Chapitre 40
Chapitre 40
Trois années s'étaient écoulées depuis la naissance d'Elyan et de Soren.
Trois années pendant lesquelles beaucoup de choses avaient changé.
Le village avait retrouvé son calme depuis longtemps. Les maisons détruites avaient été reconstruites, les clôtures remplacées et les rues réparées. Les habitants avaient fini par reprendre leurs habitudes.
Mais la maison d'Azaël et d'Elia, elle, n'avait plus rien à voir avec celle d'autrefois.
Elle était devenue beaucoup plus bruyante.
— Soren !
Un petit garçon traversa le jardin en courant.
Il avait trois ans, les cheveux légèrement en bataille et un bâton dans la main.
Derrière lui, son frère courait à toute vitesse.
— Reviens ici !
— Attrape-moi d'abord !
Soren éclata de rire.
Il contourna un arbre, passa derrière une clôture et continua sa course.
Elyan le suivait.
Il était légèrement plus calme que son frère, mais il refusait visiblement d'abandonner.
— Tu triches !
— C'est pas tricher !
— Tu es passé derrière l'arbre !
— Et alors ?
— Tu savais que j'allais tourner de l'autre côté !
Soren s'arrêta.
Il réfléchit quelques secondes.
Puis sourit.
— Donc j'ai gagné.
Elyan resta bouche bée.
— Ça n'a aucun sens !
Assise sur les marches de la maison, Elia observait la scène.
Elle secoua la tête.
— Vous allez finir par casser quelque chose.
Les deux garçons se figèrent.
Ils se regardèrent.
Puis regardèrent autour d'eux.
Rien n'était cassé.
Soren leva le bâton.
— On n'a rien cassé.
Elyan ajouta :
— Pour l'instant.
Elia soupira.
— Venez ici.
Les deux enfants avancèrent.
Soren affichait toujours son sourire.
Elyan, lui, essayait de prendre un air sérieux.
— Qu'est-ce que vous faisiez ?
— On jouait.
— À quoi ?
Soren répondit immédiatement :
— À la bataille.
Elyan secoua la tête.
— Il voulait juste me poursuivre.
— C'est une bataille.
— Non.
— Si.
Elia regarda les deux garçons.
— Vous avez trois ans.
— Je sais, répondit Soren.
— Et vous avez déjà inventé votre propre définition d'une bataille.
Soren hocha fièrement la tête.
— Oui.
Une voix retentit derrière eux.
— Ça explique beaucoup de choses.
Les deux garçons se retournèrent.
— Papa !
Soren courut immédiatement vers Azaël.
Elyan le suivit quelques secondes plus tard.
Azaël s'accroupit pour les accueillir.
— Alors, qu'est-ce que vous avez encore fait ?
— Rien, répondit Soren.
Elyan leva un doigt.
— Il ment.
Soren le regarda.
— Traître.
Elyan éclata de rire.
Azaël secoua la tête.
— Vous êtes vraiment impossibles.
Il les regarda quelques secondes.
Trois ans.
Il avait encore du mal à réaliser à quel point le temps était passé vite.
Il se souvenait de leurs premiers jours.
De leurs premiers cris.
De leurs premiers sourires.
Et maintenant, ils couraient partout dans le jardin comme s'ils avaient toujours vécu ici.
Pourtant, une chose avait commencé à apparaître clairement avec les années.
Elyan et Soren étaient très différents.
Elyan aimait le calme.
Il posait beaucoup de questions et pouvait rester assis pendant une heure avec un livre entre les mains.
Il observait avant d'agir.
Il réfléchissait longtemps avant de répondre.
Soren, lui, était incapable de rester tranquille.
Il aimait courir, grimper, explorer et transformer n'importe quel morceau de bois en épée.
Il agissait d'abord et réfléchissait ensuite.
Mais malgré ces différences, ils étaient presque toujours ensemble.
Si Elyan allait quelque part, Soren finissait par le rejoindre.
Si Soren trouvait quelque chose d'intéressant, il appelait immédiatement son frère.
Et lorsqu'ils se disputaient, leur colère ne durait jamais longtemps.
Ils avaient besoin l'un de l'autre.
Azaël l'avait compris depuis longtemps.
Mais plus ils grandissaient, plus cette impression devenait évidente.
— Papa ?
Azaël regarda Elyan.
— Oui ?
— Est-ce que je peux aller dans ton bureau ?
— Pourquoi ?
— J'ai fini mon livre.
Azaël haussa un sourcil.
— Déjà ?
Elyan hocha la tête.
Elia intervint :
— Il l'a terminé hier soir.
Azaël regarda son fils.
— Tu veux en lire un autre ?
— Oui.
— Va.
Elyan sourit.
— Merci.
Il repartit vers la maison.
Soren le regarda partir.
— Moi aussi je peux venir ?
Azaël sourit.
— Tu veux lire ?
— Non.
— Alors pourquoi ?
Soren réfléchit.
— Je veux voir tes épées.
— Tu ne touches pas aux armes.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu veux les voir ?
— Parce qu'elles sont jolies.
Azaël soupira.
— Va rejoindre ton frère.
Soren partit immédiatement.
Elia regarda Azaël.
— Ils sont vraiment opposés.
— Oui.
— Mais ils ne se quittent jamais.
Azaël observa les deux garçons disparaître dans la maison.
— C'est justement ce qui m'intrigue.
Quelques minutes plus tard, Azaël entra dans son bureau.
Elyan était assis dans un fauteuil avec un livre sur les genoux.
Soren, lui, se trouvait devant une étagère.
Il observait une vieille épée décorative.
— Soren.
Le garçon se retourna.
— Oui ?
— Tu ne touches pas.
— Je ne touche pas.
Azaël regarda sa main.
Elle se trouvait à quelques centimètres de la poignée.
— Tu étais sur le point de toucher.
Soren retira immédiatement sa main.
— J'allais juste regarder.
— Avec les yeux.
— Oui.
Elyan leva les yeux de son livre.
— Tu peux venir t'asseoir.
Soren regarda son frère.
— Tu lis encore ?
— Oui.
— C'est ennuyeux.
— Tu dis ça parce que tu ne comprends pas.
— Je comprends très bien.
— Alors qu'est-ce que tu lis ?
Soren se tut.
Elyan sourit.
— Voilà.
Azaël les observa.
Puis il sourit à son tour.
— Allez jouer dehors.
— Mais je lisais !
— Justement.
Elyan referma son livre.
Soren attrapa son bâton.
Quelques secondes plus tard, ils étaient déjà repartis.
Azaël resta seul dans son bureau.
Son regard se posa sur le livre qu'Elyan venait de laisser.
Il le prit.
Puis s'arrêta.
Une étrange sensation venait de traverser son esprit.
Il regarda la couverture.
Il avait déjà vu ce symbole.
Pas ici.
Ailleurs.
Très loin dans son passé.
Azaël fronça légèrement les sourcils.
Il posa le livre.
La sensation disparut.
Il resta silencieux.
Depuis la naissance des garçons, il avait parfois ressenti quelque chose de semblable.
Une impression.
Une image trop rapide pour être comprise.
Un souvenir qui semblait exister juste derrière sa mémoire.
Mais désormais, il commençait à comprendre ce qui lui échappait.
Il ferma les yeux.
Le silence envahit son esprit.
Pendant quelques secondes, il ne ressentit rien.
Puis une image apparut.
Une immense pièce.
Des livres.
Une longue table.
Deux silhouettes.
L'image était floue.
Azaël tenta de l'observer.
Elle changea immédiatement.
Une autre scène.
Une lumière blanche.
Deux présences.
Puis plus rien.
Azaël ouvrit les yeux.
Il ne bougea pas.
Cette fois, il en était certain.
Ce n'était pas un simple souvenir oublié.
Il y avait quelque chose derrière.
Quelque chose qu'il avait lui-même enfoui.
Il ne savait pas encore pourquoi.
Mais il savait où chercher.
Azaël ouvrit les yeux.
Puis regarda simplement le livre posé devant lui.
Il eut un léger sourire.
— D'accord...
Il ne prononça rien d'autre.
L'après-midi, Azaël emmena les garçons près de la rivière.
Elyan avait évidemment pris un livre.
Soren avait pris son bâton.
Ils s'installèrent dans l'herbe.
— Je vais lire, annonça Elyan.
Soren leva son bâton.
— Moi, je vais devenir chevalier.
— Tu dis ça tous les jours.
— Parce que c'est vrai.
Elyan sourit.
— Alors protège-moi.
Soren le regarda.
— De quoi ?
— Des monstres.
Soren réfléchit.
Puis brandit son bâton.
— D'accord.
Il se plaça devant son frère.
— Je vais te protéger.
Elyan reprit son livre.
— Merci.
Azaël les observait depuis quelques mètres.
Il ne put s'empêcher de sourire.
Soren voulait protéger.
Elyan voulait comprendre.
Deux chemins différents.
Et pourtant, aucun des deux ne semblait vouloir avancer sans l'autre.
Elyan finit par lever les yeux.
— Soren ?
— Oui ?
— Viens voir.
Soren s'approcha.
Elyan lui montra une illustration.
— Tu vois cette partie ?
Soren regarda.
— Oui.
— Ça explique comment les anciennes cités construisaient leurs forteresses.
Soren réfléchit.
— Elles avaient beaucoup de murs.
Elyan éclata de rire.
— Oui.
— Donc j'avais raison.
— Pas vraiment.
— Quand même.
Ils se mirent à rire.
Azaël détourna légèrement les yeux.
Une nouvelle sensation traversa son esprit.
Une phrase.
Très courte.
Presque inaudible.
Il ne savait pas d'où elle venait.
Ils ont toujours été ensemble.
Azaël resta immobile.
Puis la sensation disparut.
Il regarda ses fils.
Cette fois, il ne chercha pas à comprendre.
Pas immédiatement.
Il savait déjà que la réponse existait quelque part.
Et désormais, il savait aussi que cette réponse était liée à quelque chose qu'il avait oublié.
Le soir venu, les deux garçons jouaient dans le salon.
Soren avait transformé une couverture en cape.
Elyan lisait assis à côté de lui.
— Je suis le chevalier !
— Tu es encore le chevalier ?
— Oui.
— Et moi ?
— Tu es le mage.
Elyan réfléchit.
— Pourquoi ?
— Parce que tu lis des livres.
— Ce n'est pas comme ça que ça marche.
— Maintenant si.
Elyan soupira.
— D'accord.
Soren brandit son bâton.
— Alors protège-moi avec ta magie !
Elyan leva son livre.
— Très bien.
Soren partit en courant.
— À l'attaque !
Elyan se leva en riant et le suivit.
Elia les regardait depuis la cuisine.
— Ils vont finir par retourner toute la maison.
Azaël s'installa près d'elle.
— Probablement.
— Tu ne comptes pas les arrêter ?
— Non.
Elia le regarda.
— Pourquoi ?
Azaël observa les deux garçons.
— Parce qu'ils sont heureux.
Elia sourit.
— C'est vrai.
Soren s'arrêta soudainement.
Il regarda Elyan.
— Attends.
— Quoi ?
Soren lui tendit son bâton.
— Tiens.
Elyan le prit.
— Pourquoi ?
— Parce que maintenant, c'est ton épée.
Elyan sourit.
Puis il tendit son livre à Soren.
— Alors prends ça.
Soren regarda le livre.
— Je ne veux pas lire.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu me le donnes ?
— Parce que c'est à toi maintenant.
Soren sourit.
— D'accord.
Ils échangèrent leurs objets.
Puis ils repartirent jouer.
Azaël les regarda longuement.
Ils étaient différents.
De plus en plus différents.
Et pourtant, cette différence ne les éloignait pas.
Elle semblait au contraire les rapprocher.
Comme si chacun trouvait naturellement chez l'autre ce qui lui manquait.
Elia posa une main sur le bras d'Azaël.
— À quoi tu penses ?
Azaël resta silencieux quelques secondes.
Il regarda ses fils.
Puis répondit :
— À rien d'important.
Elia le fixa.
— Tu mens très mal.
Azaël sourit.
— Je sais.
Il regarda une dernière fois Elyan et Soren.
Il savait désormais que quelque chose dormait dans sa mémoire.
Quelque chose d'ancien.
Quelque chose qu'il avait scellé pour une raison qu'il ne comprenait pas encore totalement.
Mais il n'avait plus besoin de chercher immédiatement.
Les années lui avaient donné quelque chose qu'il n'avait pas auparavant.
Du temps.
Et pour l'instant, il voulait simplement regarder ses fils grandir.
Elyan riait.
Soren riait avec lui.
Deux enfants différents.
Deux caractères opposés.
Mais une complicité que rien ne semblait pouvoir briser.
Azaël sourit.
Il ignorait encore jusqu'où leurs chemins les mèneraient.
Mais il était certain d'une chose.
Il serait là pour les voir les parcourir.