Chapitre 39
Chapitre 39
Les semaines qui suivirent la naissance d'Elyan et de Soren furent probablement les plus étranges de la vie d'Azaël.
Il avait connu des guerres.
Des royaumes entiers s'étaient déjà inclinés devant lui.
Il avait affronté des êtres capables de détruire des mondes et traversé des époques dont les humains avaient depuis longtemps oublié l'existence.
Mais rien ne l'avait préparé à deux bébés.
— Azaël.
Il releva la tête.
Elia se tenait devant lui, les bras croisés.
— Oui ?
— Tu tiens Soren depuis cinq minutes sans bouger.
Azaël regarda le bébé dans ses bras.
Soren dormait paisiblement.
— Il dort.
— Je vois ça.
— Je ne veux pas le réveiller.
Elia sourit.
— Tu as peur de le réveiller ?
— Non.
Il marqua une pause.
— Je prends simplement des précautions.
— Bien sûr.
Elle s'approcha.
— Et pourquoi tu le regardes comme si tu essayais de résoudre une énigme ?
Azaël baissa les yeux vers son fils.
Il ne répondit pas immédiatement.
Depuis leur naissance, quelque chose le préoccupait.
Elyan et Soren étaient différents.
Pas seulement dans leur caractère.
Pas seulement dans leur apparence.
Il y avait quelque chose dans leur énergie.
Quelque chose qu'il n'arrivait pas à expliquer.
— Je réfléchis.
Elia soupira.
— Encore.
— C'est important.
— Tout est important avec toi.
Azaël lui lança un regard.
— Parce que tout peut avoir des conséquences.
— Même deux bébés qui dorment ?
Il regarda Soren.
Puis Elyan, qui dormait dans son berceau.
— Surtout eux.
Elia ne répondit pas.
Elle connaissait suffisamment Azaël pour savoir qu'il ne parlait jamais de ce genre de choses sans raison.
Dans l'après-midi, Adrian passa leur rendre visite.
Il entra dans la maison avec un sac rempli de nourriture.
— J'ai apporté quelque chose.
Elia se retourna.
— Tu n'avais pas besoin.
— Je sais.
Il posa le sac sur la table.
— Mais maman m'a demandé de le faire.
Azaël sourit.
— Donc tu obéis toujours à Elena.
Adrian le regarda.
— Je préfère vivre longtemps.
Elia éclata de rire.
Azaël secoua la tête.
Adrian s'approcha des deux berceaux.
Il regarda d'abord Elyan.
Puis Soren.
— Ils ont changé.
Elia s'approcha.
— Ils grandissent.
— Non, je veux dire...
Adrian fronça légèrement les sourcils.
— Ils ont toujours cette ressemblance étrange.
Azaël se tourna vers lui.
— Quelle ressemblance ?
— Je ne sais pas vraiment.
Adrian observa les deux enfants.
— Ils ne se ressemblent pas complètement.
Il réfléchit.
— Mais quand je les regarde, j'ai parfois l'impression qu'ils ont quelque chose de commun.
Azaël resta silencieux.
Adrian le remarqua.
— Tu l'as déjà remarqué, toi aussi ?
Azaël hocha lentement la tête.
— Oui.
— Tu sais ce que c'est ?
— Non.
Adrian haussa les épaules.
— Alors je suppose que tu n'es pas aussi omniscient que tu le prétends.
— Je ne prétends rien.
— Bien sûr.
Adrian sourit.
Puis il prit Elyan dans ses bras.
Le bébé ouvrit légèrement les yeux avant de les refermer.
— Il est calme.
— Généralement.
— Et Soren ?
Azaël regarda l'autre berceau.
Soren remua légèrement.
— Lui, il est différent.
Adrian sourit.
— Ça promet.
Plus tard dans la journée, Elia et Azaël se retrouvèrent seuls.
Les deux enfants dormaient.
Azaël était assis près de la fenêtre.
Elia vint s'installer à côté de lui.
— Tu penses encore à eux.
— Oui.
— Tu as remarqué quelque chose ?
Azaël hésita.
— Leurs énergies réagissent l'une à l'autre.
Elia fronça légèrement les sourcils.
— Comment ça ?
— Quand Elyan est agité, Soren réagit parfois.
— C'est peut-être normal.
— Peut-être.
Il regarda les deux berceaux.
— Mais ce n'est pas seulement ça.
Elia attendit.
— Il y a quelque chose de plus profond.
— Quoi ?
— Je ne sais pas.
Elle posa une main sur son bras.
— Alors ne cherche pas à tout comprendre maintenant.
Azaël tourna la tête vers elle.
— Tu n'es pas inquiète ?
— Si.
Elle regarda les enfants.
— Mais ils sont nos fils.
Elle sourit légèrement.
— Pour l'instant, je veux simplement qu'ils grandissent.
Azaël resta silencieux.
Puis il hocha la tête.
— Tu as raison.
Cette nuit-là, quelque chose changea.
La maison était silencieuse.
Elia dormait.
Azaël était encore éveillé.
Il s'était habitué à dormir peu, mais depuis la naissance des jumeaux, il avait encore moins besoin de repos.
Un léger bruit attira son attention.
Il se leva.
Les deux berceaux se trouvaient dans la même pièce.
Elyan dormait toujours.
Soren aussi.
Azaël s'approcha.
Il sentit immédiatement quelque chose.
Une faible énergie parcourait la pièce.
Il fronça les sourcils.
Ce n'était pas celle d'Elyan.
Ni celle de Soren.
C'était comme si leurs deux présences s'étaient rapprochées.
Azaël ferma les yeux.
Il observa les deux énergies.
Elles étaient différentes.
L'une était douce, presque lumineuse.
L'autre était plus profonde, plus difficile à saisir.
Mais elles possédaient la même origine.
Azaël rouvrit les yeux.
— Impossible...
Il posa une main sur le bord du berceau d'Elyan.
Puis sur celui de Soren.
Pendant quelques secondes, rien ne se passa.
Puis les deux énergies se rapprochèrent.
Très légèrement.
Azaël sentit une troisième présence apparaître.
Pas une nouvelle énergie.
Quelque chose de plus ancien.
Quelque chose qui semblait exister derrière les deux autres.
Il retira immédiatement sa main.
La sensation disparut.
Les deux enfants continuèrent de dormir.
Azaël resta immobile.
Il ne comprenait pas ce qu'il venait de ressentir.
Mais une chose était certaine.
Ce lien n'était pas apparu par hasard.
Le lendemain matin, Azaël se rendit seul près de la rivière.
Il avait besoin d'être loin du village.
Il s'assit au bord de l'eau.
Le courant était calme.
Il ferma les yeux.
Puis il chercha cette sensation.
Il retrouva rapidement l'énergie d'Elyan.
Puis celle de Soren.
Mais lorsqu'il tenta de remonter jusqu'à leur origine, quelque chose lui échappa.
Comme une porte fermée.
Azaël fronça les sourcils.
Il força légèrement.
La porte ne bougea pas.
Il insista.
Toujours rien.
Il abandonna.
— Ce n'est pas normal.
Il resta silencieux.
Puis une pensée lui traversa l'esprit.
Une pensée qu'il n'aimait pas.
Et si lui-même était lié à cette origine ?
Azaël rouvrit les yeux.
Il regarda ses mains.
Il avait déjà senti cette énergie auparavant.
Pas récemment.
Pas ici.
Mais quelque part dans son passé.
Une époque qu'il avait presque oubliée.
Un souvenir tenta de revenir.
Une immense lumière.
Un espace sans fin.
Et une présence.
Azaël se leva brusquement.
Le souvenir disparut.
— Non...
Il passa une main sur son visage.
Il ne voulait pas aller plus loin.
Pas encore.
Lorsqu'il rentra, Elia était assise près des deux berceaux.
Elle leva les yeux.
— Tu étais où ?
— Près de la rivière.
— Pourquoi ?
Azaël regarda les enfants.
— J'essayais de comprendre quelque chose.
Elia attendit.
— Et ?
Il resta silencieux.
— Je crois que je sais pourquoi ils réagissent l'un à l'autre.
Elia fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Azaël regarda Elyan.
Puis Soren.
— Parce qu'il y a quelque chose qui les relie.
— Quelque chose comme quoi ?
— Je ne sais pas encore.
Elia soupira.
— Tu ne sais jamais rien.
Azaël sourit légèrement.
— C'est nouveau pour moi.
Elle s'approcha.
— Et tu comptes chercher ?
Il regarda les deux enfants.
— Oui.
— Pourquoi ?
Azaël resta silencieux quelques secondes.
— Parce que je ne veux pas qu'ils aient à payer pour quelque chose qu'ils ne comprennent même pas.
Elia le regarda.
— Alors découvre la vérité.
Azaël hocha lentement la tête.
— Je la découvrirai.
La nuit suivante, Azaël resta quelques minutes devant les berceaux.
Elyan dormait profondément.
Soren aussi.
Il les observa.
Deux enfants.
Deux vies.
Deux chemins différents.
Et pourtant, quelque chose les reliait.
Quelque chose qu'Azaël avait déjà ressenti autrefois.
Quelque chose qu'il n'arrivait pas encore à nommer.
Il posa doucement une main au-dessus des deux berceaux.
Une faible énergie apparut.
Pendant un instant, les deux présences répondirent ensemble.
Puis elles se séparèrent immédiatement.
Azaël retira sa main.
Il resta silencieux.
Il venait de comprendre une chose.
Elyan et Soren n'étaient pas simplement deux enfants nés en même temps.
Leur lien était bien plus ancien.
Et quelque part, dans les souvenirs qu'Azaël avait volontairement laissés derrière lui, se trouvait probablement la réponse.
Une réponse qu'il n'était pas encore prêt à affronter, car si Azaël avait scellé ses pensées c’était pour une bonne raison.
Il regarda ses deux fils.
— Je finirai par comprendre.
Les deux enfants continuèrent de dormir.
Azaël éteignit la lumière.
Mais avant de quitter la pièce, il se retourna une dernière fois.
Pendant une fraction de seconde, il crut voir quelque chose derrière eux.
Une immense silhouette.
Pas humaine.
Pas divine.
Quelque chose qu'il connaissait pourtant.
Puis l'image disparut.
Azaël resta immobile.
Il ne chercha pas à la faire revenir.
Il savait seulement une chose.
Ce qu'il avait vu appartenait à son passé.
Et ce passé venait de commencer à rejoindre ses fils.