Chapitre 54
Chapitre 54
Trois jours s'étaient écoulés depuis la discussion entre Azaël et Elia.
Rien n'avait changé en apparence.
Le village continuait de vivre normalement.
Les enfants jouaient dans les rues, les marchands ouvraient leurs boutiques et les habitants avaient repris leurs habitudes.
Pourtant, Azaël n'avait pas oublié la veille.
Ni les six inconnus.
Ni leurs paroles.
Et surtout, il n'avait pas oublié le nom qu'il avait prononcé devant Elia.
Kaelros.
Son père.
Le Dieu du Temps.
Ce matin-là, Azaël était assis dans le jardin pendant qu'Elyan lisait près de la maison.
Soren, lui, s'entraînait avec son épée en bois.
— Encore une fois ! lança Soren.
Azaël le regarda.
— Tu viens de faire vingt répétitions.
— Vingt et une, c'est mieux.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu commences à fatiguer.
Soren fronça les sourcils.
— Je ne suis pas fatigué.
Il leva son épée.
Puis son bras trembla légèrement.
Azaël haussa un sourcil.
Soren regarda son propre bras.
— C'est rien.
— Bien sûr.
Elyan releva les yeux de son livre.
— Tu trembles.
— Toi, tu lis.
— C'est ce que je fais.
Soren croisa les bras.
— Vous êtes tous les deux contre moi.
Azaël sourit.
— Va boire de l'eau.
Soren soupira.
— D'accord.
Il partit vers la maison.
Elia sortit quelques secondes plus tard.
— Il t'écoute de plus en plus.
Azaël regarda son fils disparaître derrière la porte.
— Il apprend.
— Lentement.
— Très lentement.
Elia sourit.
Puis elle s'approcha.
— Tu pensais encore à ton père ?
Azaël hocha la tête.
— Oui.
— Tu comptes partir le chercher ?
— Pas aujourd'hui.
Elle sembla surprise.
— Pourquoi ?
Azaël regarda Elyan.
Puis Soren.
— Parce que je ne veux pas partir sans comprendre ce qui se passe ici.
— Les hommes d'il y a trois jours ?
— Entre autres.
Elia s'assit à côté de lui.
— Tu crois qu'ils vont revenir ?
— Oui.
— Et tu vas faire quoi ?
Azaël réfléchit.
— Attendre.
Elia le regarda.
— Attendre ?
— Ils pensent probablement que nous ne savons rien.
Il sourit légèrement.
— J'aime bien laisser les gens croire ça.
Elia secoua la tête.
— Tu es inquiétant quand tu souris comme ça.
— Je sais.
Ils allaient continuer leur conversation lorsqu'un bruit étrange retentit.
Une cloche.
Une seule.
Azaël se figea.
Elia fronça les sourcils.
— C'est quoi ?
La cloche du village n'avait aucune raison de sonner à cette heure.
Azaël se leva.
Un deuxième coup retentit.
Puis un troisième.
Les habitants sortirent progressivement de leurs maisons.
Des voix commencèrent à s'élever.
Azaël regarda la tour.
La cloche s'était arrêtée.
— Ce n'est pas la cloche du village, murmura-t-il.
Elia le regarda.
— Alors quoi ?
Azaël leva les yeux.
— Quelqu'un nous envoie un signal.
Soudain, tout s'immobilisa.
Le vent s'arrêta.
Les feuilles suspendirent leur mouvement.
Un oiseau resta figé dans le ciel.
Elia ne bougea plus.
Azaël regarda autour de lui.
Le village entier venait de s'arrêter.
Il pouvait encore bouger.
Mais il n'était pas le seul.
Une silhouette se tenait au milieu de la rue.
Un homme âgé.
Vêtu d'une longue robe blanche.
Ses cheveux étaient gris.
Son visage était calme.
Il tenait une petite montre ancienne dans sa main.
Azaël le regarda.
— Tu peux bouger.
L'homme sourit.
— Évidemment.
Azaël s'approcha.
— Qui es-tu ?
— Quelqu'un qui vient de la part de Kaelros.
Le regard d'Azaël changea immédiatement.
— Mon père t'envoie ?
— Oui.
— Où est-il ?
— Je ne peux pas te le dire.
Azaël resta silencieux.
— Alors parle.
L'homme regarda autour de lui.
Tout était toujours figé.
— Ton père savait que tu finirais par revenir dans ce monde.
Azaël fronça les sourcils.
— Quel monde ?
L'homme ne répondit pas.
— Celui où tu vis actuellement ?
— Oui.
Azaël s'arrêta.
— Il savait que je viendrais ici ?
— Pas exactement.
L'homme regarda sa montre.
— Il savait simplement que tu finirais par trouver un endroit où rester.
Azaël resta silencieux.
Cette réponse ne lui plaisait pas.
— Pourquoi m'a-t-il envoyé ce message ?
L'homme releva les yeux.
— Parce que quelque chose a changé.
— Quoi ?
— Tes enfants.
Le visage d'Azaël devint immédiatement sérieux.
— Explique-toi.
— Leur existence a créé une rupture.
— Quelle rupture ?
L'homme hésita.
— Une rupture dans le temps.
Azaël ne répondit pas.
Il regarda autour de lui.
Puis il fixa la montre.
— Tu es sûr ?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis que leurs pouvoirs se sont manifestés.
Azaël serra légèrement les poings.
— Et qu'est-ce que ça signifie ?
L'homme secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Azaël s'approcha.
— Tu viens de me dire que tu travailles pour le Dieu du Temps et tu ne sais pas ?
L'homme eut un léger sourire.
— Même Kaelros ne voit pas tout.
Azaël resta silencieux.
Puis il demanda :
— Alors pourquoi est-il inquiet ?
L'homme regarda les deux enfants figés dans le jardin.
— Parce qu'il existe des choses que même le Temps ne devrait pas pouvoir atteindre.
Azaël suivit son regard.
Elyan était toujours assis avec son livre.
Soren était figé avec son épée en bois levée.
Deux enfants.
Rien de plus.
Et pourtant...
quelque chose autour d'eux semblait différent.
— Qu'est-ce qu'ils sont ? demanda Azaël.
L'homme secoua lentement la tête.
— Kaelros n'a pas demandé que je te donne cette réponse.
— Alors qu'est-ce qu'il veut ?
L'homme tendit sa montre.
Azaël ne la prit pas.
— Il veut que tu viennes.
— Où ?
— Dans la Tour des Heures.
Azaël fronça les sourcils.
— Elle existe encore ?
— Oui.
Un silence.
Azaël connaissait cet endroit.
Il ne l'avait pas vu depuis une éternité.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que le temps commence à se déformer autour de tes fils.
Azaël regarda Elyan.
Puis Soren.
— Et si je refuse ?
L'homme rangea sa montre.
— Alors Kaelros ne pourra plus garantir que certaines choses resteront comme elles sont.
Azaël releva lentement les yeux.
— C'est une menace ?
— Non.
L'homme secoua la tête.
— C'est un avertissement.
Azaël resta silencieux.
Puis il demanda :
— Combien de temps ai-je ?
L'homme regarda sa montre.
— Peu.
— Combien ?
— Je ne peux pas te le dire.
Azaël soupira.
— Bien sûr.
Un léger sourire apparut sur le visage de l'homme.
— Tu n'as pas changé.
Azaël le fixa.
— Tu me connaissais ?
— J'ai connu ton père pendant très longtemps.
— Ce n'est pas ce que j'ai demandé.
L'homme ne répondit pas.
Puis il fit un pas en arrière.
— Je dois partir.
— Attends.
Azaël s'avança.
— Dis-moi au moins une chose.
L'homme s'arrêta.
— Pourquoi mes fils ?
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il répondit :
— Parce qu'ils ne sont pas seulement les enfants d'un dieu.
Azaël attendit.
— Ils sont liés à quelque chose qui existait avant même que certains dieux ne naissent.
Azaël plissa les yeux.
— Quoi ?
L'homme sourit légèrement.
— Tu le découvriras à la Tour des Heures.
Puis il claqua des doigts.
Le monde se remit en mouvement.
Le vent souffla.
Les feuilles tombèrent.
L'oiseau continua son vol.
Les habitants reprirent leurs activités comme si rien ne s'était produit.
Elia cligna des yeux.
— Azaël ?
Il se retourna.
Elle regarda autour d'elle.
— Qu'est-ce qui vient de se passer ?
Azaël ne répondit pas immédiatement.
Il regarda la rue.
L'homme avait disparu.
Puis il observa ses fils.
Soren bougea son épée.
— Papa ?
Azaël s'approcha.
— Oui ?
— Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Azaël s'accroupit devant lui.
— Pour rien.
Soren fronça les sourcils.
— Tu mens.
Azaël sourit.
— Un peu.
Elyan referma son livre.
— Il s'est passé quelque chose.
Azaël regarda son fils.
— Comment tu le sais ?
Elyan haussa les épaules.
— Je ne sais pas.
Azaël resta silencieux.
Elia s'approcha.
— Qui était cet homme ?
Azaël tourna la tête vers elle.
— Un messager.
— De qui ?
Il hésita.
Puis il répondit :
— De mon père.
Elia resta silencieuse.
— Le Dieu du Temps ?
Azaël hocha la tête.
— Oui.
Elle regarda les enfants.
Puis Azaël.
— Qu'est-ce qu'il voulait ?
Azaël regarda le ciel.
— Que je vienne le voir.
— Pourquoi ?
— À cause des garçons.
Elia fronça les sourcils.
— Ils sont en danger ?
Azaël ne répondit pas immédiatement.
Puis il s'agenouilla devant ses fils.
— Non.
Il posa une main sur l'épaule d'Elyan.
Puis sur celle de Soren.
— Pas tant que je serai là.
Soren sourit.
— Alors tout va bien.
Azaël lui rendit son sourire.
— Oui.
Mais au fond de lui, il savait que ce n'était pas aussi simple.
Il avait déjà rencontré des dieux.
Il avait déjà affronté des royaumes.
Il avait déjà vu le temps lui-même se plier sous la volonté de son père.
Mais jamais il n'avait entendu Kaelros parler de quelque chose qu'il ne pouvait pas contrôler, depuis la mort de sa mère…
Et si même le Dieu du Temps commençait à s'inquiéter...
Alors ce qui concernait Elyan et Soren dépassait probablement tout ce qu'Azaël avait imaginé.
Il regarda la route menant vers les montagnes.
Quelque part au-delà de cet horizon se trouvait la Tour des Heures.
Et, pour la première fois depuis des siècles...
Azaël allait retourner voir son père.