Chapitre 29
Chapitre 29
La nuit était finalement tombée sur le domaine.
Le mariage était terminé depuis plusieurs heures.
Les invités avaient quitté le jardin les uns après les autres. Les domestiques avaient rangé les tables, éteint les lanternes et remis de l'ordre dans les différentes salles.
La maison était redevenue silencieuse.
Elia se trouvait dans leur chambre.
Elle était assise près de la fenêtre, les yeux fixés sur le ciel.
Depuis la fin de la cérémonie, elle n'avait presque pas parlé.
Elle attendait.
Azaël entra finalement dans la pièce.
Il referma doucement la porte derrière lui.
Elia tourna la tête.
— Tu avais dit ce soir.
Azaël hocha la tête.
— Je sais.
Il resta debout quelques secondes.
Puis il s'approcha.
— Tu veux toujours entendre la vérité ?
Elia le regarda sérieusement.
— Après ce que j'ai vu aujourd'hui ?
Elle se leva.
— Oui.
Azaël resta silencieux.
Il savait qu'il ne pouvait plus reculer.
Il avait passé des années à cacher son identité.
Pas parce qu'il avait honte de ce qu'il était.
Mais parce qu'il avait voulu vivre comme quelqu'un de normal.
Avec Elia, il avait découvert quelque chose qu'il n'avait jamais réellement connu.
Une vie simple.
Une maison.
Des repas ordinaires.
Des journées sans importance.
Et maintenant, cette vie risquait de changer.
— Avant de commencer, il faut que tu comprennes quelque chose.
— Quoi ?
— Tout ce que tu sais sur moi est vrai.
Elia fronça les sourcils.
— Ça ne m'aide pas beaucoup.
Azaël eut un léger sourire.
— Je sais.
Il s'assit au bord du lit.
Elia resta debout devant lui.
— Tu m'as dit que tu venais de loin.
— Oui.
— Mais tu n'es pas simplement venu d'un autre royaume.
Azaël secoua la tête.
— Non.
— Tu viens d'un autre monde ?
— Oui.
Elia resta silencieuse.
Elle avait imaginé beaucoup de choses.
Mais pas celle-là.
— Un autre monde...
Azaël acquiesça.
— Un monde très différent de celui-ci.
— Et tu y vivais ?
— J'y régnais.
Elia le fixa.
— Tu étais roi ?
— Non.
Il marqua une pause.
— Quelque chose de bien plus ancien.
Elia s'assit lentement à côté de lui.
— Alors qui étais-tu ?
Azaël regarda ses mains.
— Un dieu.
Le silence envahit la pièce.
Elia ne bougea plus.
Elle observa son visage, cherchant la moindre trace de plaisanterie.
Il n'y en avait aucune.
— Un... dieu ?
— Oui.
Elle détourna légèrement les yeux.
— Tu es sérieux.
— Très.
Elia resta silencieuse pendant plusieurs secondes.
Puis elle repensa à tout ce qui s'était passé depuis leur rencontre.
La puissance qu'il avait utilisée pendant l'attaque.
La manière dont les soldats avaient eu peur de lui.
Les étranges présences qu'il semblait ressentir.
L'homme venu pendant le mariage.
Le temps arrêté.
Et surtout...
La facilité avec laquelle Azaël avait affronté quelqu'un qui semblait posséder une puissance inimaginable.
Tout commençait à prendre un sens.
— C'est pour ça que tu savais te battre.
— Entre autres.
— Et les deux pour cent...
— Oui.
Elia le regarda.
— Ce n'était vraiment que deux pour cent ?
Azaël acquiesça.
— Oui.
Elle resta bouche bée quelques instants.
— Alors pourquoi tu semblais presque épuisé ?
Azaël baissa les yeux vers sa main.
— Parce que ce monde limite ma puissance.
Il ferma légèrement les doigts.
— Lorsque je suis arrivé ici, quelque chose a changé.
— Ton pouvoir ?
— Il a été réduit.
— À quel point ?
— Suffisamment pour que je ne puisse plus utiliser librement ce que j'étais capable de faire autrefois.
Elia réfléchit.
— Et tu savais que ça arriverait ?
— Non.
— Alors pourquoi venir ici ?
Azaël regarda par la fenêtre.
— Parce que j'en avais assez.
— De quoi ?
Il prit quelques secondes avant de répondre.
— De tout.
Elia attendit.
— J'avais vécu trop longtemps.
Sa voix était calme.
— J'avais vu des civilisations apparaître puis disparaître. Des royaumes naître. Des guerres commencer pour des raisons que personne ne se rappelait quelques siècles plus tard.
Il marqua une pause.
— J'avais tout vu.
— Et tu t'es enfui ?
— Oui.
— Tu as abandonné ton monde ?
— Je l'ai quitté.
Elia baissa les yeux.
— Et personne ne t'a arrêté ?
Azaël eut un léger sourire.
— Personne ne le pouvait.
Elle releva la tête.
Cette phrase lui rappela immédiatement quelque chose.
— L'homme de cet après-midi...
Azaël acquiesça.
— Lui aussi était un dieu ?
— Oui.
Elia se redressa.
— Et il savait qui tu étais ?
— Oui.
— Son père aussi ?
— Oui.
— Alors ils te connaissaient depuis longtemps.
— Tous les dieux me connaissent.
Elia resta immobile.
— Tous ?
— Tous.
— Même ceux de ce monde ?
— Surtout ceux de ce monde.
Elle fronça les sourcils.
— Mais pourquoi ?
Azaël ne répondit pas immédiatement.
Il savait que cette partie était différente.
Dire qu'il était un dieu était une chose.
Dire quel dieu il était en était une autre.
— Parce que mon nom a laissé une trace.
— Quel nom ?
Azaël tourna les yeux vers elle.
Cette fois, son expression était différente.
Plus sérieuse.
— Azaël n'est pas seulement mon prénom.
Elia sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Alors qu'est-ce que c'est ?
Azaël se leva.
Il marcha jusqu'à la fenêtre.
Le ciel était dégagé.
Les étoiles brillaient au-dessus du domaine.
— Dans mon monde, les dieux possèdent chacun un domaine.
Elia l'écoutait attentivement.
— Certains gouvernent la lumière. D'autres la mer, la terre, les rêves, la guerre ou la connaissance.
Il se retourna vers elle.
— Moi, je n'avais pas un domaine comme les autres.
— Pourquoi ?
— Parce que mon pouvoir n'obéissait à aucune règle.
Elia comprit qu'elle n'aimait pas la direction que prenait la conversation.
— Azaël...
Il continua.
— Le chaos peut créer.
Il marqua une pause.
— Il peut détruire.
Puis une autre.
— Il peut changer ce qui existe déjà.
Elia sentit son cœur accélérer.
— Et toi...
Azaël la regarda.
— J'étais le Dieu du Chaos.
Le silence qui suivit fut total.
Elia ne trouva rien à répondre.
Elle repensa à leur première rencontre.
À toutes les fois où elle lui avait demandé d'où il venait.
À toutes les fois où il avait évité de répondre.
Elle repensa au jour où il avait arrêté une attaque avec seulement une infime partie de sa puissance.
Elle repensa surtout au jardin.
À cet homme qui était apparu.
À la peur dans son regard lorsqu'il avait compris à qui il faisait face.
— C'est pour ça...
Sa voix trembla légèrement.
— C'est pour ça qu'il avait peur de toi.
— Oui.
— Et son père ?
— Lui aussi.
Elia baissa les yeux.
— Pourquoi les dieux ont-ils peur de toi ?
Azaël resta silencieux.
Puis il répondit :
— Parce qu'ils savent ce que je suis capable de faire.
— Tu les as combattus ?
— Certains.
— Tu en as tué ?
Azaël ne répondit pas immédiatement.
Son silence suffit.
Elia inspira lentement.
Elle ne connaissait pas cette partie de son histoire.
Et pourtant, elle ne parvenait pas à avoir peur de lui.
Pas vraiment.
Elle avait devant elle le même homme qu'elle connaissait.
Celui qui avait essayé de couper du bois sans savoir tenir une hache.
Celui qui se plaignait de son lit.
Celui qui mangeait à sa table.
Celui qui avait appris à apprécier une vie simple.
— Pourquoi tu ne me l'as jamais dit ?
Azaël détourna le regard.
— Parce que je ne voulais pas que tu me voies comme eux.
— Comme les autres dieux ?
— Comme quelque chose à craindre.
Elia resta silencieuse.
Azaël continua :
— Pendant très longtemps, je n'étais rien d'autre que ça pour les autres.
Il regarda ses mains.
— Une puissance.
— Un danger.
— Une arme.
Sa voix se fit plus basse.
— Je voulais simplement savoir ce que ça faisait d'être quelqu'un.
Elia l'observa.
— Et ici ?
Azaël leva les yeux vers elle.
— Ici, je suis devenu Azaël.
Elle ne répondit pas.
Il s'approcha lentement.
— Pas un dieu.
— Pas un roi.
— Pas une légende.
Il s'arrêta devant elle.
— Juste Azaël.
Elia baissa les yeux.
Puis elle releva lentement la tête.
— Pour moi, tu l'es toujours.
Azaël resta silencieux.
Elia continua :
— Mais j'ai encore des questions.
— Je m'en doutais.
— Beaucoup.
— Je sais.
— Pourquoi cet homme est-il venu aujourd'hui ?
Azaël se figea légèrement.
— Parce que certains dieux ont peur de ce que pourrait devenir notre enfant.
Elia posa instinctivement une main sur son ventre.
— Notre enfant ?
— Oui.
— Pourquoi auraient-ils peur d'un enfant qui n'est même pas encore né ?
Azaël hésita.
Il savait qu'il ne pouvait pas encore tout lui révéler.
Pas ce soir.
Pas avant qu'elle soit prête.
— Parce qu'ils savent certaines choses que je ne peux pas encore t'expliquer.
Elia fronça les sourcils.
— Encore des secrets.
— Oui.
Elle soupira.
— Je commence vraiment à détester cette réponse.
Azaël eut un léger sourire.
— Je comprends.
Elia resta quelques secondes silencieuse.
Puis elle posa une autre question.
— Est-ce que les autres dieux vont venir ?
— Certains pourraient essayer.
— Et tu vas les combattre ?
Azaël la regarda.
— Je ferai tout pour qu'ils ne vous atteignent pas.
— Même si ça signifie retourner dans ton ancien monde ?
Il ne répondit pas immédiatement.
Puis il secoua la tête.
— Je n'ai aucune envie d'y retourner.
— Pourquoi ?
Azaël s'approcha d'elle.
— Parce que j'ai déjà passé assez de temps là-bas.
Il posa doucement une main sur son ventre.
— Maintenant, ma vie est ici.
Elia regarda sa main.
Puis son visage.
— Tu regrettes d'être venu ?
Azaël sourit.
— Non.
— Même avec tout ce qui arrive ?
— Surtout avec tout ce qui arrive.
Elle esquissa un léger sourire.
Puis son expression redevint sérieuse.
— Azaël...
— Oui ?
— Est-ce que notre enfant est en danger à cause de toi ?
Azaël la fixa.
Cette fois, il n'y eut aucune hésitation dans sa réponse.
— Peut-être.
Elia baissa les yeux.
Azaël reprit immédiatement :
— Mais je ne laisserai personne vous faire du mal.
Il marqua une pause.
— Personne.
Son regard devint plus dur.
— Surtout les dieux.
Elia releva les yeux vers lui.
Elle avait encore des dizaines de questions.
Elle voulait comprendre son passé.
Son monde.
Les autres dieux.
Ce qu'il avait réellement été.
Et surtout ce qui attendait leur enfant.
Mais pour la première fois depuis qu'elle avait rencontré Azaël, elle avait enfin obtenu une partie de la vérité.
Il était un dieu.
Le Dieu du Chaos.
Et pourtant...
Il était toujours l'homme qu'elle avait choisi d'épouser.
Elia prit sa main.
— Tu me raconteras la suite ?
Azaël serra doucement ses doigts.
— Oui.
— Même les choses que tu veux garder pour toi ?
Il hésita.
— Je te les raconterai.
Elle acquiesça.
Puis elle posa sa tête contre son épaule.
Azaël regarda le ciel à travers la fenêtre.
Il savait que cette nuit avait changé quelque chose.
Elia connaissait désormais son identité.
Et tôt ou tard, elle découvrirait le reste.
Mais pour l'instant, il voulait simplement profiter de ce silence.
Parce qu'il savait que les choses ne resteraient pas calmes très longtemps.
Très loin de là, dans un royaume que les humains ne pouvaient atteindre...
plusieurs présences se réunirent.
Aucun d'eux n'avait besoin de demander qui était revenu.
Ils connaissaient tous son nom.
Ils connaissaient tous son histoire.
Et ils savaient tous ce que signifiait son retour.
L'un des dieux ouvrit les yeux.
— Azaël est réellement revenu.
Un autre resta silencieux.
Puis une voix s'éleva :
— Après tout ce temps...
Personne ne répondit.
Tous savaient ce qui avait changé.
Azaël n'était plus seul.
Il avait désormais une famille.
Et cela rendait son retour bien plus imprévisible qu'autrefois.
Un dieu finit par poser la question que tous avaient en tête :
— Pourquoi est-il revenu maintenant ?
Le silence dura quelques secondes.
Puis une réponse tomba.
— Parce qu'il a enfin trouvé une raison de rester.
Et, dans le royaume divin, personne ne trouva quoi répondre.