Chapitre 41
Chapitre 41
Azaël ouvrit les yeux lorsqu'un bruit sourd retentit dans le couloir.
Puis un deuxième.
Il resta quelques secondes immobile.
— Soren...
Un troisième bruit.
Azaël se leva.
Lorsqu'il ouvrit la porte de sa chambre, il trouva Soren assis par terre avec une couverture autour des épaules.
Elyan se tenait devant lui, un livre dans les mains.
— Je t'avais dit de ne pas courir dans le couloir.
Soren releva la tête.
— Je ne courais pas.
Azaël regarda le bout du couloir.
Puis Soren.
— Tu étais donc tombé par accident ?
— Oui.
Elyan intervint immédiatement.
— Il courait.
Soren se tourna vers son frère.
— Traître.
Azaël soupira.
— Pourquoi vous êtes déjà réveillés ?
Soren se releva.
— J'ai faim.
— Il est beaucoup trop tôt.
— J'ai encore faim.
— Tu as mangé hier soir.
— J'ai encore faim.
Azaël le regarda quelques secondes.
— Tu tiens vraiment de ta mère.
Depuis la cuisine, une voix répondit :
— J'ai entendu ça !
Azaël sourit.
— Je n'ai rien dit.
Elia apparut dans le couloir.
Elle regarda Soren, puis la couverture.
— Qu'est-ce que tu fais avec ça ?
— Je suis un chevalier.
— Un chevalier avec une couverture ?
— C'est ma cape.
Elia regarda Azaël.
— Tu l'as laissé regarder trop d'histoires.
— Je n'ai rien fait.
Elyan leva son livre.
— C'est moi qui lui raconte les histoires.
Soren hocha la tête.
— Et moi, je suis toujours le chevalier.
Elia sourit.
— Évidemment.
Elle se retourna.
— Venez manger.
Soren partit immédiatement vers la cuisine.
Elyan suivit plus calmement.
Azaël resta quelques secondes dans le couloir.
Il regarda ses deux fils.
Il avait connu des siècles de silence.
Des palais immenses.
Des armées.
Des guerres.
Des mondes entiers.
Et maintenant, son plus grand problème était de savoir pourquoi un enfant de trois ans avait décidé qu'une couverture était une cape.
Il sourit.
— Une vie ordinaire...
Puis il rejoignit les autres.
Après le petit-déjeuner, Elia avait prévu d'aller au marché.
Soren voulait évidemment venir.
Elyan aussi.
Azaël les accompagna.
Ils quittèrent la maison tous les quatre.
Le village avait retrouvé toute son activité.
Les habitants connaissaient désormais les deux garçons.
Certains les saluaient lorsqu'ils passaient.
— Bonjour, Soren !
— Bonjour !
— Bonjour, Elyan !
— Bonjour.
Soren courait déjà quelques mètres devant eux.
Elyan, lui, s'arrêtait régulièrement devant les étals.
Il regardait les livres, les objets anciens et tout ce qui pouvait attirer sa curiosité.
Elia observait ses fils avec amusement.
— Ils sont vraiment différents.
— Oui.
— Tu crois qu'ils resteront comme ça en grandissant ?
Azaël réfléchit.
— Probablement.
Il regarda Soren qui venait de s'arrêter devant un marchand d'armes.
— Soren.
Le garçon se retourna.
— Oui ?
— On ne touche pas.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu regardes ?
Soren pointa une petite épée en bois.
— Je peux acheter ça ?
Azaël regarda l'objet.
Puis Elia.
Elle haussa les épaules.
— Pourquoi pas ?
Soren leva les bras.
— Oui !
Le marchand sourit.
— Un futur chevalier ?
Soren hocha fièrement la tête.
— Oui.
— Alors il te faudra apprendre à te battre.
Soren regarda Azaël.
— Papa va m'apprendre.
Le marchand regarda Azaël.
— Ah…
Azaël sourit légèrement.
— On verra.
Soren prit l'épée en bois.
Il la brandit.
— Je suis prêt.
Elyan arriva derrière lui.
— Tu ne sais même pas t'en servir.
Soren se retourna.
— Je sais très bien.
— Montre-moi.
Soren prit une position très sérieuse.
Il leva son épée.
Puis trébucha.
Elyan éclata de rire.
Elia détourna le visage pour cacher son sourire.
Azaël secoua la tête.
— Très impressionnant.
Soren se releva immédiatement.
— C'était pour m'entraîner à tomber.
— Bien sûr.
— Oui.
Elyan continuait de rire.
Soren lui tendit l'épée.
— Tiens.
— Pourquoi ?
— Essaie.
Elyan prit l'épée.
Il la regarda quelques secondes.
Puis la rendit.
— Je préfère mon livre.
Soren soupira.
— Tu n'es vraiment pas drôle.
— Et toi, tu n'es vraiment pas sérieux.
— Je suis un chevalier !
— Tu es tombé.
— Un chevalier peut tomber.
Elyan réfléchit.
— C'est vrai.
Les deux garçons se regardèrent.
Puis repartirent ensemble.
Azaël les observa.
Elia vint se placer à côté de lui.
— Ils sont inséparables.
— Oui.
— Même quand ils se disputent.
— Surtout quand ils se disputent.
Après le marché, ils s'arrêtèrent près de la rivière.
C'était devenu une habitude.
Soren jouait avec son épée en bois pendant qu'Elyan lisait sous un arbre.
Azaël s'assit quelques mètres plus loin.
Elia s'installa à côté de lui.
Pendant quelques minutes, ils restèrent silencieux.
Le courant de la rivière était calme.
Le soleil éclairait doucement les arbres.
Azaël regarda ses fils.
— Ils grandissent vite.
Elia sourit.
— Trop vite.
— J'ai l'impression qu'ils étaient encore des bébés hier.
— Tu dis ça alors que tu n'étais même pas capable de les prendre correctement au début.
Azaël fronça les sourcils.
— Je me débrouillais très bien.
— Tu tenais Soren comme s'il allait exploser.
— Il était minuscule.
— Il l'est toujours.
Soren entendit son nom.
— Je suis pas petit !
Elia se tourna vers lui.
— Tu es petit.
— Non !
Elyan leva les yeux de son livre.
— Si.
Soren regarda son frère.
— Toi aussi !
— Je sais.
— Alors on est grands.
Elyan réfléchit.
— D'accord.
Soren sourit.
— Tu vois !
Azaël éclata de rire.
Elia secoua la tête.
— Ils trouveront toujours un moyen de gagner une discussion.
Un peu plus tard, Soren vint s'asseoir près d'Elyan.
— Qu'est-ce que tu lis ?
— Une histoire.
— Il y a un chevalier ?
— Oui.
Soren se rapprocha immédiatement.
— Il gagne ?
— Je ne te le dis pas.
— Pourquoi ?
— Parce que tu dois lire.
Soren réfléchit.
— Tu peux me lire alors.
Elyan sourit.
— D'accord.
Il commença à raconter l'histoire.
Soren l'écouta attentivement.
Pour une fois, il ne courait pas.
Il ne parlait pas.
Il ne bougeait presque pas.
Azaël observa la scène.
— Il aime vraiment les histoires.
Elia hocha la tête.
— Même s'il prétend le contraire.
— Il aime surtout les chevaliers.
— Et Elyan aime les livres.
Azaël regarda les deux garçons.
— Ils finiront probablement par se compléter.
Elia sourit.
— Comme maintenant.
Azaël hocha la tête.
Le retour au village se passa sans incident.
À peine arrivés devant la maison, Soren courut dans le jardin.
— Je suis le chevalier !
Elyan le suivit.
— Attends-moi !
Azaël regarda Elia.
— Ils ne sont jamais fatigués ?
— Non.
— C'est impossible.
— Tu es un dieu. Trouve une solution.
Azaël réfléchit sérieusement.
— Je pourrais les enfermer dans une pièce.
Elia le regarda.
— Azaël.
— Je plaisante.
— J'espère bien.
Ils rentrèrent dans la maison.
Quelques minutes plus tard, un bruit retentit dans le jardin.
Puis un autre.
Elia ferma les yeux.
— Qu'est-ce qu'ils ont cassé ?
Azaël se leva.
— Je vais voir.
Il sortit.
Soren était debout devant une petite plante écrasée.
Elyan se tenait à côté.
— Papa...
Azaël regarda la plante.
Puis ses fils.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Soren leva la main.
— C'est ma faute.
Elyan ajouta :
— Il voulait sauter par-dessus.
— Je voulais faire comme les chevaliers.
Azaël soupira.
— Les chevaliers ne sautent pas sur les plantes.
Soren baissa la tête.
— Désolé.
Azaël s'accroupit devant lui.
— Ce n'est pas grave.
Il regarda la plante.
— Mais la prochaine fois, regarde où tu mets les pieds.
Soren hocha la tête.
— D'accord.
Elyan s'approcha.
— On peut la réparer ?
Azaël regarda la plante.
— Avec un peu de soin, oui.
Les deux garçons s'accroupirent immédiatement.
Ils essayèrent ensemble de remettre la terre en place.
Soren faisait attention cette fois.
Elyan lui indiquait où poser les mains.
Azaël les regarda faire.
Puis il sourit.
Ils étaient encore petits.
Ils ne comprenaient pas grand-chose au monde.
Mais ils apprenaient déjà.
Et surtout, ils apprenaient ensemble.
Le soir venu, les garçons finirent par s'endormir.
Soren avait gardé son épée en bois près de son lit.
Elyan avait laissé son livre sur la table.
Azaël passa devant leurs chambres.
Il s'arrêta quelques secondes.
Elia arriva derrière lui.
— Ils dorment ?
— Oui.
Elle regarda à l'intérieur.
— Enfin.
Azaël sourit.
— Tu es fatiguée ?
— Un peu.
— Moi aussi.
Ils restèrent silencieux.
Puis Elia demanda :
— Tu es heureux ?
Azaël regarda les deux chambres.
Il n'eut pas besoin de réfléchir.
— Oui.
Elia sourit.
— Moi aussi.
Azaël regarda la maison.
Il n'y avait rien d'extraordinaire.
Pas de bataille.
Pas de magie.
Pas de dieu venu les menacer.
Simplement une famille.
Une maison.
Deux enfants qui grandissaient.
Et une vie qui avançait lentement.
Pour quelqu'un comme Azaël, qui avait autrefois considéré les siècles comme de simples journées, ces petits moments avaient fini par prendre une valeur qu'il n'aurait jamais imaginée.
Il n'avait plus besoin de chercher quelque chose de plus grand.
Pas aujourd'hui.
Il lui suffisait de regarder ce qu'il avait devant lui.
Elia.
Elyan.
Soren.
Azaël éteignit la lumière du couloir.
— Bonne nuit.
Elia lui sourit.
— Bonne nuit.
Ils retournèrent dans leur chambre.
Et cette nuit-là, il n'y eut ni catastrophe, ni attaque, ni mystère.
Seulement le silence paisible d'une maison où quatre personnes dormaient sous le même toit.
Pour Azaël, c'était largement suffisant.