Chapitre 55
Chapitre 55
Le lendemain matin, Azaël était déjà debout.
Il n'avait presque pas dormi.
Le message de Kaelros n'avait cessé de tourner dans son esprit.
La Tour des Heures.
Son père.
Et cette phrase qui revenait sans cesse.
Le temps commence à se déformer autour de tes fils.
Azaël resta quelques secondes devant la fenêtre.
Le village dormait encore.
Derrière lui, Elia ouvrit lentement les yeux.
— Tu es déjà réveillé ?
Azaël se retourna.
— Oui.
Elle s'assit sur le lit et observa son visage.
— Tu n'as pas beaucoup dormi.
— Non.
— Tu penses à ton père ?
Azaël hocha légèrement la tête.
— Oui.
Elia resta silencieuse quelques secondes.
— Tu vas y aller aujourd'hui ?
— Oui.
Elle sembla réfléchir.
— Je viens avec toi.
Azaël secoua immédiatement la tête.
— Non.
Elia fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne sais pas ce qui m'attend là-bas.
— Justement.
— Elia.
Il s'assit au bord du lit.
— Je ne veux pas que tu sois impliquée dans ça.
— Je suis déjà impliquée.
— Je sais.
Azaël baissa les yeux.
— Mais cette fois, je dois y aller seul.
Elia le regarda longuement.
— C'est vraiment ce que tu veux ?
Azaël réfléchit.
— Oui.
Elle soupira.
— D'accord.
Il releva les yeux vers elle.
— Merci.
— Ne me remercie pas trop vite.
Elle croisa les bras.
— Tu reviens.
Azaël resta silencieux.
Elia remarqua immédiatement son hésitation.
— Quoi ?
— Je ne sais pas exactement quand je reviendrai.
Elle le fixa.
— Combien de temps ?
— Je ne sais pas.
— Quelques heures ?
— Peut-être.
— Quelques jours ?
— Peut-être.
Elia baissa légèrement les yeux.
Azaël continua :
— Je vais essayer de revenir rapidement.
— Mais tu ne peux pas me le promettre.
— Non.
Un silence passa.
Puis Elia s'approcha.
— Alors promets-moi autre chose.
— Quoi ?
— Que tu reviendras.
Azaël la regarda.
— Ça, je peux te le promettre.
Elia sourit légèrement.
— Alors va chercher tes réponses.
Azaël se leva.
Avant de sortir, il se retourna.
— Je t'aime.
Elia lui adressa un sourire.
— Je sais.
Puis elle ajouta :
— Et moi aussi.
Azaël passa voir ses fils avant de partir.
Elyan était assis près de la fenêtre avec son livre.
Soren jouait avec son épée en bois.
— Papa !
Soren se précipita vers lui.
Azaël s'accroupit.
— Je dois partir quelques temps.
— Où ?
— Voir quelqu'un.
— Qui ?
Azaël hésita.
— Mon père.
Soren ouvrit de grands yeux.
— Notre grand-père ?
— Oui.
— Il est fort ?
Azaël sourit.
— Très.
Soren leva son épée.
— Plus fort que toi ?
Azaël réfléchit.
— Ça dépend.
Elyan releva les yeux de son livre.
— Tu vas revenir ?
Azaël regarda son fils.
— Oui.
— Quand ?
— Je ne sais pas exactement.
Elyan sembla réfléchir à cette réponse.
Puis il hocha la tête.
— D'accord.
Soren, lui, pointa son épée vers Azaël.
— Ramène-nous quelque chose.
— Quoi ?
— Une épée.
Elyan soupira.
— Tu as déjà une épée.
— J'en veux une vraie.
Azaël rit légèrement.
— On verra.
Il posa une main sur la tête de chacun.
Puis il se releva.
Elia l'attendait dans l'entrée.
Elle lui tendit sa veste.
— Tiens.
Azaël la prit.
— Merci.
Elle le regarda quelques secondes.
— Fais attention.
— Toujours.
— C'est faux.
— D'accord.
Elle sourit.
Puis son expression redevint sérieuse.
— Reviens.
Azaël hocha la tête.
— Je reviendrai.
Azaël quitta le village seul.
Il marcha pendant plusieurs heures jusqu'à atteindre une ancienne route de montagne.
Le message de Kaelros lui avait indiqué l'endroit où le passage apparaîtrait.
Au sommet d'une colline, il s'arrêta devant un cercle de pierres.
Il reconnut immédiatement les symboles.
Des marques anciennes étaient gravées sur le sol.
Des heures.
Des cycles.
Des dates qui n'existaient plus.
Azaël posa la main au centre du cercle.
Une faible lumière apparut.
Puis une seconde.
Les pierres se mirent à vibrer.
L'espace devant lui se déforma.
Une fissure lumineuse apparut dans l'air.
Elle s'élargit lentement.
Derrière elle, il n'y avait ni paysage ni ciel.
Seulement une immense profondeur remplie de lumières mouvantes.
Azaël observa le portail.
— Toujours aussi théâtral.
Une voix résonna derrière lui.
— Tu n'as jamais aimé les entrées simples.
Azaël se retourna.
Personne.
La voix continua :
— Traverse.
Azaël regarda une dernière fois le village, très loin derrière lui.
Puis il franchit le portail.
Le monde changea immédiatement.
Azaël apparut sur une immense plateforme de pierre.
Devant lui s'élevait la Tour des Heures.
Elle était encore plus imposante qu'il ne l'avait imaginée.
Des centaines d'horloges couvraient ses murs.
Certaines avançaient.
D'autres reculaient.
Quelques-unes étaient complètement immobiles.
Azaël regarda autour de lui.
— Rien n'a changé.
Une voix répondit derrière lui.
— Si.
Azaël se retourna.
Kaelros se tenait à quelques mètres.
Le Dieu du Temps n'avait pas changé.
Ses cheveux gris.
Son regard calme.
Sa présence écrasante.
Mais Azaël, lui, resta parfaitement immobile.
Des siècles venaient de s'écouler depuis leur dernière rencontre.
Et pourtant, la dernière fois qu'il avait vu son père lui semblait encore proche.
Une autre époque.
Une autre vie.
Avant sa mère.
Avant sa mort.
Avant qu'Azaël ne parte.
Kaelros observa son fils.
— Tu as grandi.
Azaël eut un léger sourire.
— Ça fait quelques siècles.
— Pour toi, peut-être.
Azaël ne répondit pas.
Kaelros comprit.
— Tu m'en veux toujours.
Azaël détourna les yeux.
— Nous ne sommes pas venus parler de ça.
— Non.
Kaelros se retourna.
— Mais nous devons en parler.
Azaël resta silencieux.
Puis il le suivit.
Ils entrèrent dans la tour.
Ils traversèrent plusieurs salles avant d'arriver dans une pièce immense.
Au centre se trouvait une horloge gigantesque.
Son mécanisme semblait s'étendre au-delà des murs.
Kaelros s'arrêta devant elle.
— C'est ici que tu veux tes réponses.
— Oui.
— Alors écoute.
Azaël croisa les bras.
Kaelros regarda l'horloge.
— Ta mère est morte il y a très longtemps.
Le visage d'Azaël se ferma.
— Je sais.
— Et tu m'as demandé de revenir en arrière.
Azaël resta silencieux.
Les souvenirs revinrent.
Sa mère.
Son dernier regard.
Puis le silence.
Il serra légèrement les poings.
— Je t'ai demandé de la sauver.
— Oui.
— Et tu as refusé.
Kaelros ne chercha pas à se défendre.
— Oui.
Azaël releva les yeux.
— Tu aurais pu.
— Oui.
Le silence devint lourd.
— Alors pourquoi ?
Kaelros posa une main sur l'horloge.
— Parce que je savais ce qui arriverait si je le faisais.
Azaël fronça les sourcils.
— Tu ne pouvais pas savoir.
— Je suis le Dieu du Temps.
Il marqua une pause.
— Je ne vois pas tout. Mais je vois les conséquences possibles de certaines modifications.
Azaël ne répondit pas.
— Si je remontais le temps pour sauver ta mère, je ne changeais pas seulement sa mort.
Kaelros regarda son fils.
— Je changeais tout ce qui venait après.
— Et alors ?
— Ton existence elle-même pouvait disparaître.
Azaël resta immobile.
— Comment ?
— Parce que certaines choses ne peuvent pas être corrigées sans en détruire d'autres.
Kaelros soupira.
— Ta mère devait mourir à cet instant précis.
Azaël détourna le regard.
— Tu parles comme si elle n'était qu'un événement.
— Non.
La voix de Kaelros devint plus grave.
— Je parle comme quelqu'un qui a passé une éternité à regarder les conséquences de chaque seconde.
Azaël ne répondit pas.
— J'aurais pu essayer.
Kaelros marqua une pause.
— Mais si je l'avais sauvée, des milliers de vies auraient pu disparaître. Des guerres auraient pu commencer. Des mondes auraient pu être détruits.
Il fixa son fils.
— Et peut-être que toi-même n'aurais jamais existé.
Azaël resta silencieux.
Puis il murmura :
— Je t'ai détesté pour ça.
Kaelros hocha lentement la tête.
— Je sais.
— Je pensais que tu ne voulais simplement pas la sauver.
— Je voulais la sauver.
Azaël releva les yeux.
— Alors pourquoi tu ne me l'as jamais dit ?
Kaelros resta silencieux.
— Parce que je savais que tu ne l'aurais pas accepté.
Azaël eut un rire sans joie.
— Évidemment.
Un long silence passa entre eux.
Puis Kaelros reprit :
— C'est après sa mort que tu es parti.
— Oui.
— Et nous ne nous sommes plus revus.
— Non.
Azaël regarda l'horloge.
— Jusqu'à aujourd'hui.
Kaelros hocha la tête.
— Jusqu'à aujourd'hui.
Azaël finit par revenir au sujet qui l'avait conduit ici.
— Maintenant, parle-moi de mes fils.
Kaelros le regarda.
— La prophétie.
— Oui.
Une image apparut au-dessus de l'horloge.
Un ancien texte.
— Elle existe depuis bien avant mon règne.
Azaël observa les symboles.
— Elle parle d'un enfant.
— Exactement.
— Un seul.
— Un seul.
Kaelros fit apparaître deux symboles.
L'un représentait la vie.
L'autre, la mort.
— Cet enfant devait réunir ces deux forces.
Azaël hocha lentement la tête.
— Elyan et Soren.
— Oui.
Kaelros fixa les deux symboles.
— Mais la prophétie ne parlait jamais de deux enfants.
Azaël resta silencieux.
Kaelros se tourna vers lui.
— C'est justement ce que je ne comprends pas.
— Quoi ?
— Comment est-il possible qu'un seul enfant annoncé par la prophétie soit devenu deux ?
Azaël ne répondit pas.
Kaelros attendit.
— Azaël.
Le Dieu du Chaos détourna les yeux.
— Ne creuse pas.
Kaelros fronça les sourcils.
— Tu sais quelque chose ?
— J'ai dit de ne pas creuser.
— Tu refuses de m'expliquer ?
— Oui.
Kaelros observa longuement son fils.
Puis il hocha la tête.
— Très bien.
Azaël releva les yeux.
— Merci.
— Mais je te préviens.
Kaelros posa une main sur l'horloge.
— Même si je ne cherche pas la réponse, le Temps finira peut-être par me la montrer.
Azaël resta silencieux.
— Et lorsque cela arrivera...
Kaelros fixa son fils.
— J'espère que tu seras prêt.
Azaël s'approcha de l'horloge.
— Il y a autre chose.
— Oui.
— Les six personnes venues au village.
Kaelros hocha la tête.
— Elles servaient plusieurs dieux.
— Je m'en doutais.
— Mais elles ne savaient pas toute la vérité.
Azaël fronça les sourcils.
— Quelle vérité ?
Kaelros fit apparaître une nouvelle inscription.
— Les dieux connaissent la prophétie depuis des siècles.
— Je le sais.
— Ce qu'ils ignorent, c'est pourquoi elle commence maintenant.
Azaël observa les symboles.
— Parce que mes fils sont nés.
— Exactement.
Kaelros continua :
— Leur naissance a créé quelque chose que même les dieux n'avaient pas prévu.
— Une rupture dans le Temps.
— Oui.
Azaël regarda l'horloge.
— Et cette rupture ?
— Elle ne vient pas seulement de leurs pouvoirs.
Le silence tomba.
— Alors d'où vient-elle ?
Kaelros regarda Azaël.
— De leur existence.
Azaël ne répondit pas.
— Le Temps accepte normalement certaines contradictions.
Kaelros désigna les deux symboles.
— Mais tes fils en sont une.
— Pourquoi ?
— Parce que la prophétie attendait un seul être.
Il marqua une pause.
— Et pourtant, deux êtres sont nés.
Azaël resta immobile.
Kaelros ajouta :
— Deux vies.
— Deux consciences.
— Deux pouvoirs.
Il regarda son fils.
— Mais une origine que le Temps ne parvient pas à séparer complètement.
Azaël ne répondit pas.
Cette fois, il comprenait pourquoi Kaelros avait envoyé son messager.
Il comprenait également pourquoi les dieux avaient commencé à bouger.
Mais une question restait.
— Et la fin de la prophétie ?
Kaelros resta silencieux.
Puis il fit apparaître les derniers symboles.
Azaël les observa.
Son expression changea.
— Qu'est-ce que ça dit ?
Kaelros répondit lentement :
— Lorsque les deux forces s'éveilleront pleinement...
Il marqua une pause.
— L'ordre des dieux prendra fin.
Azaël fronça les sourcils.
— Ça, je le savais déjà.
— Non.
Kaelros secoua la tête.
— Tu ne connais pas la suite.
Les symboles changèrent.
— L'ancien ordre ne disparaîtra pas parce que les dieux seront vaincus.
Azaël attendit.
— Il disparaîtra parce qu'il ne sera plus nécessaire.
Un silence profond s'installa.
Azaël regarda les inscriptions.
— Ça ne veut rien dire.
— Pas encore.
Kaelros fit disparaître les symboles.
— Mais un jour, ça aura un sens.
Azaël resta silencieux.
Puis il regarda son père.
— C'est tout ?
— Non.
Kaelros s'approcha.
— Il y a une dernière chose.
— Quoi ?
— Les autres dieux vont venir.
Azaël soupira.
— Je m'en doutais.
— Mais ils ne viendront pas tous pour combattre.
Azaël fronça les sourcils.
— Certains viendront pour proposer une alliance.
— Pourquoi ?
Kaelros répondit simplement :
— Parce qu'ils commencent à comprendre que le monde va changer.
Azaël resta silencieux.
Puis il se détourna.
— Je n'ai jamais demandé ça.
Kaelros le regarda.
— Je sais.
— Je voulais juste vivre tranquillement.
— Je sais.
— Et maintenant mes fils sont au centre d'une prophétie vieille de plusieurs siècles.
Kaelros eut un léger sourire.
— Tu as toujours eu un talent particulier pour compliquer l'existence des dieux.
Azaël le regarda.
— Ça, c'est sûrement de famille.
Pour la première fois, Kaelros rit légèrement.
Le silence entre eux sembla moins lourd.
Mais seulement pendant quelques secondes.
Une immense horloge au fond de la salle se mit soudain à sonner.
Une fois.
Puis deux.
Kaelros se retourna immédiatement.
Son expression changea.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Azaël.
Kaelros ne répondit pas.
L'horloge continuait de sonner.
Puis ses aiguilles se mirent à tourner à une vitesse impossible.
Kaelros s'approcha.
— Ce n'est pas normal.
Azaël plissa les yeux.
— Tu ne contrôles pas ça ?
— Non.
Les aiguilles s'arrêtèrent brutalement.
Une nouvelle inscription apparut sur le cadran.
Kaelros la regarda.
Puis son visage devint grave.
Azaël s'approcha.
— Qu'est-ce que ça dit ?
Kaelros resta silencieux quelques secondes.
— Quelqu'un vient d'entrer dans le Temps.
Azaël fronça les sourcils.
— Un dieu ?
Kaelros secoua la tête.
— Non.
Il regarda son fils.
— Quelque chose d'autre.
Azaël resta immobile.
Pour la première fois depuis son arrivée dans cette tour, Kaelros semblait réellement inquiet.
— Et ça...
Il regarda l'horloge.
— Je ne peux pas le voir.
Azaël sourit légèrement.
— Alors on a enfin quelque chose en commun.
Kaelros ne sourit pas.
— Non, Azaël.
Il fixa la porte de la salle.
— Toi, tu peux encore choisir de repartir.
Un bruit sourd résonna dans la tour.
Azaël tourna lentement la tête.
— Et toi ?
Kaelros regarda la porte.
— Moi, je dois rester.
La porte commença alors à s'ouvrir.
Lentement.
Très lentement.
Et derrière elle...
quelque chose attendait.