Cette fois, ils n'étaient accompagnés d'aucune escorte royale.
Le duc Valerian avait simplement envoyé quelques hommes pour les accompagner jusqu'à la sortie des terres du domaine.
Puis ils avaient continué seuls.
Azaël marchait souvent à l'avant du groupe.
Elia avançait à ses côtés.
Derrière eux, Elyan et Soren discutaient sans interruption.
— Je te dis que j'ai gagné.
— Tu as triché.
— Comment j'aurais triché ?
— Tu as commencé avant moi.
— Parce que tu étais trop lent.
— Je réfléchissais.
— C'est ce que tu dis toujours.
Elia se retourna.
— Vous pouvez arrêter de vous disputer cinq minutes ?
Les deux garçons se turent.
Quelques secondes.
Puis Soren murmura :
— Il a commencé.
Elyan répondit immédiatement :
— C'est faux.
Elia soupira.
Azaël, lui, souriait.
Après tout ce qui s'était passé au palais, retrouver cette scène lui faisait presque du bien.
Des disputes insignifiantes.
Des conversations sans importance.
Une famille qui avançait simplement sur une route.
Il avait connu des guerres entre dieux.
Des mondes détruits.
Des civilisations entières disparaissant sous ses yeux.
Et pourtant, il commençait à préférer ces moments-là.
Elia remarqua son sourire.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Rien.
— Tu souris.
— Je peux sourire.
— Bien sûr.
Elle lui donna un léger coup d'épaule.
— Mais tu réfléchis encore.
Azaël regarda l'horizon.
— Je me demandais simplement à quel point ma vie avait changé.
— Depuis ton arrivée ici ?
— Oui.
Elia sourit.
— Et tu regrettes ?
Azaël tourna les yeux vers elle.
— Pas une seconde.
Elle ne répondit pas.
Mais son sourire resta.
Les jours passèrent.
Ils traversèrent plusieurs villages.
Azaël remarqua que certaines personnes avaient entendu parler de ce qui s'était passé au palais.
Le titre de Héros de la Nation avait voyagé bien plus vite qu'eux.
Dans une petite auberge, un homme reconnut Azaël.
Il resta plusieurs secondes à le regarder.
Puis il murmura :
— C'est lui...
Azaël fit semblant de ne pas avoir entendu.
Soren, lui, avait parfaitement entendu.
— Papa.
— Oui ?
— Pourquoi il te regarde ?
— Je ne sais pas.
Elyan releva les yeux de son livre.
— Peut-être qu'il te connaît.
Azaël soupira.
— C'est justement ce que j'aimerais éviter.
Elia sourit.
— Trop tard.
Le quatrième jour, les premières collines entourant leur région apparurent.
Azaël les reconnut immédiatement.
Le village n'était plus très loin.
Soren fut le premier à l'apercevoir.
— On arrive !
Elyan referma son livre.
Elia leva les yeux.
Au loin, quelques maisons apparaissaient entre les arbres.
Le village.
Leur village.
Soren accéléra immédiatement.
— Doucement ! cria Elia.
Le garçon ralentit.
— Je voulais juste rentrer.
Azaël le regarda.
Il comprenait.
Lui aussi avait cette sensation.
Après plusieurs jours loin de chez eux, cette petite communauté lui semblait différente.
Plus familière.
Plus importante.
Lorsqu'ils franchirent enfin l'entrée du village, plusieurs habitants les reconnurent.
— Ils sont revenus !
Des enfants sortirent des maisons.
Quelques adultes s'approchèrent.
Les salutations commencèrent rapidement.
— Bon retour !
— Vous avez fait bon voyage ?
— Tout s'est bien passé ?
Elia répondait aux questions.
Soren racontait déjà une partie de leur voyage à deux enfants qu'il connaissait.
Elyan, lui, expliquait quelque chose concernant la bibliothèque du palais.
Azaël regardait simplement autour de lui.
Rien n'avait vraiment changé.
Les mêmes maisons.
La même place.
Les mêmes rues.
Et pourtant, il eut l'impression de retrouver quelque chose qu'il avait commencé à considérer comme précieux.
Une vieille femme s'approcha de lui.
— Vous êtes enfin rentrés.
Azaël sourit.
— Oui.
Elle regarda Elia, puis les deux garçons.
— Toute la famille.
Elia hocha la tête.
— Toute la famille.
La vieille femme sourit.
— Alors bienvenue chez vous.
Azaël resta silencieux un instant.
Puis il répondit :
— Merci.
La première soirée au village fut particulièrement calme.
Ils mangèrent tous les quatre autour de la table.
Soren raconta son entraînement.
Elyan parla de la bibliothèque.
Elia raconta quelques anecdotes du voyage.
Azaël les écoutait.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, il n'avait aucune raison de penser aux dieux.
Aucune raison de surveiller le ciel.
Aucune raison de se demander qui les observait.
Il pouvait simplement manger avec sa famille.
Après le repas, Soren monta rapidement se coucher.
Elyan resta quelques minutes dans la pièce avec son grimoire.
Azaël le remarqua.
— Tu comptes encore lire ?
— Oui.
— Il est tard.
— Je sais.
— Tu devrais dormir.
Elyan hésita.
— Je veux comprendre quelque chose.
Azaël le regarda.
— Quoi ?
Elyan posa une main sur la couverture du grimoire.
— Les pages que j'ai trouvées au palais.
Azaël fronça légèrement les sourcils.
— Tu penses encore à cette prophétie ?
— Oui.
— Ne cherche pas trop loin tout de suite.
Elyan leva les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce qu'on ne sait pas encore ce qu'elle signifie.
Elyan réfléchit.
Puis il hocha la tête.
— D'accord.
Il se leva.
— Bonne nuit, papa.
— Bonne nuit.
Elyan partit.
Azaël resta quelques secondes silencieux.
Elia vint s'asseoir près de lui.
— Tu crois vraiment que ces pages sont importantes ?
— Je ne sais pas.
— Ça ne te ressemble pas de ne pas avoir d'avis.
Azaël sourit.
— Cette fois, je n'ai simplement pas assez d'informations.
Elia hocha la tête.
— C'est peut-être mieux comme ça.
Azaël regarda vers l'escalier.
— Je veux surtout que les garçons puissent grandir normalement.
Elia sourit.
— Tu sais que ce n'est probablement plus possible.
— Je sais.
Cette nuit-là, tout le monde dormit.
Du moins, presque tout le monde.
Elyan était encore réveillé.
Il était assis dans sa chambre, son grimoire ouvert devant lui.
Une petite lampe éclairait les pages.
Il relisait les fragments de prophétie qu'il avait découverts au palais.
« Lorsque la Vie et la Mort marcheront ensemble... »
Il passa son doigt sur les mots.
Puis sur la phrase suivante.
« Celui qui portera la Vie ouvrira les portes que les anciens ont scellées. »
Elyan fronça les sourcils.
— Quelles portes ?
Il tourna la page.
Rien.
Il tourna encore.
Toujours rien.
Puis il remarqua quelque chose.
Une page blanche.
Elle n'avait rien d'inhabituel.
Mais lorsqu'il posa les doigts dessus...
elle bougea.
Elyan retira immédiatement sa main.
La page venait de trembler.
— Qu'est-ce que...
Le grimoire se mit à vibrer.
Elyan recula.
Les pages commencèrent à tourner toutes seules.
Une.
Deux.
Puis plusieurs dizaines.
Le livre s'arrêta brusquement.
Une faible lumière apparut entre les pages.
Elyan resta immobile.
Une silhouette se dessina lentement.
Une forme sombre.
Sans visage.
Sans véritable corps.
Elle semblait enfermée dans le grimoire.
Elyan murmura :
— Qui êtes-vous ?
La silhouette ne répondit pas immédiatement.
Puis une voix résonna dans la chambre.
— Enfin.
Elyan recula.
— Qu'est-ce que vous êtes ?
— Une conscience.
— Vous étiez dans mon livre ?
La silhouette resta silencieuse.
Puis elle répondit :
— Non.
Elyan fronça les sourcils.
— Alors où étiez-vous ?
— Dans les pages manquantes.
Elyan regarda son grimoire.
— Les pages qui avaient disparu ?
— Oui.
La silhouette se rapprocha légèrement.
— Elles étaient avec moi.
Elyan resta silencieux.
— Pourquoi ?
L'esprit répondit :
— Parce qu'elles contenaient quelque chose que certains ne voulaient pas voir.
Elyan sentit une légère tension.
— La prophétie ?
— Une partie de celle-ci.
Il ouvrit davantage le livre.
— Pourquoi me montrer ça ?
L'esprit resta silencieux quelques secondes.
Puis sa voix devint différente.
— Parce que tu possèdes quelque chose que je recherche.
Elyan fronça les sourcils.
— Quoi ?
— La Vie.
Une pression étrange envahit la pièce.
Elyan recula.
Son grimoire se mit à briller.
L'esprit s'approcha.
— Ton pouvoir est suffisamment puissant.
Elyan sentit une présence essayer de pénétrer son esprit.
Il porta immédiatement une main à sa tête.
— Arrêtez !
La pression augmenta.
Puis...
elle disparut.
L'esprit venait de ressentir quelque chose.
Quelque chose derrière Elyan.
Quelque chose qui venait de traverser le couloir.
Azaël.
La porte s'ouvrit.
— Elyan ?
Le garçon se retourna.
Azaël entra.
Son regard se posa immédiatement sur le grimoire.
Puis sur la silhouette.
Il resta silencieux.
L'esprit, lui, recula brusquement.
Il venait de comprendre.
Il connaissait cette présence.
Le Dieu du Chaos.
Azaël regarda son fils.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Elyan répondit :
— Cette chose était dans mon grimoire.
Azaël fixa l'esprit.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis bien avant que tu ne reçoives ce livre.
Azaël fronça les sourcils.
— Et qu'est-ce que tu veux ?
L'esprit resta silencieux.
Puis répondit :
— Sa puissance.
Azaël se plaça légèrement devant Elyan.
— Pourquoi ?
— Je voulais prendre possession de lui.
Elyan se figea.
Azaël ne bougea pas.
L'esprit poursuivit :
— Sa puissance de Vie aurait pu me permettre de retrouver une forme complète.
Azaël regarda son fils.
Puis l'esprit.
— Et maintenant ?
L'esprit hésita.
— Maintenant...
Il recula encore.
— Je ne veux plus essayer.
Azaël fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
La réponse fut immédiate.
— Parce que je sais qui tu es.
Un silence s'installa.
Azaël ne répondit pas.
L'esprit continua :
— Je ne veux pas être détruit.
Elyan regarda son père.
Puis la créature.
— Alors tu vas partir ?
— Je pourrais.
L'esprit resta dans les pages.
— Mais je peux proposer autre chose.
Elyan releva les yeux.
— Quoi ?
— Un contrat.
Azaël regarda son fils.
Il ne répondit pas à sa place.
— C'est toi qui décides.
Elyan s'approcha du grimoire.
— Qu'est-ce que le contrat me donnera ?
— Mes connaissances.
L'esprit marqua une pause.
— Je pourrai t'aider à maîtriser ta puissance de Vie.
Elyan réfléchit.
— Et toi ?
— Je resterai dans ton grimoire.
— Tu prendras mon pouvoir ?
— Non.
Azaël intervint :
— Tu ne prendras rien sans son accord.
— Je l'accepte.
— Tu ne contrôleras pas son corps.
— Je l'accepte.
— Tu ne contrôleras pas son esprit.
— Je l'accepte.
Elyan regarda son père.
Azaël hocha légèrement la tête.
— La décision t'appartient.
Elyan regarda le grimoire.
Il avait encore peur.
Mais il voulait comprendre.
Il ouvrit lentement une page vierge.
— D'accord.
L'esprit se rapprocha.
Une marque apparut.
— Pose ta main dessus.
Elyan posa sa main sur le symbole.
Une lumière envahit la chambre.
Le grimoire se souleva légèrement.
Des lignes apparurent autour de sa main.
Puis le symbole disparut.
La présence de l'esprit changea.
Elle n'était plus étrangère.
Elle était désormais liée au grimoire.
Elyan retira sa main.
— C'est terminé ?
— Oui.
Il regarda son livre.
— Je peux encore le contrôler ?
— Oui.
— Et si je veux rompre le contrat ?
— Tu le pourras.
Elyan hocha la tête.
Azaël observa attentivement le grimoire.
— Bien.
Elyan tourna une page.
Puis une autre.
Et soudain, plusieurs feuilles apparurent entre les anciennes pages.
Elyan s'immobilisa.
— Elles n'étaient pas là avant.
L'esprit répondit :
— Elles étaient avec moi.
Elyan les tourna lentement.
Le texte était ancien.
Azaël s'approcha.
— Lis.
Elyan commença.
— « Lorsque la Vie et la Mort marcheront ensemble... »
Il continua :
— « ...les portes anciennes s'ouvriront. »
Il tourna la page.
— « Celui qui portera la Vie ouvrira ce qui fut scellé. »
Puis :
— « Celui qui portera la Mort gardera ce qui doit rester fermé. »
Elyan fronça les sourcils.
— Ça parle de nous.
Azaël resta silencieux.
— Peut-être.
Il observa les lignes.
— Mais ça ne dit pas pourquoi.
Elyan tourna la dernière page.
La moitié du texte avait disparu.
— Il manque encore quelque chose.
L'esprit répondit :
— Oui.
Azaël regarda la page.
— Tu sais ce qui manque ?
— Non.
— Tu sais où sont les autres pages ?
— Non.
L'esprit marqua une pause.
— Je n'avais que celles-ci.
Elyan referma lentement le livre.
Azaël posa une main sur son épaule.
— Pour l'instant, on garde ça entre nous.
Elyan hocha la tête.
— D'accord.
Puis il regarda son grimoire.
— Papa ?
— Oui ?
— Tu crois que cette prophétie annonce quelque chose de mauvais ?
Azaël réfléchit.
Il regarda les pages.
Puis son fils.
— Je ne sais pas.
Il marqua une pause.
— Mais je sais une chose.
Elyan attendit.
— Si quelque chose vient chercher ma famille...
Son regard devint sérieux.
— Il devra d'abord passer par moi.
Elyan sourit légèrement.
— Je m'en doutais.
Azaël lui ébouriffa les cheveux.
— Maintenant, dors.
— D'accord.
Elyan referma son grimoire.
Azaël quitta la chambre.
Mais une fois seul dans le couloir, il s'arrêta.
Il repensa à la prophétie.
La Vie.
La Mort.
Les portes anciennes.
Il ne comprenait pas encore le lien exact avec ses fils.
Et il ne chercherait pas à inventer une réponse.
Pas cette fois.
Il ignorait également qu'une partie des pages manquantes se trouvait encore ailleurs.
Quelqu'un les possédait.
Et cette personne connaissait déjà la signification complète de la prophétie.