Chapitre 57
Chapitre 57
Le portail se referma derrière Azaël.
Le silence qui suivit lui sembla presque irréel.
Après quatorze mois passés à traverser des mondes, à combattre des dieux et à vivre au milieu de conflits qui semblaient ne jamais devoir s'arrêter, il se retrouvait enfin devant la maison qu'il avait quittée.
La même porte.
Les mêmes fenêtres.
Le même petit jardin.
Tout était exactement comme dans ses souvenirs.
Pourtant, quelque chose était différent.
Azaël resta immobile quelques secondes.
Il aurait pu entrer immédiatement.
Mais il entendit des voix.
À l'intérieur.
Des voix qu'il connaissait parfaitement.
Il posa la main sur la poignée.
Puis ouvrit.
Elia était dans la cuisine.
Elle se retourna.
Pendant une seconde, elle ne bougea plus.
Son regard se posa sur Azaël.
Il avait changé.
Ses vêtements étaient différents.
Son visage semblait plus fatigué.
Il portait quelques marques laissées par les combats, mais surtout quelque chose dans son regard avait changé.
Il n'avait plus le même calme qu'avant.
Elia resta silencieuse.
Azaël non plus ne parla.
Puis une voix retentit derrière elle.
— Maman ?
Elyan apparut dans l'encadrement de la porte.
Il avait grandi.
Ses cheveux noirs étaient un peu plus longs qu'avant et son visage avait perdu les traits du petit garçon qu'Azaël avait quitté.
Derrière lui arriva Soren.
Toujours aussi énergique.
Toujours blond.
Mais lui aussi avait grandi.
Il tenait encore son épée en bois.
Lorsqu'il aperçut Azaël, il s'arrêta.
Son expression changea.
— Papa...
Azaël sourit légèrement.
— Bonjour, mes garçons.
Soren ne bougea pas.
Elyan non plus.
Azaël attendit.
Il avait imaginé ce moment des centaines de fois pendant son absence.
Il s'était imaginé Soren courant vers lui.
Elyan posant mille questions.
Elia venant simplement lui prendre la main.
Mais rien de tout cela ne se produisit.
Soren baissa les yeux.
Puis il retourna dans la pièce voisine.
Elyan le suivit.
Azaël resta immobile.
Elia, elle, n'avait toujours pas parlé.
— Elia...
Elle détourna le regard.
— Tu es revenu.
— Oui.
— Après quatorze mois.
Azaël ne répondit pas.
— Tu avais dit que tu reviendrais.
— Je sais.
— Tu avais dit que tu ferais vite.
— Je pensais pouvoir revenir plus tôt.
Elia eut un petit rire sans joie.
— Tu pensais.
Elle posa ce qu'elle tenait sur la table.
— Tu sais combien de fois j'ai regardé cette route ?
Azaël baissa légèrement les yeux.
— Non.
— Tous les jours.
Elle le regarda enfin.
— Pendant quatorze mois.
Un silence.
— Et les garçons ?
Azaël tourna la tête vers la pièce voisine.
— Ils ont demandé quand tu reviendrais.
Sa voix se brisa légèrement.
— Au début, tous les jours.
Azaël resta silencieux.
— Puis toutes les semaines.
Elle marqua une pause.
— Et après, ils ont arrêté de demander.
Cette phrase fit plus d'effet que toutes les accusations qu'elle aurait pu lui lancer.
Azaël regarda la porte derrière laquelle ses fils avaient disparu.
— Je suis désolé.
Elia secoua la tête.
— Je ne veux pas entendre ça.
— Alors qu'est-ce que tu veux ?
— Je ne sais pas.
Elle passa devant lui.
— C'est justement le problème.
Elle quitta la cuisine.
Azaël resta seul.
Le repas du soir fut particulièrement silencieux.
Elyan mangeait sans lever les yeux.
Soren, lui, jouait distraitement avec son morceau de pain.
Azaël était assis à sa place habituelle.
Il regardait ses deux fils.
Il avait imaginé leur retour pendant plus d'un an.
Mais il ne savait pas comment leur parler.
— Alors...
Personne ne répondit.
Azaël reprit :
— Vous avez grandi.
Soren haussa les épaules.
— Oui.
— Vous vous êtes entraînés ?
Soren répondit :
— Oui.
— Avec qui ?
— Tout seul.
Azaël le regarda.
— Pourquoi ?
Soren releva les yeux.
— Parce que tu n'étais pas là.
Le silence tomba.
Elia posa lentement sa fourchette.
Azaël ne répondit pas immédiatement.
— Je suis désolé.
Soren détourna le regard.
— Tu dis toujours ça.
Elyan intervint doucement.
— Soren...
— Quoi ?
— Laisse-le.
Soren se leva.
— J'ai fini.
Il quitta la table.
Elyan resta quelques secondes.
Puis il regarda Azaël.
— Moi aussi.
Il se leva à son tour.
Azaël les regarda partir.
Elia resta seule avec lui.
— Tu comprends maintenant ?
Azaël hocha lentement la tête.
— Oui.
— Non.
Il releva les yeux.
— Tu ne comprends pas encore.
Elia avait les yeux brillants.
— Tu as passé quatorze mois à combattre des dieux.
— Oui.
— Mais eux ont passé quatorze mois à grandir sans leur père.
Azaël resta silencieux.
— Soren a perdu son modèle.
Elle marqua une pause.
— Elyan a perdu quelqu'un à qui il voulait raconter ses découvertes.
Sa voix trembla légèrement.
— Et moi, j'ai dû leur expliquer pourquoi leur père ne rentrait pas.
Azaël serra légèrement les mains.
— Je pensais vous protéger.
— Je sais.
Elia le regarda.
— Mais tu as décidé tout seul que disparaître était la meilleure solution.
Il ne répondit pas.
— Tu aurais pu chercher un moyen de revenir.
— J'ai essayé.
— Alors tu aurais pu nous envoyer un message.
Azaël se tut.
Elia comprit.
— Tu n'as pas pu.
— Non.
— Pourquoi ?
Azaël regarda la table.
— Parce qu'à certains moments, je ne savais même pas si je pourrais sortir vivant de cette guerre.
Elia resta silencieuse.
Puis elle baissa les yeux.
— Tu aurais dû nous le dire.
— Oui.
Cette fois, il ne chercha aucune excuse.
— J'aurais dû.
Elia se leva.
— Je suis contente que tu sois vivant.
Elle s'arrêta devant la porte.
— Mais je ne peux pas simplement faire comme si rien ne s'était passé.
Puis elle quitta la pièce.
Azaël resta seul.
Les jours suivants furent difficiles.
Azaël était revenu.
Mais sa famille n'était pas immédiatement redevenue celle qu'il avait quittée.
Soren continuait de s'entraîner seul.
Lorsqu'Azaël lui proposait de l'aider, il répondait simplement :
— Pas besoin.
Elyan, lui, passait beaucoup de temps dans la bibliothèque.
Il parlait davantage avec Elia qu'avec son père.
Azaël ne força rien.
Il avait compris qu'il devait attendre.
Alors il commença par les petites choses.
Le matin, il préparait le petit déjeuner.
Soren mangeait sans lui parler.
Elyan disait parfois merci.
Azaël acceptait.
L'après-midi, il aidait les habitants du village.
Le soir, il réparait ce qui devait l'être.
Il ne parlait presque jamais de la guerre.
Lorsque quelqu'un lui demandait où il avait été, il répondait simplement :
— Loin.
Les jours passèrent.
Puis les semaines.
Un matin, Soren entra dans le jardin avec son épée en bois.
Azaël travaillait près de la clôture.
Soren resta à quelques mètres.
— Papa.
Azaël se retourna.
C'était la première fois qu'il l'appelait ainsi depuis son retour.
— Oui ?
Soren hésita.
— Tu peux regarder ?
Azaël posa immédiatement ce qu'il avait dans les mains.
— Bien sûr.
Soren se plaça devant lui.
Il commença son entraînement.
Ses mouvements étaient encore maladroits.
Mais ils avaient changé.
Il avait travaillé seul.
Beaucoup.
Azaël observa sans l'interrompre.
Lorsque Soren termina, il baissa son épée.
— C'était bien ?
Azaël sourit.
— Oui.
Soren le regarda.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Un silence.
Puis Azaël ajouta :
— Mais tu frappes trop fort avec ton épaule.
Soren fronça les sourcils.
— Comment tu sais ?
— Parce que je t'ai appris à combattre.
Le garçon resta silencieux.
Puis il demanda :
— Tu vas repartir ?
Azaël s'accroupit devant lui.
— Non.
— Tu promets ?
Azaël le regarda dans les yeux.
— Je ne peux pas te promettre qu'il ne se passera jamais rien.
Soren baissa les yeux.
— Mais je peux te promettre une chose.
Il posa une main sur son épaule.
— Je reviendrai toujours.
Soren réfléchit.
Puis il hocha lentement la tête.
— D'accord.
Il reprit son épée.
— Tu peux m'apprendre alors ?
Azaël sourit.
— Oui.
Le premier entraînement depuis son retour commença.
Quelques jours plus tard, ce fut au tour d'Elyan.
Azaël le trouva dans la bibliothèque.
Le garçon lisait un livre beaucoup trop grand pour lui.
— Qu'est-ce que tu lis ?
Elyan referma légèrement le livre.
— L'histoire des anciens royaumes.
— Intéressant.
— Oui.
Azaël s'assit en face de lui.
— Tu veux me raconter ce que tu as appris ?
Elyan hésita.
Puis il commença.
Il parla des royaumes, des anciennes civilisations, des différents systèmes de magie.
Azaël l'écouta jusqu'au bout.
Lorsqu'Elyan termina, il demanda :
— C'est tout ?
Le garçon releva les yeux.
— Non.
Il sourit légèrement.
— J'en ai encore pour plusieurs heures.
Azaël eut un petit rire.
— Alors raconte-moi.
Elyan sourit.
Pour la première fois depuis son retour, il avait retrouvé quelque chose de l'enfant qu'Azaël connaissait.
Elia, elle, resta plus longtemps distante.
Elle continuait de vivre avec lui.
Elle parlait avec lui.
Elle travaillait à ses côtés.
Mais quelque chose restait fermé.
Azaël ne lui en voulait pas.
Un soir, alors qu'ils rangeaient la cuisine, Elia posa une assiette sur la table.
— Tu sais ce qui m'a le plus énervée ?
Azaël la regarda.
— Quoi ?
— Le fait que tu sois revenu comme si tu pensais qu'on allait simplement reprendre là où on s'était arrêtés.
Il resta silencieux.
— Je ne savais pas quoi faire.
— Moi non plus.
Elle s'assit.
— J'étais heureuse de te revoir.
Azaël prit place en face d'elle.
— Mais ?
— Mais j'étais aussi en colère.
Elle le regarda.
— Très en colère.
Azaël hocha la tête.
— Tu avais le droit.
Elia soupira.
— Je t'aime toujours.
Azaël releva légèrement les yeux.
— Mais je t'en veux.
— Je comprends.
— Et je ne veux pas que tu me dises que tout ira bien.
— D'accord.
— Je veux simplement que tu sois là.
Azaël resta silencieux.
Puis il répondit :
— Je suis là.
Elia baissa les yeux.
— Alors reste.
— Je resterai.
Elle ne répondit pas.
Mais, pour la première fois depuis son retour, elle lui sourit légèrement.
Les semaines suivantes changèrent progressivement les choses.
Soren recommença à demander conseil à Azaël.
Elyan recommença à venir s'asseoir près de lui lorsqu'il lisait.
Elia recommença à rire de ses remarques.
Un soir, Soren arriva en courant.
— Papa !
Azaël se retourna.
— Quoi ?
— Regarde !
Le garçon lui montra son épée en bois.
— J'ai réussi le mouvement que tu m'as montré !
Azaël sourit.
— Enfin.
— Enfin ?
— Je commençais à croire que tu ne l'apprendrais jamais.
Soren lui donna un coup d'épée sur la jambe.
Azaël recula théâtralement.
— Aïe.
Soren éclata de rire.
Elyan arriva derrière lui.
— Il fait semblant.
— Je sais.
— Il le fait tout le temps.
— Traître ! protesta Soren.
Azaël se mit à rire.
Elia apparut à son tour.
Elle s'arrêta devant la scène.
Pendant quelques secondes, elle observa simplement les trois hommes de sa famille.
Puis elle sourit.
Un vrai sourire.
Pas celui qu'elle avait essayé de lui donner depuis son retour.
Un sourire sincère.
Azaël le remarqua.
Leurs regards se croisèrent.
Elia ne dit rien.
Elle n'en avait pas besoin.
Ce soir-là, ils mangèrent tous les quatre autour de la même table.
Comme avant.
Soren racontait son entraînement.
Elyan expliquait quelque chose qu'il avait lu.
Elia se moquait gentiment d'Azaël parce qu'il avait encore oublié de réparer une chaise.
— Elle tient toujours debout, se défendit-il.
— Elle est toujours horrible.
— C'est devenu une tradition.
Soren éclata de rire.
Elyan sourit.
Elia secoua la tête.
— Tu m'avais manqué.
Azaël la regarda.
— Toi aussi.
Elle détourna légèrement les yeux.
Puis elle tendit la main sur la table.
Azaël la prit.
Cette fois, elle ne la retira pas.
À côté d'eux, Soren et Elyan continuaient de discuter.
La maison avait retrouvé son bruit.
Pas exactement celui d'avant.
Quelque chose avait changé.
Ils avaient tous grandi.
Ils avaient tous été blessés par cette longue absence.
Mais ils étaient à nouveau ensemble.
Et pour Azaël, cela suffisait.
Très loin de là, pourtant, une dernière chose avait changé.
Pendant son année de guerre, Azaël avait vaincu des dizaines de dieux.
Il pensait avoir réglé le problème.
Mais dans les profondeurs d'un monde oublié, une ancienne lumière venait de s'allumer.
Une voix résonna dans l'obscurité :
— Il est revenu.
Une seconde voix répondit :
— Et sa famille est toujours avec lui.
Un silence.
Puis :
— Alors nous avons encore une chance.
La lumière s'éteignit.
Et, dans la petite maison du village, Azaël riait avec ses fils.
Sans savoir que la prochaine menace ne chercherait peut-être pas à l'affronter directement.
Elle chercherait à atteindre ce qu'il aimait le plus.